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Antoine Faye

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La Catalogne sans maillot

Alors que le Barça subjugue l'Europe, la sélection de Catalogne poursuit son rêve d'une reconnaissance officielle. Sans le rattraper.
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catalogne2.jpgComme un Canada Dry. Devant cent mille personnes et autant d’Estellades, la Catalogne recevait au Camp Nou, en 2002, un Brésil sur la route de sa cinquième couronne mondiale. Le goût d’une sélection et l’odeur d’une sélection. Mais pas une vraie sélection. Après un siècle d’existence, et près de deux cents matches au compteur, la sélection catalane, en recevant l’équipe reine de la planète football, avançait pourtant vers son objectif majeur: la reconnaissance internationale et le droit de disputer des matches officiels.
> Lire aussi, ci-dessous l'interview d'Isaac Vilalta.


Les grandes années de la Selecció

La Selecció n’est pas à proprement parler une initiative folklorique. Pas plus que la Federació catalana de futbol (FCF), la doyenne des fédérations de la péninsule ibérique. Créée en 1900, la FCF enfantera, neuf ans plus tard, la Fédération espagnole de football (RFEF), elle-même fondée par Narcís Masferrer, journaliste catalan et ancien président de la FCF.
Au cours d'une période encore embryonnaire pour le football, les débuts de la sélection catalane sont marqués par un lent avènement. Le premier match amical sérieux (1) n’interviendra qu’en 1912, contre la France, à Colombes (victoire des Bleus, 7-0, et victoire catalane au retour, 1-0). Cette double confrontation (2) marque la naissance véritable de la Selecció, qui connaîtra son apogée sportive à partir de cette date et jusqu’à la guerre civile espagnole.

Dans les années 20, la sélection catalane, amputée de ses meilleurs éléments – Samitier et Zamora notamment – dispute trois matches contre la toute jeune sélection espagnole, née en 1920, réalise une tournée en Europe centrale, et affronte plusieurs fois le Brésil. Entre 1920 et 1936, elle ne dispute pas moins de 65 matches, mais seuls cinq d’entre eux contre des sélections nationales (3).



Sparring-partner soviétique

Sous la période franquiste, il est bien évidemment impensable qu’une sélection autonome puisse exister, ou manifester un désir un tantinet sécessionniste. Seule fut autorisé – en de rares occasions – un vague assemblage de joueurs du Barça et de l’Español, au sein d’une sélection de Barcelone. Ce n’est qu’en 1976, après la mort du Caudillo, que la sélection catalane refait surface.
Dans un Camp Nou plein à ras bord, elle reçoit l'URSS. Un match à valeur de symbole entre une sélection frôlant le crime de lèse-patrie et les représentants d’un pays communiste. L’événement prend la couleur de son temps: l’hymne catalan est interdit, mais la senyera – le drapeau – est autorisée.

L’essai de 1976 n'aura pas de véritable lendemain. Le fragile processus de transition démocratique ne permet pas les manifestations effrénées de nationalisme. Le risque de diviser nouvellement le pays est fort, et l’obligation d’une certaine unité nationale au cours de la sortie de la dictature renvoie ces débats à des dates ultérieures. Il faudra attendre une vingtaine d’années pour que les revendications catalanes fassent un retour tonitruant sur la scène médiatique et politique.


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La crème catalane

Sous l’impulsion de Jaume Llauradó se crée la Plataforma pro-selecciones catalanes, le 15 octobre 1998. Sa première initiative est de lancer une campagne visant au recueil de soixante-cinq mille signatures, quantité nécessaire à la soumission d’une loi d’initiative populaire devant le Parlement catalan. Nombre de soutiens du monde du football accompagnent le mouvement: De Guardiola à Stoichkov, en passant par Joan Capdevila ou Johan Cruyff…
La Plataforma réunit finalement 521.249 signatures, soit environ 10% de l’électorat régional. La loi du 29 juillet 1999, adoptée par le Parlement de Catalogne et qui fait l’objet d'un rejet univoque du gouvernement de l’époque, présidé par José María Aznar, termine sa carrière devant les juges du Tribunal constitutionnel espagnol, qui la suspendent.

