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Kireg

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J'ai joué au foot avec des Flamands

Récit d'un match de foot-entreprise avec des gens venus de Flandre orientale, et dont la langue est aussi incompréhensible que le jeu. Une rencontre qui restera dans les mémoires mais pas pour son niveau technique.

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Prenez une pomme de terre de bonne taille (à chair fondante de préférence) et plongez-la dans l’eau bouillante. Attendez vingt à trente minutes, égouttez le tubercule, et fourrez-le dans votre bouche. Maintenant, prononcez très distinctement "couilleu molleu". Félicitations, vous venez de dire "bonjour" en flamand. Passons tout de suite à la leçon #2: le football.

 

 

Spreek je Nederlands ?

Il doit dire un truc du genre "Het is de derde keer dat ik de paal raak", mais dans ma tête ça sonne comme "État de guerre Danic patraque", ce qui n’a – même au beau milieu de la Flandre orientale – pas le moindre sens. Aucun doute, les Belges du nord sont doués pour les langues. Ils en parlent souvent plusieurs. Le hic, c’est qu’ils les ont toutes mélangées pour donner naissance à cet ersatz de Néerlandais. Oui, du Néerlandais en pire. Les types chuintent les G et roulent les R. Allez donc prononcer "Graag gadaan" (Je vous en prie) correctement quand on vous a répété tout au long de votre enfance que cracher par terre, c’est mal.

 

Il doit lire la perplexité sur mon visage. Aussi se replace-t-il avec un grand sourire, ses dents blanches illuminant sa face rougeaude. De Franse, semble-t-il, les amuse beaucoup. Quand j’ai accepté de rejoindre l’équipe, j’étais certain que je parviendrais à me faire comprendre; au pire, je causerais Anglais. Cependant, après quelques tentatives dans le vestiaire, force est de constater que ce sera à moi de m’adapter et pas l’inverse. C’est toute l’histoire de ce pays.

 

 

Silence, on joue

L’échauffement se déroule dans une ambiance sereine. Certains font des allers-retours sur la largeur du pré. C’est une soirée de début d’été, une lumière douce souligne le vert du terrain. Il fait lourd. L’orage menace. Au loin résonnent le moteur d’une tondeuse et quelques coups frappés sur de la tôle. Rien de vraiment sérieux ici, simplement la rencontre annuelle de foot-entreprise. Si j’ai bien compris les courriels échangés durant la semaine, les types d'en face sont des banquiers ou des assureurs. Voilà qui devrait me motiver et compenser l’absence d’attachement à cette étrange tenue bleu ciel taille XXL dont je suis affublé.

 

L’équipe est rassemblée sur sa moitié de terrain. Un peu à l’écart, près du poteau de corner, je fais des passes longues avec un type que je ne connais pas. C’est un échange silencieux. Jouer sans un mot est déstabilisant. Il manque quelque chose pour en profiter pleinement, c'est un peu comme déguster un Gamay avec le nez bouché. Bien sûr, nous sommes maladroits, les trajectoires sont incertaines et lorsque je rate un contrôle, la balle va s’écraser sur les panneaux publicitaires des artisans locaux: "Wim Hendrickx, schoorsteenvegen", ou bien "Pieter Boeckx, houtbewerking". Ici, les logopèdes roulent en Porsche. Je suis là, à enchaîner des gestes répétitifs en observant mes coéquipiers. Le petit nerveux de la compta, ou bien lui, avec ses immondes chaussures violet et orange. J’en aurais des conneries à raconter. Ça se dit comment "daltonien" en néerlandais? Et en anglais? Arfff.

 

Les souvenirs d’autres avant-matches me reviennent. Notre gardien couvert d’acné et pas totalement décuvé comme cible de nos frappes de mules. La bouteille de Whisky qui tournait dans le vestiaire. L’impossibilité d’écraser une clope avec des crampons. Je revois Hector, un étudiant espagnol en Erasmus qui nous dévisageait avec un mélange d’inquiétude et de curiosité. J’imagine que je dois arborer la même expression aujourd’hui.

 

"Klaar?", demande soudain un vieux monsieur, vêtu de noir. Ses mollets sont glabres et transparents, ils peinent à supporter son dos voûté. Mes derniers doutes quant à la maltraitance des personnes âgées dans cette étrange contrée s’envolent quand le bonhomme fait hurler son sifflet: on va vraiment faire cavaler un octogénaire pour nous arbitrer. D’un coup, je me mets à espérer que "schoorsteenvegen" signifie médecin-réanimateur. Après une série de hochements de tête façon chien de banquette arrière, je comprends que je viens d’accepter de jouer arrière-droit. C’est parfait, j’aurai peut-être l’occasion de mettre une boîte à un vendeur de PEL. Toi, tu vas payer pour mon taux à 4%!

 

 

 

Opgelet !

