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Mathieu Laroque

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Les Cahiers, numéro 15

Ivre rocher

Tribune des lecteurs - Il y a exactement un an, l'AS Monaco éliminait le Real Madrid. Un Français expatrié à Berlin saisissait alors sa plume, pour fixer le souvenir de cette soirée exceptionnelle...
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Berlin, le 7 avril 2004. Le calme de ce grand bureau vide ne tranche pas avec le reste de l'étage, paisible, délaissé. Pourtant une partie des occupants de ce fameux troisième étage de Parexel International GmbH (prononcez le h comme si vous aviez une patate chaude dans la bouche), entreprise allemande de services pharmaceutiques, ne sont pas de cette humeur routinière qui les berce chaque jour depuis quelques années. Leur particularité, c'est d'être Français. Français de souche et, de ce fait, chauvins de base. À les voir, on dirait qu'ils digèrent une soirée d'ivresse. Pas qu'ils aient la gueule de bois! Non, non, juste un sourire qui leur traverse le visage et qu'il leur est difficile d'enlever, un rire coincé dans le haut du corps et qui n'attend qu'un prétexte pour se déclencher, des jambes légères à tel point que leur allure s'est modifiée, gommant les "bruits de savate traînant sur la moquette" quotidiens, une envie de bouger et un seul mot sur les lèvres: Monaco. Déjà que dans le pays de la bière, évoquer celle-ci accompagnée de grenadine est déjà plus que surprenant, alors quand au pays du Bayern de Munich, on en vient à citer à tort et à travers le club de la Principauté, on ne peut qu’être stupéfait. Explications. C'est un soir de printemps à Berlin, la journée a été plus que maussade. D'ailleurs ça fait quelques jours que le soleil n'a plus pointé son nez et dans ces cas-là la solution la plus prudente est de s'enfermer dans un Kneipe (bar), de tiser quelques mousses, voire de tâter celle du pool. Ça tombe bien, ce soir nos poulains monégasques sont en représentation dans le bar d'à-côté. Certes, ils ont perdu 4-2 à l'aller contre le grand Real de Madrid de Zizou et consorts, et les chances de qualification sont amoindries par l'absence de deux pièces maîtresses monégasques: Squillaci, auteur d'un fameux premier but au match aller et pilier incontournable de la charnière centrale, et Bernardi, le récupérateur fou, la bête de travail et en réalité l'incarnation de Didier Deschamps sur le terrain. Pourtant il y a des raisons d'espérer. Tout d'abord, le grand blond, top-model de service, mais surtout droitier irrésistible, caresseur de balle et représentant en caviar, David Beckham, est suspendu. Sa prestation du match aller avait été ébouriffante, multipliant transversales impeccables et coup francs menaçants. Ensuite, l'autre motif d'espoir vient du terrain. Un terrain chaotique et que les Monégasques avaient su dompter depuis le début de la saison. Les joueurs du Deportivo s'en souviennent (8-3), tout comme ceux d'Athènes (4-0). Les Madrilènes sont prévenus: quand la foudre s'abat sur le Stade Louis II, elle peut venir du ciel comme du terrain. 20h30 : les commentateurs de Premiere, diffuseur allemand du match, annoncent la Konferenz (multiplex) à venir et présentent les deux matchs. Car le deuxième match vaut aussi le coup d'oeil : notre Thierry Henry national et son Arsenal affrontent cette équipe hybride qui a tant fait parler, Chelsea, mais dont le résultat décevant au match aller (1-1) lui fait craindre toutes les misères. 20h45 : Coup d'envoi simultané. La tension est au plus bas, les occupants du bar où est diffusé le match sont plus occupés à déblatérer sur les malheurs du Bayern en Champion's League et sur les performances pitoyables du Hertha à domicile en championnat, et moi je mange ma pizza espérant un beau match sur les deux terrains, des buts en rafale et des gestes de haute volée. 