Ce rejet marque un net coup d’arrêt dans la trajectoire des sélections catalanes, dont l’actualité abandonne progressivement les parlements pour revenir sur les terrains de jeu. À défaut de reconnaissance politique, la Selecció tente d’obtenir une légitimité sportive et se concentre sur l’organisation de matches amicaux contre des sélections de niveau Coupe du monde ou Euro, médiatiques si possible.
Mais la tâche est complexe: il faut, pour cela, que la Fédération catalane obtienne l’autorisation de la Fédération espagnole, dont le droit de veto est arbitraire et unilatéral. Les raisons varient selon les cas: généralement, les dates des matches doivent être compatibles avec le calendrier de la sélection espagnole (4). Mais parfois, il arrive aussi que les adversaires de la Selecció soient privés de visas (5).



Des soutiens en berne

Ces dernières années, l’engouement pour la sélection catalane semble perdre de son souffle. Car si les Catalans se mesurent à des équipes de prestige – Brésil, deux fois, et l’Argentine, par exemple – le soutien populaire et surtout institutionnel semble s’estomper. Le dernier match de la sélection face à la Colombie n'a pas réuni plus de 30.000 spectateurs, dont une bonne colonie colombienne. Sa part d'audience télé, d'à peine 18% en Catalogne, est également décevante.
Plus gênant encore pour les autorités catalanes, les soutiens en faveur d'une reconnaissance officielle sont devenus plus confidentiels. Même si la liste des joueurs portant les couleurs catalanes est assez séduisante (6), il n’y a guère que sur le très confidentiel site de la fédération catalane que l’on trouve des témoignages prenant clairement position pour la Selecció. Et Seul Oleguer Presas (7) renouvelle publiquement son soutien indéfectible à la cause.

Devant le manque d’implication des autorités politiques, la fédération catalane a pris la voie de la radicalisation, en se tournant vers un nationalisme très éloigné de ses conceptions idéologiques. Le but était double: d’une part, réunir deux forces luttant dans le même sens – mais pas forcément de la même manière – et indisposer au plus haut point les autorités espagnoles, notamment au moyen d’une campagne promotionnelle assez radicale.

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Catalans, Basques et Galiciens

L’organisation de deux matches face à la sélection basque – l'un en Catalogne, l'autre à Bilbao – n’est pas un hasard. Pour mieux enfoncer le clou, le match de Bilbao du 27 décembre 2007 a été précédé de deux événements: une manifestation commune et la signature de la déclaration de San Mamés, par lesquelles les fédérations catalane, basque et galicienne affirment vouloir unir leurs efforts  pour  obtenir leur reconnaissance.
Sur le plan juridique, il est difficile d’envisager que la Catalogne puisse obtenir gain de cause, car la plupart des fédérations internationales d’importance se retranchent derrière l’obligation faite à la Catalogne d’être reconnue officiellement par l’ONU (8). Et même si Jean-Marc Dupont, l’avocat de Jean Marc Bosman, a pondu un dossier sur mesure, dans lequel il tente de démontrer la légitimité de la reconnaissance de la sélection catalane, la validité de certains arguments juridiques est pour le moins contestable (9).

La solution ne peut donc venir que du Parlement espagnol. La prolongation de ce match s’est déroulée le 19 septembre 2007, lorsque de concert, plusieurs députés ont réclamé la reconnaissance des sélections autonomistes. Match perdu. La sélection catalane reste virtuelle (10).