Si j’avais espéré que la médiocrité footballistique – à l’instar des nuages radioactifs – s’arrêterait aux frontières, me voilà immédiatement rassuré. Vue de derrière, la chose évoque une performance d’art moderne dont le thème serait "Armageddon et cassoulet". Ça s’agite dans tous les sens; on se croirait le premier jour des soldes dans un magasin de running. En cherchant à frapper au but, notre attaquant défie les lois de la physique en envoyant une brique qui atteint un joueur placé… derrière lui. Pleine face! Le "sploc" sourd que fait le cuir synthétique en rencontrant son homologue naturel m’arrache un éclat de rire mal contenu. Je me tourne vers les défenseurs centraux qui se contentent de hausser les épaules. Visiblement, il ne s’agit pas d’une tradition locale.

 

Quand notre numéro 9 prend le ballon dos au but, je cherche à le prévenir de la charge à venir du défenseur adverse. Les mots se perdent dans les méandres de mon cerveau, et finissent par tous rejaillir en même temps: "back", "rug", "opgelet!", "aux chiottes le FCNA" (rien à voir), "snel!". Le temps de coordonner tout ça et d’en faire un message explicite, je braille un vague "Broahhh", l’équipe adverse a déjà récupéré la balle, et mes plus proches voisins me regardent comme si j’étais neuneu. Bon…

 

La durée de match est fixée à deux fois quarante minutes sans que je sache vraiment si c’est pour éviter les obsèques de "M. Mollets" ou les nôtres. Partis bille en tête, la plupart des joueurs ahanent désormais comme des sumos dans un stade qatarien. Un coup d’œil à ma montre: on joue depuis vingt-trois minutes. À la mi-temps, le score est vierge et je me demande comment on parviendra à faire entrer le ballon dans ce minuscule rectangle blanc. Réunis dans le rond-central, les chaussettes baissées, les protège-tibias moites, on tente de reprendre notre souffle.

 

Je laisse un vent de mauvais augure me caresser la nuque. Des billes de caoutchouc collées sur les paumes, je lève les yeux vers le partenaire qui me tend une bouteille de Spa. Sans trembler. Presque content. Je ne me suis jamais considéré comme un garçon particulièrement conciliant, mais je crois que j’ai souvent eu des circonstances atténuantes. Nous sommes à moins de sept kilomètres d’Affligem et on tourne à la flotte? Sérieusement? "La violence est la force des faibles", souffle un petit ange posé sur mon épaule gauche. "Gevangenis" me susurre son pendant diabolique perché de l’autre côté et qui, visiblement, me connaît mieux.

 

 

Mais qu’est-ce qu’ils fritkot ?

Assis, en cercle, les gens discutent. Je prête une oreille distraite à leurs échanges. Je suis obnubilé par ce que je vois à une trentaine de mètres face à moi: je crois bien que les banquiers ont des binouses. C’est un choc. Mes repères vacillent. Tout se trouble et je prends conscience d’une affreuse réalité: je ne comprends rien à ce que les gens me disent, je lorgne dans le camp d’en face; merde, je crois que je deviens Éric Besson!

 

Soudain, un type chauve, un membre du service IT de la boîte, prend la parole d’une voix assurée. Il nous sort tout un charabia à base de "Krijjkenemvanreikdesten" et autres immondices multi-syllabiques. Blanc dans l’assistance et là, sans prévenir, éclat de rire général. Sans réfléchir, je me joins avec empressement à la cacophonie. Règle de survie numéro un en milieu professionnel: s’esclaffer aux blagues des gens qui ont accès à votre historique internet.

 

Rafraîchis, désaltérés, des questions sur le mode incognito de Google plein la tête, le jeu reprend. La deuxième période n’apporte rien de nouveau. Un but serait une anomalie statistique qui risquerait de générer un trou noir, un vortex, ou un truc du même acabit. Finalement, une couleur indéfinissable plaquée sur la face (faut vraiment que je vérifie comment on dit violet), l’arbitre met fin au calvaire. Zéro-zéro.

 

 

On se serre les pognes en se félicitant d’être toujours en vie. Cependant, les joueurs ne s’éternisent pas. Je les vois filer droit aux vestiaires et en ressortir aussitôt avec des porte-monnaies ventrus. Ce que j’avais pris pour un camion abandonné en arrivant tout à l’heure, s’avère être un fritkot ambulant. Sur le parking, une file se forme rapidement. Les gens sont apparus de nulle part, tels des mouettes appâtées par des entrailles de maquereaux. Voilà, c’est ça, nous ne sommes rien d’autre que des mouettes en short.

 

Le collègue qui m’a convié au match s’avance à ma rencontre, une barquette dégoulinant de ketchup à la main: "Merci que tu as joué avec nous!", me dit-il. Je prends mon élan et, l’air de rien, lâche le plus élégant "Graag gedaan!" de l’histoire de la francophonie.

 

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