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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Zones blanches pour les Bleus

L'abandon de la sodomie sonnerait-il la fin du mouvement ultra ?

Une série de banderoles déployées par des ultras parisiens les a mis dans la position qu'ils promettaient à leurs rivaux. Il est peut-être temps de changer de lexique. 

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Comment le Collectif Ultras Paris (CUP) en est-il venu à déployer dans la capitale (et sur les réseaux sociaux) une série de banderoles ayant pour point commun, pour ne pas dire le seul objectif, un langage délibérément ordurier, sexiste et homophobe avant la rencontre contre l'OM?

 

Sur ces pages, on peut se prévaloir d'avoir, depuis une vingtaine d'années et avec une certaine constance, défendu la cause des supporters et des ultras en partageant leur lutte contre les discriminations, les privations de liberté et de droits élémentaires dont ils ont été et sont encore victimes.

 

Oui, le stade est un lieu de transgression et de suspension des conventions sociales. Oui, la culture ultra est indocile, elle cultive les provocations et la trivialité. Non, elle n'exonère personne de répondre de ses propos, elle ne justifie pas de se cacher derrière l'arbre de la provocation quand la provocation est la seule fin poursuivie.

 

 

 


Karma Sutra

Le paradoxe est que le CUP peut revendiquer une certaine légitimité institutionnelle, le statut d'interlocuteur auprès du club, des instances sportives et politiques, un rôle (réel) dans la reconquête des tribunes du Parc des Princes. Que signifie ce choix d'une surenchère, quel intérêt y trouve-t-il?

 

Y a-t-il seulement une intention dans la démarche? Du moins, autre que de se mettre en scène comme des irréductibles en croyant qu'on adresse un bras d'honneur à la "bien-pensance" et au "politiquement correct", en cautionnant l'idée qu'on "ne peut plus rien dire" – quitte à se retrouver en la très mauvaise compagnie des utilisateurs de ces notions.

 

Encore assumée sur Twitter, après le coup de sifflet final, pour réagir à un chambrage de lequipe.fr, cette fuite en avant consiste pourtant à tendre le bâton, à armer ses détracteurs, à desservir sa cause, comme si elle ne devait (ou ne pouvait) plus être défendue qu'entre-soi, dans les rires gras. Comme si elle était perdue.

 

Le CUP, comme son nom l'indique, est un collectif fédérant cinq groupes, et tous n'ont pas cautionné ces messages délivrés hors du stade – là où ceux qui sont déployés dans l'enceinte doivent faire l'unanimité. L'initiative de certains a peut-être miné l'unité collective, ce qui la rend d'autant plus regrettable.

 

Ceux-ci ont en tout cas du mal à utiliser autre chose que des métaphores sexuelles comme procédés d'infériorisation de l'adversaire. Sucer, se faire baiser ou se faire enculer est le signe d'une "souillure". Avec une imagination aussi étriquée qu'obsédée, la vanne entre supporters régresse au niveau du graffiti de latrines, sans plus aucun métabolite d'humour.

 

Mais quel formidable retour de karma a été la défaite du PSG! En négligeant l'humilité élémentaire consistant à ne jamais anticiper le résultat d'un match, les auteurs ont été renvoyés à leur propre rhétorique. Alors, se sent-on humiliés sexuellement après un revers contre le rival? Voilà au moins une justice plus poétique que le lexique employé.

 


Obscurcissement du débat

Ce n'est pas un problème de morale, mais d'intelligence – même si les auteurs ont dû se croire malins. L'ironie, cuisante, est que les mêmes vont souvent donner des leçons de militantisme aux féministes ou aux LGBT qui nuiraient à leur propre cause en se montrant trop agressifs ou pas assez pédagogues, se tromperaient de cible, n'y comprendraient rien, etc.

 

Depuis un an, des polémiques ont successivement éclaté à propos de "l'homophobie dans les stades", d'un tweet de l'opérateur de paris sportifs Winamax promettant au football français "d'enculer l'Europe" ou encore d'une (plus anodine) une de L'Équipe plaçant une victoire d'étape dans le Tour de France devant le septième titre de l'OL en Ligue des championnes.

 

Des faits de diverses natures et diverses portées, diversement discutables, mais qui ont tous conduit à une extrême polarisation des opinions et à l'obscurcissement général de débats pourtant nécessaires et fondés. Rarement la notion de stratégie d'évitement n'a été aussi parfaitement illustrée.

 

Fustiger certains élus effectivement hypocrites et opportunistes a servi à ne pas entendre ceux qui sont parfaitement fondés, en tant que premiers concernés, à faire entendre leur voix [1] et leur droit de ne pas être les victimes collatérales d'une sémantique frelatée.

 

Au rang des arguments fallacieux, on retrouvera encore celui des précédents auxquels les uns et les autres n'auraient pas réagi, ce qui leur interdirait de le faire ultérieurement. Une variante du classique "Ça a toujours existé", incapable de justifier que ça existe encore. 

 

En revanche, la culture du viol, ça n'existe pas, et vouer l'adversaire à une "sodomie en bande organisée" n'en témoigne en rien. Pensez donc: ce n'est même pas homophobe. De nos jours, on peut bien employer la terminologie de l'extrême droite sans être d'extrême droite, alors…

 


Ne pas voir le problème

À force d'entendre et de dire que tout cela n'était qu'élucubrations de ministres opportunistes, de journalistes parisiens, de lesbiennes à cheveux bleus, de bobos gauchos victimes de wokisme et de minorités prêtes à instaurer une dictature (coller des étiquettes à ses contradicteurs évite d'argumenter), on s'est peut-être convaincu que s'offrir une petite régression médiévale, c'est défendre une noble cause.

 

Quant au harcèlement des femmes qui ont osé émettre des critiques, ce doit être un simple dommage collatéral. Faut-il encore défendre cela au nom du "folklore"?

 

Le programme est constant: ne pas écouter, ne pas admettre que, peut-être, on aurait besoin d'une mise à jour. Ne pas voir le problème, ne pas voir qu'on est le problème, au moins pour une part. Pourtant, l'effort intellectuel à consentir n'est pas bien grand – probablement moindre que l'énergie nécessaire pour rester enfermé dans le déni, à ce stade du déni.

 

Quels terribles sacrifices on souffrirait, à devoir puiser dans un autre registre que celui de la sodomie, quels dommages irréparables pour la liberté d'expression ce serait de renoncer aux promesses de pénétration punitive! C'est une infinie gratitude, pas du mépris qu'il faut exprimer à celles et ceux qui nous sucent, ô suprême félicité.

 

On doit cependant sous-estimer le plaisir qu'il y a à participer au déchaînement de connerie contemporain. Allons, un peu d'optimisme: décrétons que ce ne sont que les derniers soubresauts d'une culture archaïque qui sombre inéluctablement dans l'obsolescence. Le mouvement ultra, lui, devrait survivre sans peine à ce renoncement.

 


[1] Sarah Bouhaddi, des membres des Dégommeuses, des militantes engagées depuis des années en faveur de la reconnaissance du sport féminin étaient-elles moins légitimes que @Zozodu94 pour estimer que la une de L'Équipe faisait un mauvais sort à l'OL féminin? Devaient-elles subir leur docte mansplaining sur les motivations économiques de ce choix, subitement insurmontables (même pour l'antilibéral @Zadistedu94).

 


 

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