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Pierre Martini

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Top 10 : France-Espagne

L'heure bleue

À la fois délice et supplice, les moments qui précèdent un match de phase finale permettent d'imaginer la victoire. Même s'il s'agit d'affronter l'Espagne.

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Le football a beau changer, le football de sélection perdre en influence en faveur celui des clubs, le temps des phases finales conserve une intensité inégalable. La concentration de grands joueurs, l'enchaînement des matches, l'enjeu qui croît chaque jour contribuent à enchanter cette parenthèse et à nourrir un mélange de plaisir et d'anxiété. Entre deux rencontres, l'incertitude suscite chez le supporter des espoirs en proportion de la crainte que tout s'arrête. C'est le moment où rien n'est fait mais où tout est possible, celui auquel on repense après coup si l'on la chance que votre équipe vous emmène loin dans la compétition. Au cours des quinze dernières années, l'équipe de France a offert trois "parcours complets" en forme d'épopées: 1998, 2000 et 2006. Même avec la défaite de Berlin, il y eut à chaque fois de quoi forger des souvenirs impérissables, qui gardent encore le goût du bonheur. On ne peut qu'espérer en revivre, même quand la probabilité semble faible: c'était le cas avant les deux Coupes du monde dont les Bleus ont vécu la finale...

 

 


Jouer le bon match

Il y a six ans, avant d'affronter une Espagne alors au début de sa phase ascendante, le pessimisme prévalait: la qualification avait été compliquée, des joueurs aussi importants que Vieira et Zidane semblaient hors de forme, alors que la jeune Roja avait étincelé. Il y avait pourtant les signes d'une montée en puissance dans le jeu, et quelques atouts comme l'excès de confiance patent de l'adversaire ou son manque d'expérience.

 

Aujourd'hui, comment calculer les chances des Bleus, évaluer le rapport de forces entre les deux équipes? Ce dernier semble avoir radicalement tourné à l'avantage de la sélection championne d'Europe et du monde, mais n'est-elle pas menacée par l'arrogance ou l'usure? Elle l'est en tout cas, comme toute équipe de football, par la malchance ou par les circonstances. Si l'on pouvait s'adonner aux joies de l'uchronie, on pourrait faire rejouer le même match en changeant quelques paramètres – ne serait qu'en inversant le toss – pour en mesurer les effets sur le résultat. Imaginez cette transposition du scénario de Un Jour sans fin: l'entraîneur d'une équipe plus faible que son adversaire, qui se réveille toujours au matin du même match, jusqu'à ce qu'il trouve la formule gagnante. Si ce même France-Espagne devait se disputer à dix reprises, les Rouges l'emporteraient peut-être huit fois sur dix. Mais il reste possible de faire advenir les deux autres dénouements...

 


Les inconnues de l'équation

En se qualifiant avec des performances inégales, l'équipe de France n'a pas aidé à dégager de certitudes sur sa valeur, c'est-à-dire sur sa capacité à battre l'Espagne moyennant un sort favorable. Elle a commencé par un match satisfaisant contre l'Angleterre, mais frustrant par son résultat nul compte tenu de la supériorité française dans le jeu. Elle a emporté une victoire probante dans des circonstances difficiles, face au pays organisateur, mais contre une formation obligée d'ouvrir le jeu et qualitativement assez limitée. Enfin elle s'est décomposée en perdant nettement contre des Suédois déjà éliminés, démentant la progression constatée.

 

De quoi sera-t-elle capable à Donetsk? Dans le meilleur des cas, une composition de départ harmonieuse, des performances individuelles tirées vers le haut et un état de forme optimal contribueraient à opposer une adversité coriace aux Espagnols. Il y a aussi l'inconnue de la cohésion collective, indispensable levier pour battre plus fort que soi: on ne sait ce qui sortira de l'agitation du vestiaire et de la tension des ego. Le football réserve bien des surprises, et on ne lui trouve un sens qu'en recomposant des explications rétrospectives... En 2006 à Hanovre, l'imprévu avait eu sa part, et les joueurs pris la leur avec la résurrection de Vieira, l'éclosion confirmée de Ribéry, la signature de Zidane. Ce soir, le pari d'aligner Ménez, l'entrée de Valbuena, la confirmation de leur statut par Ribéry et Benzema, et bien d'autres événements pourraient être décisifs: contrairement aux joueurs, il ne nous est pas déconseillé de jouer le match dans nos têtes. En profitant de ces heures à la fois délicieuses et exaspérantes avant son coup d'envoi, avec l'espoir de lancer un nouveau compte à rebours après son coup de sifflet final.
 

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