(1) Historiquement, le premier match de la sélection catalane remonte à mars 1904, lors d’un match contre une sélection dénommée "Cleopatra".
(2) Le site de la FFF ne tient pas compte de ce match dans son historique, comme de tous les autres matches non internationaux.
(3) La majeure partie des matches s’effectue contre d’autres sélections régionales espagnoles, notamment dans le cadre de la Coupe Prince d’Asturies, que la Catalogne a remportée cinq fois.
(4) Prévu initialement le 14 octobre dernier, le match Catalogne-Etats-Unis ne s’est jamais disputé. La RFEF a jugé la date incompatible avec la tenue d’un amical entre le Danemark et l’Espagne, à Copenhague, la veille.
(5) Peu après le déclenchement de la guerre en Irak, auquel l’Espagne participait alors, les dirigeants catalans avaient invité la sélection irakienne à venir disputer un match amical, en 2003. L’ensemble de la délégation s’est vu refuser les visas par l’ambassade espagnole d’Amman.
(6) Parmi lesquels Víctor Valdés, Capdevila, Fernando Navarro, Piqué, Puyol, Xavi, Cesc, Sergio García, Luís García, Bojan, Tamudo...
(7) Oleguer, ancien latéral du Barça, milite actuellement à l'Ajax d'Amsterdam. Joueur très engagé à l'extrême gauche, ses prises de position lui ont parfois valu de sévères remontrances.
(8) Plusieurs fédérations – assez mineures – permettent à la Catalogne de participer sous son nom à des compétitions internationales. C’est le cas du football en salle, où Espagne et Catalogne se sont affrontées au cours de la compétition.
(9) Lire l'article de El Pais.
(10) Certains sites se consacrent exclusivement à la confection de packs et updates pour inclure les sélections catalanes sur les jeux PC et consoles.



« Si nous sommes un pays, nous devons avoir nos sélections »
catalogne3.jpgInterview : Isaac Vilalta, journaliste de Catalunya Ràdio, la principale radio catalanophone.
NB: Cette interview a été réalisée avant la tenue du match opposant la Catalogne à la Colombie.

Pourquoi la Catalogne veut-elle des sélections sportives?
Nous, Catalans, nous sentons comme un pays, et comme tout pays, nous voulons nos sélections. D'autant que nous aurions des équipes de premier rang dans beaucoup de sports, notamment en basket. Et en football, nous pourrions sûrement réaliser de bonnes performances dans une compétition comme l’Euro. C’est simplement une question de normalité et de droit: nous défendons le droit d’avoir des sélections catalanes.

Le match contre l’Argentine n’a réuni que 50.000 spectateurs au Camp Nou: peut-on interpréter ce chiffre comme une désaffection de la part des Catalans?
Absolument pas. Si nous nous intéressons aux matches disputés aux mêmes dates, le match Catalogne-Argentine est sans doute celui qui a réuni le plus de monde (1). 50.000 personnes pour un match amical, c'est un succès. Le problème, c’est que dans un stade comme le Camp Nou, avec une capacité de près de 100.000 spectateurs, cela ressemble à un échec. Si le match avait été officiel, ou si la Catalogne pouvait participer aux compétitions internationales, il est probable que plus de monde serait allé au stade. Même pour les matches de handball ou de rugby, le public a toujours répondu.

De quel soutien disposent véritablement les sélections catalanes, de la part du public et des autorités politiques?
Le soutien populaire est immense. Les gens veulent les sélections catalanes. Les pétitions ont été un succès et – il y a plusieurs années – une Plateforme pour les sélections catalanes a été créée, dont la popularité est réelle. La réponse du pouvoir politique est tout autre. Actuellement – comme par le passé – le gouvernement [catalan, NDLR] ne se mobilise pas pour obtenir l’officialisation des sélections, et beaucoup de sportifs réclament que les élus fassent le premier pas en ce sens. Nous n’avons pas le soutien politique dont nous avons besoin.

Faut-il voir la volonté d’autonomie sportive comme un premier pas vers l’indépendance?
Je ne parlerais pas d’autonomie sportive parce que le mot "autonomie" freine les désirs d’indépendance du pays depuis la proclamation de la constitution de 1978 (2). Simplement, si nous sommes un pays, nous devons avoir nos sélections. Dans ce sens, je crois que ce sont deux chemins parallèles mais qui se rejoignent finalement. Bien sûr, les évènements sportifs servent d’action revendicative – il suffit de voir les drapeaux et les pancartes, et d’entendre les chants. On peu penser que la revendication en faveur des sélections, aujourd’hui, est une manière de réclamer l’indépendance.


(1) Le match a réuni un peu plus de 42.000 spectateurs, ce qui le place en deuxième position des affluences du week-end, derrière le Irlande-Serbie de Croke Park.
(2) La constitution de 1978, qui met fin au franquisme et lance la transition démocratique, octroie un statut d’autonomie accru aux trois nationalités historiques que sont le Pays Basque, la Galice et la Catalogne.
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