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Eljim

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Club ou "institution" ?

L'épopée d'un ramasseur de balles

C'est un PSG-Bordeaux de l'automne 2000 auquel j'assiste du bord du terrain. Je ne toucherai pas un ballon, mais j'en verrai un dans le ciel, inoubliable. 

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Nous sommes le dimanche 29 octobre 2000 et l’après-midi est longue et ennuyeuse. Je n’ai fait qu’une bouchée de mes devoirs de seconde et ma Playstation reste éteinte, quelque peu morose de ne pas jouer à ISS Pro Evolution.

 

Le téléphone sonne soudain et, à l’autre bout du fil, Pascal, mon entraîneur à la Salésienne de Paris, me demande si je suis disponible le soir-même pour être ramasseur de balles au Parc lors d’un PSG-Bordeaux qui s’annonce passionnant.

 

 

 

 


Nous sommes en pèlerinage

Je n’hésite évidemment pas un instant. Bien qu’étant, tout de même, l’attaquant vedette de l’équipe B qui, le week-end précédent, a perdu 17-0 à Colombes, je ne suis pas habitué à ce genre de privilèges.

 

En effet, être ramasseur de balles est, la plupart du temps, réservé à l’élite du club, aux stars de l’équipe une, pas à un adolescent de quatorze ans comme moi qui, pourtant biberonné aux images de son idole Raúl, a bien du mal à supporter la pression des grands matches du dimanche.

 

Quelques minutes plus tard, je me retrouve à l’arrière d’un van bien trop bondé en compagnie de mes coéquipiers. L’excitation est palpable car, à cet âge, on ne s’encombre pas d’être blasé. Pour certains, ce sera même la première fois qu’ils verront le Parc des Princes en vrai.

 

Pour ma part, à mesure que notre véhicule chaloupe entre les voies du périphérique, j’imagine les dribbles de Jay-Jay Okocha, les courses de Nicolas Anelka ou les frappes de Laurent Robert que je m’apprête à voir dans des conditions rêvées. Le stade du PSG se montre enfin et nous nous retrouvons dans les couloirs souterrains afin de retrouver notre vestiaire.

 

En chemin, nous croisons l’entraîneur du club, Philippe Bergeroo, dont la vue nous arrache des cris timides d’admiration. Notre propre coach, quelque peu inquiet que nous lui fassions honte, nous intime de ne pas demander d’autographes ou de maillots aux joueurs.

 

Il n’a pas tort, car nous sommes en pèlerinage et tout nous ravit, jusqu’à la qualité du bois des bancs et la douceur de la fibre des vêtements qui nous sont prêtés pour l’occasion. Non, nous n’aurons pas le droit de les garder.

 


Domi me regarde, je regarde Domi

Un officiel du club vient nous voir pour nous donner quelques précisions sur le bon déroulement du match. Nous attendrons dans le couloir que les joueurs pénètrent sur la pelouse puis, juste avant le début de l’échauffement, nous rejoindrons nos postes stratégiquement placés autour du terrain, deçà des panneaux publicitaires.

 

Les consignes sont strictes: à aucun moment nous ne devons fouler l’herbe du Parc. Nous aurons tous un ballon de rechange pour ne pas ralentir le rythme du match en cas de frappes dévissées. Ces paroles sont à moitié entendues et mal écoutées par la plupart d’entre nous: l’excitation est trop grande.

 

Bon élève, je les suivrai avec rigueur, à tel point que, durant l’échauffement, un ballon mal contrôlé par Didier Domi viendra mourir à quelques centimètres de moi, presque à portée de mains, mais sur l’herbe. Domi me regarde, je regarde Domi, me sentant extrêmement mal.

 

Je sais que si je désobéis aux ordres, et mets un pied sur le terrain, le stade entier retiendra son souffle et tous les regards seront sur moi. Le pauvre Didier se voit donc contraint de trotter jusqu’à la balle alors que je reste là à fixer mes pieds. Je suis certain qu’il se souvient de cet épisode autant que moi.

