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Pierre Martini

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Élie Baup à tâtons

L'arbitrage audio à marche forcée

L'équipement des arbitres en micros et oreillettes est déjà l'occasion d'une surenchère et d'une récupération inquiétantes de la part des télévisions… Dans le débat sur l'arbitrage, même les bonnes idées subissent un sort malheureux.
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Au départ, il y a donc cette trouvaille consistant à relier l'arbitre de champ à ses assistants par des micros et des oreillettes. Testée lors de Lille-Nantes le 9 novembre par M. Duhamel, cette solution s'est immédiatement révélée intéressante. On a cependant oublié que les propos du principal concerné, immédiatement après la rencontre, étaient plutôt mesurés et insistaient sur la nécessité de renouveler l'expérience. Mais la Ligue et la Direction technique nationale de l'arbitrage ont estimé tenir là un excellent outil de promotion, et se félicitèrent vigoureusement de la réussite totale de ce petit coup de force réalisé sans l'aval explicite de la FIFA. Des extraits de cette "première historique" (Frédéric Thiriez) furent diffusés lors de Téléfoot et jugés extraordinairement probants. L'expérience fut donc reconduite avec le même enthousiasme lors du match de Coupe de France Marseille-Bastia, mais un pas supplémentaire fut franchi en cette occasion, un pas qui changea aussi le terrain sur lequel se déroulait le débat… Cette fois, les paroles d'Alain Sars furent diffusées en direct à l'antenne. L'enthousiasme étant décidément contagieux, de nombreux arbitres parmi ceux réunis en stage à Biarritz réclamèrent presque la généralisation de la solution, présentant l'avantage majeur selon eux de dissuader les comportements excessifs des joueurs, ainsi placés sur écoute, et d'humaniser leur image. Escalade Canal+, qui s'était fait griller sur ce coup-là, se rendit alors compte qu'un train passait et qu'il fallait d'urgence grimper dedans. Quelle meilleure occasion pour cela que la venue à Gerland de Pierluigi Collina, dont le nom est systématiquement accolé de la mention "meilleur arbitre du monde"? On apprit donc dans la semaine que notre star de l'arbitrage allait prêter son oreille à notre solution-miracle, selon, toutefois, sa version cryptée (c'est-à-dire sans retransmission en direct des propos, mais avec un montage à la mi-temps et en fin de match). "Dans la forme, déclarait Carl Olive, directeur du service sports de Canal, le match Marseille-Bastia, c'était de la TV réalité. Mais il fallait sans doute en passer par là. Pour notre part, le but n'est pas que l'arbitre commente à la place des journalistes" (AFP). Dans la précipitation, personne ne s'enquit de demander son avis au principal intéressé, ni même de savoir s'il maîtrisait suffisamment le Français pour que l'expérience ait un quelconque intérêt. Débarquant dans un contexte dont il était un peu l'otage, l'arbitre italien en a référé à la FIFA et a finalement décliné l'invitation. "Moi je suis un arbitre qui doit diriger une partie importante, je ne suis pas un homme-spectacle qui, en direct à la télévision, part à l'aventure sur un terrain étranger" déclarait-il vendredi à la Gazzetta dello Sport (cité par l'AFP). On ne saurait mieux dire… Y aurait-il eu, dans le cas contraire, matière à retransmission? On peut en douter étant donnée la sobriété de l'arbitrage collinien, dont l'autorité fut surtout silencieuse. On peut même considérer que le principal enseignement de la soirée est le constat que les joueurs manifestèrent un respect remarquable envers l'arbitre international (et quel respect de la part de tous ces petits garçons qui redeviennent sages comme des images dès qu'on leur fait les gros yeux!). Si toutes les rencontres du championnat pouvaient se dérouler dans cet état d'esprit… Une inquiétante appropriation télévisuelle Si l'on reconstitue la chronologie de l'affaire, on s'aperçoit être passé en un temps record d'un dispositif minimal et intéressant à un dispositif étendu qui fit évoquer à certains une "révolution", sans que l'intérêt sportif en soit établi. Mode 1 : l'arbitre communique avec ses assistants lors du match. Intérêt pour l'arbitrage : améliorer le dialogue entre les juges et le rendre instantané ; l'enregistrement pourrait être utilisé par les commissions de discipline pour sanctionner les abus de langage des