21h : la soirée se déroule comme prévu, les quatre équipes se neutralisent. Le Real domine à Monaco et Arsenal domine chez lui. La retransmission est déjà hachée, le réalisateur sautant d'un match à l'autre sans prendre en compte les actions en cours. 21h15 : le match retransmis est alors Arsenal-Chelsea et comme cela sera à chaque fois le cas par la suite, la réalisation allemande manque le but sur l'autre terrain. "TOR in Monaco!" (But à Monaco), s'exclame le commentateur présent au Stade Louis II. Magnifique percée de Ronaldo qui mystifie la défense et fait une passe intelligente que laisse passer un coéquipier pour Raul qui frappe et touche. Lucarne impeccable, Roma est impuissant et retire désespérément le ballon des filets. 21h30 : on est dans les arrêts de jeu sur les deux terrains quand tout à coup : "TOR in Monaco!" Giuly reprend de volée un ballon dégagé par la défense et le catapulte, avec l'aide d'un défenseur adverse, dans le petit filet droit de Casillas. 1-1. Giuly lève le poing et serre les dents, il est déjà en transe. On peut lire sur son visage cette irrésistible envie de gagner. "TOR in London !", à peine le temps de respirer que déjà du côté de Londres, quelque chose s’est passé. Après un cafouillage, Reyes envoie le ballon dans les filets et permet à son équipe d'ouvrir la marque : 1-0. À présent, c'est la mi-temps sur les deux terrains. À Londres, Arsenal a pris un avantage déterminant, tandis qu’à Monaco les deux équipes regagnent les vestiaires sans avoir réussi à faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre. Cette première mi-temps fut un hors d'oeuvre, la deuxième sera un chef d'oeuvre. 21h45 : les équipes rentrent sur le terrain. Rapidement, Monaco et Arsenal accélèrent le jeu et monopolisent le ballon. 21h48 : "TOOOR in Monaco !", le commentateur n'en revient pas pourtant c'est bien Monaco qui vient d'enchaîner deux buts consécutifs, là-bas, à Louis II. L'action est de classe princière: Evra récupère un ballon côté gauche, à quarante mètres des buts de Casillas et adresse, du droit, une merveille de centre au galactique local, Fernando Morientes. Celui-ci s'envole, reste quelques secondes en l'air pour profiter des flashes qui crépitent un peu partout dans le stade et pour laisser retomber son adversaire direct, puis assène un coup de boule phénoménal qui propulse le ballon dans LA lucarne, celle-là même que Raul avait caressé de son pied gauche magique en première période. 2-1, la foudre s'abat sur Louis II pourtant le temps est au beau fixe, le pire est désormais à craindre pour Madrid. 21h51 : "TOOOR in London !", un but qui fait se gausser les résidents du bar, car il est à mettre à l'actif du gardien allemand Jens Lehmann, qui repousse de façon navrante le ballon de Makelele sur Franck Lampard, lequel n'en demandait pas tant. 1-1, les prolongations ne sont plus très loin. 22h06 : "TOOOOOOOR in Monaco", le commentateur allemand s'essouffle. Moment de grâce à Monaco. Le petit lutin galopant Giuly a encore frappé et exulte sur la piste d'athlétisme encerclant la pelouse. Il vient de réaliser une "Madjer" sur une inspiration du très talentueux Ibarra. Ce que peu de joueurs arrivent à faire dans une carrière, il le réalise au meilleur moment contre la bonne équipe. Le commentateur a repris son souffle, il encense le "immer laufende Loudovic Giouly" (le toujours courant, littéralement), le "riesige Spieler Jerome Rotin" (le grand joueur), le "galaktische Fernando Morientes". Le stade est fou de joie et baigne à ce moment-là dans l'ivresse euphorique des grands matches de coupe d'Europe. Deschamps fait alors sortir Prso pour faire rentrer Nonda, ce si élégant joueur fauché en pleine progression en début de saison par un Pierre-Fanfan, adepte de l’écimage old school. Il a déjà fait un retour prometteur le week-end dernier en étant un des artisans de la folle remontée monégasque sur l'équipe d'Ajaccio (de 0-3 à 3-3). 