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Florent Basly

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Revue de stress #5

Kurzawa : le coupable était presque parfait

Alors que leur mission était de ramener un bête 0-0 de Suède, les Espoirs ont eu un comportement que même Raymond Domenech a trouvé utile de condamner. Ce qui a suivi est un énième révélateur des hystéries franco-footballistiques.

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Pour les journalistes français qui se sont déplacés à Halmstad, tranquille ville médiévale à mi-chemin entre Göteborg et Malmö, l'histoire était trop belle. Alors que tout semble condamner les Bleuets à sortir par la petite porte à l'issue d'un match indigent, Layvin Kurzawa, arrivé de manière improbable en position d'avant-centre, marque d'une tête plongeante. Il faut croire qu'il a accumulé assez de frustration à ce moment-là pour chambrer le bad boy vaguement zlatanesque qu'est John Guidetti. On connaît la suite. Les Suédois marquent à leur tour et John Guidetti peut aller déclarer à la télévision suédoise: "Fuck alla andra!" ("Fuck tous les autres!").

 

 

 


Les parts de la responsabilité

D'élégance on ne verra guère plus côté français. Dans les travées du stade Örjans Vall, Kurzawa est tout de suite lâché par son entraîneur, Pierre Mankowski, promu là en juin après le départ de Willy Sagnol à Bordeaux. "C'est difficilement explicable. [...] Prendre des buts sur coup de pied arrêté comme ça, alors qu'on en avait parlé, on avait dit que c'était là qu'on était en danger, on avait beaucoup insisté sur le marquage, sur l'envie de récupérer ce ballon", se dédouane l'ancien adjoint de Domenech. Difficilement explicable? On doit pourtant pouvoir trouver quelques torts à l'entraîneur d'une équipe qui maîtrise aussi mal son sujet.

 

La part de responsabilité d'un entraîneur dans une déroute est un facteur complexe, que jamais nul ne quantifiera scientifiquement. Notons seulement que le sélectionneur aurait pu avoir la présence d'esprit de parler de ses propres manquements et, s'il avait assez eu d'autorité sur ses joueurs, leur demander d'aller évoquer les leurs. Il n'a pas l'air d'avoir trouvé les mots pour en convaincre au moins un de parler à la presse. Personne n'assumera donc l'élimination: ni le coach, qui se pose presque en étranger aux événements, ni les joueurs, qui n'ont manifestement pas eu envie de se lancer dans un exercice périlleux de communication de crise et de damage control.

 

Dans une telle situation, que faire face au rouleau compresseur médiatique? L'intelligence ne dicterait-elle pas d'apparaître comme humble et lucide dans la défaite comme on l'avait fait dans la victoire? Pourquoi un Samuel Umtiti, capitaine, et auteur malgré les quatre buts encaissés d'une prestation dont il ne doit pas avoir honte, ne s'est-il pas présenté pour dire que dans le vestiaire, on assumait ensemble? Qui pour souligner à quel point il est paradoxal d'incriminer le seul joueur qui a trouvé le chemin des filets? Les mots bien pesés de Noël Le Graët, quand il plaide la clémence devant le tribunal de l'opinion publique, ont-il une seule chance d'intéresser l'amateur de football moyen?

 


Jusque-là, tout allait bien pour Kurzawa

Autre question qui ne semble ne jamais devoir trouver de réponse: quelles sont les racines du mal français qui, depuis 2002, génère une palette incroyable de comportements antiprofessionnels dommageables pour les résultats des sélections? Nous ne suivrons pas ici l'anathème jeté par Daniel Riolo. Avec l'éditorialiste, on le sait, une équipe de France qui perd en n'ayant pas un comportement exemplaire est fatalement composée de racailles ou, du moins, de joueurs qui ont succombé aux codes de la racaille.

