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Vieux légume et Toni Turek

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Les mots du mercato

Jeux de Roumains, jeux de vilains

Dix-sept ans après sa mémorable Coupe du monde 94, le football roumain sombre dans les affaires et compromet son avenir avec des politiques sportives aberrantes.
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Vingt-cinq ans après la victoire du Steaua en Coupe d'Europe des Clubs champions, le football roumain ne s'est jamais aussi mal porté. Comme tout pays issu du bloc communiste, la Roumanie n'est pas aidée face aux puissances économiques de l’Ouest. Mais avec plus de vingt millions d'habitants, un passé plus prestigieux que celui de ses voisins et une génération exceptionnelle, on pouvait croire que la situation s’améliorerait.


Becalifornication

Hélas, la majorité des clubs sont entre les mains de sombres personnages dont les ambitions sont l'appât du gain et du prestige – des "nouveaux riches" qui ne connaissent pas grand-chose au foot, mais qui se permettent de donner des leçons parce qu'ils ont un club pour jouet. Parmi ces patrons de clubs (lire "Mégaloroumanie"), le plus célèbre est le mécène du Steaua Bucarest, George "Gigi" Becali: un homophobe notoire, condamné pour injures racistes, capable de se faire haïr par l'ensemble des supporters du club – ce qui ne l'empêche pas d'être une figure politique de poids.

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George "Gigi" Becaliet Adrian Mititelu.
À la dernière journée de la saison 2007/08, avec l'aide de 1,7 millions d'euros en liquide, Becali a tenté de "convaincre" les joueurs de l'Universitatea Cluj de battre le CFR Cluj, alors juste devant le Steaua au classement, pour empêcher le CFR de devenir champion et permettre au Steaua de triompher. Apprécions l'argumentation de Becali: cet argent était destiné à offrir des chocolats aux petits enfants du coin – c'était son argent, et il en faisait ce qu'il en voulait. On y croit (lire "Qui l'eut Cluj?").
Gigi Becali n’hésite pas à faire preuve d’une ingérence insoutenable pour tout entraîneur. Il a limogé l'Italien Bergodi à l'automne 2009 parce que celui-ci l’avait empêché d'entrer dans le vestiaire pour s'adonner à un de ses passe-temps favoris: faire fuser les noms d'oiseaux. Il a aussi bloqué l'entrée du Stadionul Ghencea [1] aux supporters furieux contre sa "gestion", et même menacé de créer son propre club ex nihilo en faisant couler le Steaua dans la manœuvre.



Clause de foutage de paix

Cette saison, le Steaua aura vu passer six coaches: Pițurcă, Dumitrescu, Iordănescu, Lăcătuș, Cârțu et Olăroiu. Pour la suivante, Olăroiu ayant déjà un poste, il faudra encore un changement sur le banc – le dix-neuvième pour Becali, présent au club depuis 2003. Déjà entraîneur du Steaua à l’été 2007, Hagi reviendrait, mais en imposant dans son contrat des pénalités dès que Becali ferait publiquement quoi que ce soit de négatif à son endroit… en dépit du fait qu'il soit son filleul! Pițurcă, à la réputation pourtant plus établie, avait également joué sur une telle clause, l’été dernier, pour jeter l'éponge après… trois matches. Evidemment, une telle instabilité sur le banc se paie sur le terrain: le Steaua a fini cette saison au cinquième rang.

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Le titre d'Urziceni.
Etre aux mains d'un "mécène" de la sorte expose à quelques déboires. Après une progression éclair sous l'impulsion de Dan Petrescu et de Mihai Stoica, l’Unirea Urziceni a remporté un titre au terme de seulement trois saisons dans l'élite. Mais son président Dumitru Bucșaru a été déçu par les résultats financiers: les rentrées d'argent s'avérant insuffisantes, sa fortune personnelle souffrait de l'investissement. Il a donc décidé de bazarder le club. Petrescu et Stoica vite partis, un arrangement avec le Steaua a permis de terminer la saison en compressant au maximum les dépenses: Bucșaru a envoyé ses meilleurs éléments – et plus gros salaires – au Steaua, dont il a récupéré l'équipe B. Et tout ce petit monde a été ravi de l'opération.



24 changements d'entraîneur pour 18 équipes

Mouvements douteux, vagues massives de départs et d'arrivées, arrangements entre amis, tout y passe. Il n'étonnera donc personne de constater une effrayante instabilité sur les bancs. Les coaches ne servent que de prête-noms dans bien des cas, et sautent au premier coup dur. Sur la saison qui vient de se finir, vingt-sept changements d'entraîneurs ont été constatés. La saison d’avant, vingt-six. La précédente, vingt-quatre… alors que la Liga I ne compte que dix-huit équipes.

