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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Séoul 2002, Shooting star

Il était une fois dans la surface

Certains joueurs ont tendance à refuser le duel du penalty: ils feintent lâchement, trahissant la philosophie du péno. Qu’on apporte le goudron et les plumes.

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Ce week-end, un penalty bien singulier fit son entrée dans la série des "BEST PENALTY EVER" de youtube. Une feinte de frappe tellement inattendue et bien exécutée que le gardien plongea de manière grostesque sur sa droite, permettant alors au tireur de pousser le ballon, tout doucement (d’autant plus doucement que le tireur n’avait plus du tout d’élan, et le pied d’appui planté) de l’autre côté de la cage. Le gardien fit preuve de réactivité en parvenant à retrouver l’énergie de plonger une seconde fois, mais en vain. Le ballon franchissait tranquillement la ligne de but, l’arbitre pouvait désigner le rond central.

 



 

Pour commencer, le penalty n’aurait pas dû être accordé. "Marquer un temps d’arrêt dans sa course avant de tirer un coup de pied de réparation pour tromper l’adversaire est permis, cela fait partie du jeu. Toutefois, le joueur doit être averti pour violation de la Loi 14 et comportement antisportif s’il fait semblant de frapper le ballon après avoir terminé sa course", précisent les "Interprétations des Lois du jeu", en annexe des Lois. Mais en quoi est-ce antisportif? Et qu’est-ce qui légitime la nuance entre la course interrompue et la feinte de frappe?
 

Ce genre d’attitude n’est pas seulement antisportif: il est lâche. Et plutôt que de fonder la nuance entre la course et la frappe, refusons-là tout net: comme l’infâme rupture dans la course d’élan, le stratagème de la feinte de frappe, fameux dans les cours d’école, génial dans les foots du dimanche au bois, doit être proscrit radicalement des terrains pros.
 


La logique du face-à-face

On insiste généralement sur la dissymétrie entre le stress qui pèse sur les épaules des tireurs et la décontraction des gardiens – non pas que l’enjeu soit plus grand pour l’un ou pour l’autre, simplement, le fait est qu’il n’y a aucun discrédit porté sur le gardien s’il n’arrête pas le péno, tandis que le joueur est blâmé s’il rate. Le gardien n’a donc généralement pas grand-chose à se reprocher. La normalité, c’est que le péno soit marqué. Mais si tel est le cas, c’est évidemment parce qu’il y a une donnée qu’on ne rappelle jamais: la cage est immense, le tireur est tout près. La performance réalisée par le gardien pour arrêter le penalty est alors plus difficile que celle du tireur pour marquer. Le gardien ne peut pas attendre de voir ou va le ballon car sinon il n’a pas le temps d’aller l’arrêter, il ne peut pas partir trop tôt car sinon le tireur s’adapte, ensuite il doit réaliser un plongeon d'envergure tout en conservant dans la tête l’éventualité de la Panenka, et en gardant de la lucidité pour un ultime éventuel réflexe, afin de placer la fameuse "main ferme" là où se trouvera exactement le ballon.
 

Pour le joueur, ce n’est pas difficile, techniquement. Une frappe tendue dans le petit filet a quasiment toutes les chances de rentrer. Généralement, ce sont les nerfs, qui tiennent ou pas, qui font que le penalty est marqué ou pas. Dans la pratique, tout cela est enrobé de stratégies d’intimidation diverses, de déplacements et regards pour feinter l’adversaire. Mais au cœur de l’esbroufe, le duel se joue toujours à un seul et unique moment précis.
 


Le temps du face-à-face

Dans les westerns, un signal déclenche les hostilités. Quand la pièce tombe, ou lorsque la mélodie s’arrête, le plus calme, rapide et déterminé des terreurs de l’ouest transperce l’adversaire avec la seule balle chargée dans son six-coups. Le coup de sifflet de l’arbitre n’est pas analogue à la pièce qui tombe. Le coup de sifflet de l’arbitre n’est pas le moment crucial du coup de pied de réparation. Le moment crucial est celui avant lequel rien n’est encore décidé: on est encore dans le temps du défi et de la parole. On ne peut certes plus faire machine arrière, mais on a le temps de se préparer, ce choisir ce qu’on va faire, et surtout, de modifier ce choix. Avant le moment crucial, on tergiverse. Et après lui, les dés sont jetés: le destin va accabler l’un des deux duellistes.
 

 



 

Ce moment n’est donc pas celui du coup de sifflet, mais celui ou le pied d’appui est posé, et le mouvement de la jambe (pour frapper, pour plonger) parti. C’est le moment de l’ultime prise de décision, sur laquelle ni le gardien ni le tireur ne pourra revenir, l’instant tragique où il s’agit plutôt de mener à bien sa dernière décision.
 


Le refus du face-à-face

Pour fuir le combat, et refuser le défi qui les oppose au gardien, certains joueurs contournent, esquivent cet instant décisif du duel. En rompant la prise d’élan, ou pire, comme ci-dessus, en passant au dernier le moment la jambe de frappe au-dessus du ballon, ils ne se présentent pas à l’heure du défi. Ils exhibent le colt rangé dans la ceinture, mais tirent soudainement avec le flingue caché dans leur manche. Cristiano Ronaldo interrompt souvent sa course d’élan, par exemple. Il semblerait que cela arrive à Messi, aussi. Les mecs veulent voir ce que va faire le gardien, et veulent le voir sans se mouiller. Ils veulent des antisèches. Comme un cow boy qui voudrait tirer avant que la pièce soit tombée et qui, ne pouvant se le permettre, s’est arrangé pour alourdir le flingue de l’adversaire [1].
 

Non contents de commettre un acte antisportif, les joueurs qui biaisent la course d’élan, dans son déroulement ou à son terme, ont l’indigne et honteuse attitude de vouloir camoufler leur frayeur en astuce. Petits joueurs. Je mettrais un rouge.
 


[1] La Panenka, aussi humiliante ou condescendante puisse-t-elle être parfois, n’est pas un refus du duel, elle mise au contraire tout sur une performance singulière au moment crucial. Lire "Morale de la Panenka".

 

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