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Steve Bradley

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Blasons maudits / 4

Hymne : l'Irlande du Nord ne veut pas encore changer d'air

When Saturday Comes – Après l'Écosse et le Pays de Galles, même l'Angleterre envisage de l'abandonner. Mais l'Irlande du Nord hésite à se trouver un hymne plus fédérateur que le God Save the Queen. Tous les joueurs ne le chanteront pas à l'Euro. 

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Extrait du numéro 349 de When Saturday Comes. Titre original : "Out of Tune", traduction Toto le zéro.


NDLR : En janvier, la première ministre nord-irlandaise Arlen Foster a rejeté la proposition de changer d'hymne national pour l'Euro 2016, déclarant que la question ne devait "pas être politisée".

 

* * *

 

Prélude bienvenu pour les uns ou tradition surannée pour les autres, les hymnes d’avant-match sont un rituel encore solidement établi dans le sport international, avec l'incontournable travelling de la caméra de télévision qui passe lentement en revue le chœur des joueurs ou montre des supporters déguisés en tribune. Un moment unique durant lequel les joueurs comme les supporteurs s'unissent théoriquement dans un élan de fierté et de conviction

 

Lorsque l’Irlande du Nord entrera en scène lors du prochain championnat d’Europe, cette même caméra pourrait néanmoins révéler une subtile entorse à cette séquence. Cas probablement unique parmi tous les participants à cette compétition en France, il arrive que certains joueurs nord-irlandais observent un silence respectueux mais gêné durant les hymnes et que leurs yeux restent fixés sur le sol.

 

 

 

 

 

L'hymne de "l'autre camp"

Le God save the Queen est l’hymne privilégié par les autorités footballistiques de l’Irlande du Nord comme par celles de l’Angleterre. L’Écosse et le Pays de Galles l’ont rejeté il y a des décennies en faveur de chansons symbolisant davantage leurs propres nations, et il n’est pas rare d’entendre Gallois et Écossais conspuer le God save the Queen lors de rencontres contre les deux autres pays Britanniques.

 

Depuis le transfert des responsabilités, l’hymne du Royaume-Uni a moins d’emprise sur les nations individuelles et l’Angleterre va même jusqu’à se demander si elle devrait se choisir un chant susceptible de mieux la représenter. La plus singulière des pièces du puzzle britannique résiste à cette tendance : l’Irlande du Nord est le lieu où le débat sur les hymnes au football dépasse le simple cadre du sport.

 

En Irlande du Nord, le caractère fracturé de la société qui a engendré des identités conflictuelles est bien établi. Rien d'étonnant, donc, à ce que certains joueurs et supporteurs catholiques peinent à accepter l'hymne de "l'autre camp" comme étant le leur lors d'un événement sportif. Si le statut constitutionnel du pays au sein du Royaume-Uni a été réaffirmé par ses autres membres lors de l'accord dit du Vendredi saint en 1998, une grande partie de la population ne reconnait pas le God save the Queen comme leur hymne. Il semble d'ailleurs légitime qu'une société profondément divisée puisse souhaiter une équipe nationale à même de fédérer les joueurs et la population plutôt que de les diviser.

 

 

L'appel de la République d'Irlande

À la Coupe du monde en 1986 au Mexique, dernière apparition de l'Irlande du Nord en compétition internationale, le soutien à l'équipe avait pu transcender les barrières religieuses. Toutefois, les mentalités et la démographie ont fortement évolué au cours des trente dernières années et la population catholique du Nord a dans sa quasi-totalité jeté son dévolu sur l'équipe du Sud. Bon nombre ont évidemment rallié la cause de la République d'Irlande en raison des meilleurs résultats sur les terrains, mais il y a également eu une érosion perceptible de l'affection que les catholiques éprouvaient autrefois pour la sélection nordiste. Des chants sectaires furent régulièrement repris dans les stades au cours des années 90 et le traitement subi par Neil Lennon avait alors attiré l'attention des médias.

 

Voyant que le football lui fut refusé dans le Nord à de nombreuses reprises, Derry City, club à dominante catholique, rejoignit le championnat de République d'Irlande en 1985, drainant avec lui le supportariat d'Irlande du Nord de la deuxième plus grande ville de la province. D'autres facteurs contribuèrent à ce qu'à l'aube du 21e siècle, toute une génération de fans et de joueurs catholiques délaissèrent l'une des plus petites nations footballistiques d'Europe.

 

Il faut reconnaître que la Fédération irlandaise de football (IFA) s'est sérieusement efforcée, depuis, de juguler le sectarisme déclaré qui empoisonnait jadis les rencontres en Irlande du Nord. Les jours de match prennent désormais un air de carnaval : il s'agit de mettre en valeur les supporteurs utilisant la couleur verte en lieu et place des bannières, emblèmes et couleurs politiques qui ont longtemps été monnaie courante – mais qui demeurent omniprésents dans de nombreux autres domaines hors football. Néanmoins, pour de nombreux catholiques, l'hymne reste un obstacle au processus d'identification à l'équipe nationale. D'un autre côté, bien des protestants estiment que le problème est utilisé à des fins politiques, alors que les loyalistes y voient un dénigrement constant de l'identité britannique au Nord.

 

 

Danny Boy titulaire ?

Aussi l'IFA se retrouve-t-elle dans une position délicate. Le God save the Queen étant toujours l'hymne du football d'Irlande du Nord, la Fédération se voit accusée de réfréner le soutien intercommunautaire, tandis que tout changement pourrait entraîner une réaction négative de la part des supporteurs actuels. Sa solution consiste donc principalement à ignorer le problème, ou alors à se défausser sur les politiques lorsque celui-ci survient. Toutefois, comme la pression monte pour l'instauration d'un hymne anglais, les circonstances pourraient finalement forcer un bouleversement, car il serait peu probable que l'Irlande du Nord soit la seule partie du Royaume à se raccrocher au God save the Queen.

 

Malgré une faible population, le pays compte indéniablement le talent nécessaire pour composer une marche sportive susceptible de rassembler un peuple divisé. Gary Lighbody, supporteur de l'équipe nationale et chanteur du groupe Snow Patrol, s'est publiquement porté volontaire. À moins que la solution n'existe déjà avec Danny Boy / The Londonderry Air, chanson mondialement célèbre et hymne choisi pour l'Irlande du Nord aux Jeux du Commonwealth.

 

Un changement d'hymne pour le football nord-irlandais ne risque pas de contrer la forte baisse du soutien des catholiques subie par l'équipe durant les trois dernières décennies, mais il offrirait néanmoins de meilleurs chances de prévenir le désintérêt des futures générations pour les mêmes raisons. Enfin, la population et les joueurs de l'Irlande du Nord auraient un rituel d'avant-match autour duquel ils pourraient fièrement s'unir.

 

 

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