joueurs. Mode 2 : leurs conversations sont enregistrées, puis diffusées par extraits (mi-temps, après-match, émissions). Intérêt pour l'arbitrage : "humaniser" l'arbitre auprès des spectateurs, expliciter ses décisions. Mode 3 : elles sont diffusées en direct lors de la retransmission télévisée. Intérêt pour l'arbitrage : ? Mode 4 (non appliqué, mais déjà envisagé) : elles sont diffusées dans le stade. Intérêt pour l'arbitrage : ?? On se rend compte que dès le mode 2, le dispositif devient un produit télévisuel susceptible de donner de la matière aux réalisateurs et aux commentateurs. Certains arbitres ont eux-mêmes considéré l'intérêt du 3e mode, dans la mesure où il met les joueurs sur écoute. Mais c'était déjà la cas du mode 1, sans qu'il soit besoin de prendre à témoin l'ensemble des téléspectateurs… Quant à prendre les spectateurs à témoin, à la manière américaine, on en imagine les conséquences dans un contexte plus difficile que celui de ces rencontres sans histoires. "On est fier d'avoir lancé cette innovation, note Frédéric Jaillant, directeur des sports de TF1. On a fait passer le football du muet au parlant. Cela sera difficile de faire marche arrière." (AFP). Pourquoi les télévisions se sont-elles jetées sur ce qui est pour elles une aubaine, et pourquoi font-elles comme si l'évolution était incontestable et irréversible? La problématique est en fait la même que pour l'arbitrage vidéo: placer l'arbitrage sous la coupe des télévisions, c'est-à-dire non seulement de ses technologies, mais également de son expertise. A terme, de quoi s'agira-t-il, sinon de soumettre encore plus systématiquement la moindre décision arbitrale au jugement des commentateurs éclairés, prenant à témoin leur audience comme il le font déjà avec l'examen obsessionnel des ralentis? Une telle évolution, poussée ainsi à une pareille extrémité, ne bénéficierait en définitive qu'au "spectacle" télévisuel dont elle étendrait inutilement l'emprise, avec un bénéfice plus qu'aléatoire pour le jeu et l'arbitrage. De son côté, la FIFA a suspendu l'autorisation de l'expérience jusqu'à la prochaine réunion de l'International board en mars, prenant acte du lobbying des télévisions. La FIFA n'est pas hostile à l'idée de laisser les fédérations nationales décider elles-mêmes de l'opportunité d'utiliser le dispositif dans leurs compétitions, mais il ne semble pas question pour elle d'aller au-delà de la communication entre les arbitres. La Fédération elle-même a adopté une position circonspecte et légaliste, Claude Simonet mesurant subitement l'escalade: "Si on ne peut pas fermer la porte à des évolutions positives pour l'amélioration du jeu, il convient de ne pas aller trop vite en besogne. Je pense qu'il faut aller au bout de la saison désormais sans changer le règlement et voir, après une étude, si on peut aller plus loin" (L'Equipe 11/01). Soyons clairs : on est persuadé que "l'arbitrage audio" peut faire progresser l'arbitrage en général. Mais le faire passer pour une panacée et le livrer à cette récupération télévisuelle est le meilleur moyen d'en perdre la finalité première et les réels avantages. Une porte ouverte à la vidéo ? Ces manœuvres peuvent par ailleurs s'interpréter comme la volonté d'arriver pas à pas à l'arbitrage vidéo. On a noté avec dépit la déclaration de Marc Batta, responsable du corps arbitral français: "Demain, je suis certain qu'on viendra à la vidéo car la poussée médiatique est trop forte" (L'Equipe 09/01). On ne saurait mieux exprimer, involontairement, les raisons purement médiatiques de cet éventuel passage à la vidéo. Dans le foot comme ailleurs, pour imposer une évolution catastrophique, il suffit de la faire passer pour fatale… Pourtant, lors de ce stage au Pays Basque, les arbitres eux-mêmes ont testé la vidéo, en soumettant à leur jugement différentes actions litigieuses visionnées et revisionnées. Résultat: une unanimité impossible et des interprétations qui varient d'un ralenti à l'autre… D'après l'article de Richard Porret (L'Equipe, 10/01), certains partisans de la vidéo avaient changé d'avis après ce test, qui confirme ce que nous soutenons depuis longtemps: l'arbitrage vidéo ne fera que démultiplier les polémiques, et sera incapable de juger la minorité d'actions de jeu "injugeables" qui sont déjà celles qui posent le plus problème — pour les fautes comme pour les hors-jeu (voir Vidéo maton).
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