Pire, le clientélisme est fréquent chez les Daces, tant avec les joueurs qu’avec les agents – en effet, plus de transferts équivaut à plus de primes. Le club de Craiova a ainsi recruté huit joueurs l'été dernier, et a fait de même quatre mois plus tard – idem côté des départs. Résultat: sur la saison, l'effectif de Craiova a été changé à 60%. Le gardien Răzvan Stanca est recruté au Steaua avec Pițurcă après deux bonnes saisons avec le Pandurii Târgu Jiu. Pițurcă parti après trois matches, Stanca est laissé de côté, et file à Craiova rejoindre l'entraîneur. Six mois plus tard, ce dernier est remercié, Stanca est à nouveau mis sur la touche… pour revenir finalement au Steaua Bucarest, comme remplaçant.
Cette instabilité se traduit dans les résultats. Avec davantage de footballeurs étrangers, la valeur marchande est prétendument plus intéressante. D’où quelques équipes très (trop?) cosmopolites: douze étrangers au Rapid, quinze à Cluj, dix-neuf à Vaslui! Des patchworks composés sans logique sportive, compromettant toute cohésion faute de communication. Les Roumains paient assez bien – de quoi alimenter le sentiment de gâchis – et font quand même quelques tours avant d'être éliminés des Coupes européennes. Alors pourquoi pas?



Au bonheur des outsiders

Entre une gestion en aveugle et des entraîneurs qui ont une espérance de vie plus courte qu'un lapin déboulant sur une autoroute, l'inconstance règne. Pour preuve, les deux bonnes surprises de cette saison ont été le Gaz Metan de Mediaș (septième) et l'Oțelul de Galați (champion)… qui sont les deux seules équipes ayant conservé le même entraîneur sur les vingt-quatre derniers mois. Bizarrement, le lien de cause à effet échappe aux dirigeants locaux… Le champion sortant Cluj a pour sa part totalement raté sa saison malgré huit arrivées l'été dernier, et trois entraîneurs. Son président Pászkány a tiré un trait sur la saison dès l'hiver, en poussant au départ les gros salaires.

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Le titre de Galați.
Urziceni en 2009, Galați en 2011 (avec une belle génération de joueurs ayant parcouru les sélections nationales chez les juniors et arrivant aujourd'hui à maturité), voilà deux champions un peu sortis de nulle part. Déjà, le champion 2008 et 2010 qu’a été le CFR Cluj n'était pas une équipe très renommée: la chute du niveau des supposés poids lourds du foot roumain ouvre des perspectives pour les clubs modestes les mieux gérés, et bien recruter donne une chance de briller. L’année 2010 avait vu pour la première fois de l'histoire du foot roumain un podium abandonné par les clubs de la capitale – un événement impensable à l'époque du Conducător, mais qui s'est répété cette année, avec Galați, Timișoara et Vaslui qui ont terminé aux trois premiers rangs, loin devant le trio Rapid-Dinamo-Steaua.



Peu d’Espoirs

Comment font les jeunes pousses roumaines pour progresser au milieu de ce chaos? Elles souffrent. La formation coûtant cher et nécessitant de la patience, les centres de formation ne sont pas prioritaires. Bouchés par une concurrence qu'il faut revendre toujours plus cher, les jeunes Roumains n'ont que peu d'opportunités de faire leurs preuves. Un cercle vicieux, car il est malaisé de progresser sur la durée quand on se fait tirer dans les pattes.

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Ştefan Radu sous le maillot de la Lazio.

Dans la dernière sélection de Răzvan Lucescu, plus de la moitié des joueurs jouaient au pays. Ce n’est pas en soi un problème, mais le quatorzième championnat européen au coefficient UEFA [2] n’est sans doute pas le meilleur endroit où choisir ses éléments pour mettre fin à une absence en Coupe du monde depuis 1998. Parmi ces joueurs locaux, quasiment tous étaient débutants à ce niveau: seul le géant Pantilimon, le gardien de Timișoara, comptait plus de dix capes. Il faudra bien plus pour pouvoir succéder dignement aux Mutu et Chivu qui ont déjà dépassé la trentaine. La relève ne paraît pas du même acabit: seul Ştefan Radu, à la Lazio, joue un rôle important dans un bon club de championnat relevé.



