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Jamel Attal

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24 heures dans la vie de l'OL

L'État, providence du football

Les clubs pros se sont arrangés avec l'Élysée pour que le robinet à argent public ne soit pas coupé, au moment où l'État arrose les villes pour faire pousser les stades...
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La bataille parlementaire autour du Droit à 'limage collective (DIC) a connu une fin paradoxale, et plus discrète que les gesticulations suscitées par la menace d'une suppression immédiate de ce dispositif fiscal qui exonère les clubs et les footballeurs de charges sociales pour un tiers de leur revenu brut. Un privilège si mal ressenti en cette période de crise que ce sont des députés UMP qui s'y sont attaqués (lire "Des niches menacées de démolition"). À force de lamentations publiques et de lobbying en coulisses, les clubs professionnels ont obtenu un sursis, avec l'extinction du dispositif reportée à juin prochain. Une petite victoire dont on s'est étonné qu'elle satisfasse des patrons que l'on avait vus remontés comme des coucous à l'idée que l'on touche à ce que Jean-Michel Aulas avait– avec son humour si singulier – requalifié de "prime pour l'emploi".

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Sarkozy de la main gauche
L'explication a été donnée par Le Figaro et Les Echos, qui ont relatée la réception, par Nicolas Sarkozy et Claude Guéant à l'Élysée, dudit Jean-Michel Aulas, de Frédéric Thiriez et de Jean-Pierre Louvel (président de l'Union des clubs professionnels de football), mardi 1er décembre. Le plus président de ces présidents n'aurait pas été insensible à l'appel de celui de la LFP dans Le Monde, quelques jours auparavant ("Nous en appelons au président de la République, lui au moins aime le sport") – plus qu'à sa menace de "grève du football"...

Car selon Les Echos, le chef de l'État a donné à ses invités l'assurance que dans le prochain collectif budgétaire qui sera adopté en début d'année, un abondement de 25 millions d'euros du fonds d'aide au PME sera accessible aux clubs professionnels afin de compenser l'absence du DIC, ce jusqu'en 2012 (son échéance initiale). En substance, le président de la République redonne de la main gauche ce que le Parlement prend de la main droite – avec au passage une bonne opération de communication qui a permis de dire une chose et de faire son contraire.


Averse de millions
Et comme c'est Noël, le football français s'est également vu promettre l'abandon de la hausse, de 5 à 5,5%, de la taxe Buffet destinée à financer le sport amateur et la lutte contre le dopage (1). "Tout cela va dans le bon sens", a déclaré Jean-Claude Dassier, qui a confié au Figaro avoir dîné avec Jean-Michel Aulas, Jean-Louis Triaud, Robin Leproux et Nicolas de Tavernost: "Il est naturel que les patrons du Big Four se parlent. Nous avons des intérêts communs".

Le flot de bonnes nouvelles ne s'est pas tari pour autant, puisque l'État a également distribué les 150 millions d'euros d'aide aux villes candidates à l'organisation l'Euro 2016. 28 millions pour Lille, 20 pour Lyon et Bordeaux, 11 pour Lens, 8 pour Saint-Étienne, etc. De quoi ragaillardir des municipalités pas toujours enclines à subventionner des projets dont les futurs bénéfices seront privatisés. Le coup de pouce vient après l'amendement au projet de loi sur le tourisme (2) adopté en juin, qui accorde aux projets de stade (même "100% privés" comme le prétend Jean-Michel Aulas de son Ol Land) le label de "l'intérêt général" – ce qui accélère les procédures et permet de financer les infrastructures d'accès par des deniers publics.

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Subventions sans contrôle
Cette générosité des pouvoirs publics envers le football peut être mise en regard avec les dix millions d'euros royalement débloqués par Patrick Devedjian, ministre de la Relance, au profit des équipements sportifs de proximité. Une somme à compléter... par les collectivités et des partenariats publics-privés. Mais il est encore plus intéressant de la confronter à ce rapport de la Cour des comptes, publié le 10 décembre, qui fustige les "prises de risque juridiques, financiers et patrimoniaux mal maîtrisés de la part des collectivités" avec l'argent qu'elles consacrent au sport professionnel. Paris a ainsi versé 1,5 million d'euros qui ont "servi à 'atténuer l'ampleur des déficits' chroniques du PSG. Sans que le club assure en contrepartie toutes ses 'missions d'intérêt général'" (Le Monde, citant le rapport).

L'ensemble du football français a perçu 32 millions d'euros en 2006, 20% du montant total de ces aides publiques. Cette année-là, l'Olympique lyonnais "a bénéficié de 2,7 millions de concours publics locaux (...) soit 2,5% de ses recettes d'exploitation" (Le Figaro). Théoriquement plafonnées (3), les subventions publiques empruntent souvent des voies détournées. Par exemple via des redevances d'exploitation des stades (que payent les clubs aux municipalités propriétaires) à prix d'amis, ou des achats d'espace publicitaire et de places au stade. (4).


Toujours prompts à s'indigner du joug de l'impôt en France, à faire l'apologie des stades "privés" ou de l'entrée en bourse, nos dirigeants de clubs n'en sont pas moins des experts quand il s'agit d'employer l'argent public à leur profit, avec la complicité d'élus qui inhalent la fumée des "bénéfices d'image" ou voient dans le sport un bel outil électoral autant qu'un excellent terrain d'influence. Le football français, c'est tout un programme politique: divertir le peuple, faire huer l'arbitre, continuer de privatiser les bénéfices et de mutualiser les pertes.



(1) Ce qui menace directement le budget de l'Agence française antidopage (AFLD).
(2) Au prétexte que les stades favorisent le "tourisme événementiel". Lire "L’Euro 2016, cause nationale" de Renaud Lecadre sur liberation.fr.
(3) 2,3 millions pour un club, et uniquement pour des missions d'intérêt général. Le Clermont Foot Auvergne a, à ce titre, reçu 317.000 euros pour faire assister des jeunes aux entrainements et leur offrir des séances de photo et de dédicaces avec les joueurs.
(4) Parmi les méthodes de contournement des plafonds autorisés, le rapport pointe l'achat, par le Conseil général des Bouches-du-Rhône, de 84.000 places au Vélodrome en trois ans (pour près de deux millions d'euros), "75% des places [ayant] été attribuées par les élus sans aucun contrôle". Le rapport s'inquiète aussi des "80 à 150 millions d'euros" que la région devra débourser à Lyon pour construire les moyens d'accès au futur stade. À Istres, les billets de stade sont de facto subventionnées à hauteur de 65%. Lire "Des subventions hors-jeu pour cajoler les clubs pros" sur liberation.fr.
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