 

En vérité, qu'y avait-il de "racailleux" à voir à Halmstad? Pas grand-chose. Le geste de la visière de Layvin Kurzawa, qui a valu au Monégasque un avertissement, trouve son origine dans la célébration du but de Geoffrey Kondogbia à l'aller au Mans. Les Suédois l'ont imité au retour quand ils ont eux-mêmes marqué. Kurzawa l'a refait, devant un Guidetti contre lequel il nourrissait on ne sait quelle rancœur. Et les Suédois l'ont re-refait. Vae victis, roche Tarpéienne, bouc émissaire... la figure est classique. D'un classicisme séduisant pour les médias, qui tenaient leur accroche.

 

La provocation était incongrue, dans un stade de campagne, où n'avaient pris place que 2.900 personnes plutôt bien élevées, et plus amusante à raconter que la banale déconfiture des Bleuets dans le jeu. Elle a donc frappé les esprits. De là à ranger Kurzawa parmi ceux qui méritent le Kärcher médiatique, il y a un pas de géant. L'arrière gauche des Espoirs, natif de Fréjus, est certes issu d'un milieu très modeste, et a reconnu avoir "fait des choses qu'il ne fallait pas" [1]. Mais, fidèle à Monaco, il ne s'était jamais signalé ni par des déclarations intempestives, ni par un comportement détestable sur le terrain. Il ne paradait pas spécialement. En un mot, Kurzawa était jusque-là un footballeur "normal" de vingt-deux ans, auquel nous souhaiterons de ne pas traîner une mauvaise réputation.

 


De la morale des jeunes footballeurs

Plutôt que de relayer la curée sur Twitter, les journalistes feraient mieux de s'interroger sur les conditions dans lesquelles évolue un footballeur de cet âge en France aujourd'hui. Ils se montreraient utiles en enquêtant sur les mérites et les lacunes de la formation à la française, dans une société de plus en plus inégalitaire, où la mobilité sociale est de plus en plus difficile. Malgré la triste "affaire des quotas", on attend toujours ce travail [2]. Qu'apprennent concrètement les adolescents doués qui se lancent dans le foot, en dehors des entraînements de foot? Comment les prépare-t-on à affronter les jugements de médias cyclothymiques? Comment vivent-ils le grand écart entre des milieux d'origine parfois très durs, et un milieu d'arrivée où ils sont le centre de toutes les attentions – avec entre les deux l'univers teriblement concurrentiel des centres de formation? De quelle morale héritent-ils, éloignés de leurs familles et abreuvés du culte de la performance? Comment les formateurs essaient-ils d'insuffler à ces rescapés miraculeux du darwinisme social le sens de l'humilité?

 

Layvin Kurzawa venait de marquer le but le plus important de sa carrière. De son propre aveu, il lui avait fallu cravacher dur pour en arriver là. Personne ne sait ce qui lui est passé par la tête, mais en avoir fait trop ne pourrait bien être que la conséquence de la pression extrême imposée à ceux qui jouent dans les équipes nationales de jeunes. Les médias l'avaient assez ressassé: les prédécesseurs de ces Espoirs-là avaient échoué comme pas permis. Échec interdit. Ils connaissent ce refrain par cœur, à force de l'entendre. Daniel Riolo doit nous expliquer où le "Je m'en foutisme" trouve ici sa place. Au contraire, dans le milieu du football, la méritocratie a toujours un sens, qui s'est perdu dans beaucoup d'autres – tous ceux où il vaut bien mieux être héritier que travailleur, savoir soigner ses relations et son image plutôt que ses réalisations concrètes.

 

Intégrer l'élite, comme l'ont fait Kurzawa et Riolo, implique certaines responsabilités. Malheureusement, quand l'un et l'autre dérapent, on voit que la sanction n'est pas la même. Le journaliste va continuer à épancher sans conséquence ce que nous qualifierions de haine tranquille, pendant que le footballeur est parti pour payer longtemps son geste intempestif.

 


[1] Propos tenus sur l'AS Monaco TV.
[2] Daniel Riolo a instruit ce dossier dans Racaille Football Club, mais essentiellement à charge. Il faut plutôt s'en remettre aux ouvrages de sociologues comme Julien Bertrand ou Stéphane Beaud, qui démontrent la complexité du sujet et le discernement qu'il devrait imposer.

 

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