Drapeau en berne

Absente en Coupe du monde, la Roumanie l’a aussi été des Championnats d’Europe juniors tout au long de la dernière décennie. La sélection glisse toujours plus bas – au cinquante-septième rang FIFA en février dernier, le pire de son histoire – et les espoirs d’une belle remontée sont ténus. Des joueurs comme Gabriel Torje, Eric Bicfalvi, et les jeunots de Galați sont proches du statut d’international, et pourraient venir donner un nouvel élan, mais ils sont encore loin du niveau de la génération dorée des Hagi & cie. Lucescu n'est pas si mauvais, mais aura-t-il le temps de faire mûrir son équipe? Il est déjà sur la sellette après une campagne de qualification mal embarquée avec une seule victoire – contre le Luxembourg – en cinq rencontres.

Il est clair que les instances locales ont décidé de fermer les yeux sur toutes les histoires qui minent le football roumain depuis des années, tant à la ligue (dirigée par Dumitru Dragomir, ancien député d'un parti ancré très à droite) qu'à la fédération, où les petites affaires sont réglées entre amis. Pots-de-vin, "réformes" de l’arbitrage laissant planer un fort doute concernant l’équité arbitrale (les clubs doivent désormais verser en liquide et en mains propres leur salaire aux hommes en noir), absence totale de contrôles anti-dopage… la liste est longue. On a pu voir que la situation du foot autrichien n’est pas brillante [3], mais le football roumain a-t-il seulement un avenir?


[1] Le Ghencea est le stade où évolue le Steaua.
[2] La Roumanie pourrait se retrouver derrière Israël ou le Belarus d'ici la saison prochaine.
[3] Lire "Chute libre".


Mégalo(rou)manie
En Roumanie, la plupart des présidents ou/et propriétaires de clubs tels Gigi Becali (Steaua București) ont fait fortune suite à la chute des Ceausescu, en frôlant souvent l'illégalité dans l’immobilier, les BTP ou les transports, à l’aide d’opaques entreprises où on ne sait trop qui touche quoi… De par son activisme et l’étendue de sa sphère d’influence (ses cousins sont agents, et comptent parmi les plus renommés et actifs du pays), Becali est le plus connu. Mais il n'est qu'un cas parmi d'autres: présentations.

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Árpád Pászkány et Marian Iancu
- Cristian Borcea (Dinamo București), qui a "perdu" plus de 15 M€ en cours de transferts (Contra, Mutu, Cernat, Marica, etc.).
- Gheorghe Copos (Rapid București), qui a été impliqué dans une affaire d'usage de faux, d'évasion fiscale et de blanchiment d'argent… alors qu'il était ministre.
- Marian Iancu (FC Timișoara). C'est lui qui décide des compositions d’équipes et des amendements sur les contrats, même/surtout si vous n'êtes pas d'accord. Il a même viré un coach alors que son équipe menait au classement, pour cause de "points de vue divergents".
- Adrian Mititelu (Universitatea Craiova), acculé par le fisc et criblé de dettes… mais qui aurait acheté et vendu plusieurs matches.
- Ioan Neculaie (FC Brașov), tout juste condamné à quatre ans de prison avec sursis pour avoir construit un hôtel… sur la propriété de quelqu'un d'autre. Accusé par le passé de blanchiment d'argent.
- Jean Pădureanu (Gloria Bistrița), 75 ans, réputé pour ses matches truqués et considéré comme le maître en la matière.
- Árpád Pászkány (CFR Cluj), qui a déjà été accusé à plusieurs reprises de corruption et de chantage.
- Adrian Porumboiu (FC Vaslui), un ancien arbitre qui bénéficie toujours de bons contacts avec la Commission. Il a eu à pousser son effectif à faire grève pour saboter le travail de son entraîneur.
- Florian Walter (Universitatea Cluj), qui a tenté par le passé d'en venir aux mains avec un coach adverse.

La Liga II – deuxième division locale – est aussi concernée :
- Cornel Penescu (Argeș Pitești), qui a été accusé d'avoir payé la Commission nationale de l'arbitrage afin d'avoir "ses favoris" pour les rencontres de son club, comme un vulgaire Moggi.
- Gheorghe Ștefan (Ceahlăul Piatra Neamţ), qui a été suspendu de son rôle de président par l'UEFA pour avoir gracieusement offert trois prostituées à des arbitres avant un match…

Précisons en conclusion qu’en Roumanie, les patrons de club ne sont pas les seuls à traîner des batteries de casseroles. Ainsi, Dumitru Dragomir, le président de la Liga Profesionistă de Fotbal, a été envoyé deux fois en prison dans les années 70 et 90 pour paris illégaux et abus de pouvoir. Quant au président de la Federația Română de Fotbal, Mircea Sandu, il a été accusé d'avoir vendu son vote pour l'attribution de l’Euro 2012. Enfin, Victor Pițurcă, alors qu’il était encore sélectionneur, a été compromis dans une affaire de faux témoignage à la Direcția Națională Anticorupție pour couvrir Becali…
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