22h22 : Corner de Rothen et tête de Nonda, fraîchement rentré, sur le poteau, le Real est débordé et est au bord de couler face aux vagues monégasques. L'image de La Corogne revient en boucle. La tempête vient s'ajouter à la foudre et les madrilènes croisent les doigts en espérant que leur navire ne chavire pas. 22h23 : Giuly sort en héros, tel un gladiateur venant de terrasser ses comparses, plus les lions et les autres animaux sauvages qui traînaient. Oh glorieux Giuly qui vient s'asseoir à côté de son pote Dado, lui-même intronisé héros depuis un certain 8-3. Certes, il n'a pas marqué aujourd'hui, mais il a pesé. 22h27 : "TOOOOR in London", Chelsea achève Arsenal. Après l'incompréhension face à la sortie de Henry à la 80e minute de jeu, les supporters de Highbury sont atterrés. Une fois de plus, le scénario se répète et leur équipe s'arrête en quarts de la Ligue des champions, comme ils se sont arrêtés en demi de la Cup contre leur rival mancunien. Tristesse et désespoir, pourtant il n'y a rien à redire, le but est limpide comme l'est la remise de Gronkjaer. Le bourreau s'appelle Bridge, mais au delà du nom du buteur, Chelsea a surtout montré que c'était une équipe solide et unie. 22h31 : à Londres c'est fini. À Monaco, ça chauffe. Encore cinq minutes d'arrêts de jeu. Le suspens est intolérable dans le bar. Les Allemands se sont faits supporters de Monaco et les cris fusent de toutes parts : "Komm, komm!!!", "Ach, scheisse!!!", "Foul! Da gibt es ein Foul!", "Der ist offside!!"... 22h33 : Nonda déborde sur le coté gauche, adresse un centre à Adebayor, fraîchement entré en jeu, que celui-ci reprend du droit. La balle s'envole et le temps s'arrête, le coeur se bloque, la gorge se serre, les muscles se tendent et BING! Poteau! Explosion émotive, le corps entier se met à trembler et les yeux fixent le chronomètre qui s'égrène. 22h35 : Raul se jette et rate le cadre de très peu, Monaco l'a échappé belle. Maintenant il faut tenir. Mais la confiance a changé de camp et c'est par un festival de passe à dix côté droit de l'attaque monégasque que se termine ce match, malgré une ultime récupération de Raul. Les Monégasques lèvent les bras au ciel et je les imite, le coeur bat la chamade, mais le soulagement est immense. Sur le terrain, un petit homme bondit et court. Après quoi tu cours Ludo? Après la gloire certainement pas, après l'argent encore moins. Non, il court après ces émotions qui l'envahissent maintenant, cette joie immense qui va jusqu'à le faire pleurer. Gagner. À tout prix. Après tout, ce n'est qu'un jeu, mais peu importe l'illusion pourvu qu'on ait l'ivresse et cette ivresse-là est au summum. Ce sentiment indescriptible... ce n'est pas de l'amour pourtant ça fait chavirer le coeur, ce n'est pas de l'alcool, pourtant ça enivre les sens et rapproche les gens... peu importe...c'est bon. Les non-initiés peuvent bien rire de ce sentiment et démonter son cheminement, mais la théorie des sentiments n'a pas de fondements et seul les effets ressentis ont une légitimité. Ils sont donc là béats, ces employés de Parexel, encore sous l'effet de cette douce ivresse, repensant le match action après action, se remémorant ce fabuleux scénario cousu de mains d'or par une équipe armée d'une volonté hargneuse et sûre de son fait. Peu à peu, l'oubli viendra rajouter du flou à ces si belles images présentes dans les têtes et les frissons viendront nous rappeler au bon vieux souvenir de ce 6 avril 2004. Aujourd'hui le temps est maussade, il serait de bon goût d'aller squatter un bar. Peut-être y aura-t-il à la clé une nouvelle ivresse? Il paraît que le Porto passe très bien et m'est avis que onze lions affamés peuvent dévorer n'importe qui... >> Retrouvez aussi notre récit du match : Monaco décroche les étoiles et notre voyage à Gelsenkirchen pour la finale, Un rêve trépasse.
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