 

Je me rends compte que je n’ai pas encore évoqué un élément essentiel – et pourtant absent des comptes rendus: mon placement. Dans l'axe de la ligne médiane, où jamais aucun ballon ne sort. Si bien que je n’ai pas touché la moindre balle durant l’intégralité de la partie.

 

J’observe mes coéquipiers chanceux qui peuvent briller à loisir derrière les buts bordelais et osent même quelques jongles lors des périodes creuses. Je reste quant à moi absolument immobile, m’autorisant toutefois de discrets pas de danse lorsque le titre Beautiful Day, de mon groupe préféré, est diffusé à la mi-temps par les haut-parleurs assourdissants du Parc.

 


Tout le stade semble disparaître

Même si cela vous paraîtra dérisoire, il me faut vous parler un petit peu du match. Paris, invaincu depuis un mois et demi en championnat, connaît ce soir-là un revers assez mémorable, les Girondins s'imposant deux buts à un.

 

Pauleta, le formidable attaquant portugais, marque d’abord un coup franc tout en puissance, comme disent les commentateurs. Il double la mise d’un lob incroyable du milieu de terrain et Paris réduit l’écart à la toute dernière seconde du match.

 

 

 


Côté bordelais, l’expulsion de Dugarry, un quart d’heure avant la fin, est assez anecdotique, même si l’un des ramasseurs de balles manifeste un sens du timing très particulier en lui demandant son maillot alors qu’il rejoint les vestiaires. Le joueur l’ignore totalement. L’épisode vaudra à l’adolescent indécent les remontrances de notre entraîneur et les moqueries de ses coéquipiers.

 

Si mes souvenirs de cette soirée très spéciale, vingt ans après, commencent à sérieusement s’étioler, j’ai toujours une vision très précise du deuxième but bordelais. Pauleta était à quelques mètres de moi lorsqu’il frappa de toutes ses forces en direction des cages adverses.

 

Lorsqu’on est ramasseur, on n’a aucune idée de ce que le joueur perçoit alors qu’il conduit le ballon. C’est donc l’incompréhension qui me traverse tout d’abord l’esprit en voyant celui-ci s’envoler dans une parabole parfaite dans le ciel du Parc des Princes, à tel point que, l’espace d’un instant, tout le stade semble disparaître, seule subsistant la balle éclairée par les projecteurs.

 

Elle redescend en flèche pour s’abattre impitoyablement derrière le pauvre Casagrande. La presse parla d’une énorme bourde de la part du gardien parisien, mais la réalité était, pour moi, tout autre: personne n’aurait pu prévoir un tel coup de génie.

 


Le ballon flotte dans le ciel et j’ai quatorze ans

Aujourd’hui, lorsque je repense à ce ballon qui vole dans les airs, du haut de mes trente-quatre ans, je repense au football de cette époque. À Jimmy Algerino, Igor Yanovski ou Jérôme Bonnissel, aux effectifs de la grande majorité des équipes que j’aurais été capable de citer au complet, de même que la date de naissance d'Olivier Quint. "Si tu mettais autant d’énergie dans tes leçons", me disait alors mon père.

 

Le ballon flotte dans le ciel et j’ai quatorze ans. Le football est mon quotidien. Les heures passées à parler des exploits du Real avec les copains, l’attente fébrile des entraînements le mardi et le vendredi, les Coupes du monde jouées et perdues avec mon frère et ses amis avec l’Espagne sur la console de jeux: autant d’événements aussi extraordinaires que routiniers, aujourd’hui définitivement révolus.

 

Le ballon est suspendu dans le temps, mais est voué à redescendre à un moment ou l’autre, ramené au sol par l’implacable gravité, celle-là même qui, une fois adulte, nous empêche de ramasser les balles avec autant d’aisance que lorsque nous étions enfants.

 

La balle au sol, inerte, est comme un souvenir et l’admiration que je ressentais, enfant, pour les grands footballeurs de l’époque, peinera dorénavant à s’élever plus haut qu’une frappe écrasée de Mickaël Madar.

 

Peut-être que mes enfants, un jour, reverront, quelque part, en levant la tête, un ballon qui, de nouveau, se confondra avec les étoiles.

 

 

 

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