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Toni Turek

 

Überfan des footballs d’Allemagne et d’Autriche, passés et présents. Taulier de la Ventre Mou's League.


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La Gazette de la L1 : 26e journée

Hirsch, un destin contrarié

La première guerre mondiale a gâché sa carrière, la seconde l’a vu disparaître en déportation: (re)découvrez le parcours de Julius Hirsch, premier international allemand juif.

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L’ex-international allemand Thomas Hitzlsperger a récemment effectué son coming-out pour faire avancer la lutte contre l’homophobie. Ce n’est pas son seul combat: également engagé contre le racisme et l’antisémitisme, "Hitz the Hammer" avait reçu en 2011 le Prix d’honneur Julius Hirsch. Mais qui connaît Julius Hirsch?


Julius est l’un des plus jeunes des sept rejetons de la famille Hirsch. Né à Achern, dans le Grand-Duché de Bade, en 1892, il fait sa scolarité à Karlsruhe, la capitale locale, où il suit ensuite une formation de vendeur. Le football restant amateur à l’époque, il faut bien travailler pour gagner de quoi vivre.

 


 


Des débuts précoces

Côté foot, le jeune Julius intègre dès ses dix ans le Karlsruher Fußball Verein (KFV). Ce club est le meilleur de sa région: de 1900 à 1905, le KFV remporte cinq fois d’affilée le championnat de Süddeutschland, se qualifiant trois fois pour les play-off nationaux [1], dont il termine demi-finaliste en 1903 et finaliste en 1905. En 1909, Hirsch joue pour la première fois avec l’équipe première du KFV, profitant d’une place vacante dans l’effectif. Essai concluant: buteur, Hirsch est conservé par l’entraîneur anglais du club, William Townley. Au sein de l’attaque du KFV et aux côtés de ses compères Fritz Förderer et Gottfried Fuchs, avec qui il jouera plus de cinquante matches, Hirsch a acquis sa place de titulaire.


La saison 1909/10 est disputée. Dans un groupe de neuf équipes, où l’on retrouve deux rivaux de Karlsruhe, trois de Stuttgart… et une de Strasbourg [2] entre autres, le KFV lutte jusqu’au bout pour la première place contre le Phönix Karlsruhe, champion d’Allemagne 1909. À égalité de points (27) et faute de critère permettant au KFV de finir seul premier (13 victoires à 12, différence de buts de +68 à +39), le club de Hirsch doit gagner un match d’appui face au Phönix pour jouer les play-off. Le 6 mars 1910, le KFV remporte ce match 3-0, et rejoint des play-off qu’il n’avait plus connus depuis sa finale de 1905. La suite du parcours 1910 est idéale: le KFV élimine un club de Duisbourg, le Phönix Karlsruhe – qualifié car champion en titre – et s’offre là sa troisième finale, qu’il remporte 1-0 a.p. contre un Holstein Kiel jusqu’alors impérial.


Sportivement, c’est la belle époque au Karlsruher Fußball Verein. Titulaire au centre gauche de la ligne offensive, le jeune Hirsch connaît deux qualifications en play-off supplémentaires avec le KFV, qui lui valent une demi-finale en 1911 et une nouvelle finale en 1912 (perdue) contre Kiel. Le titre de 1910 n’est pas son seul trophée: Hirsch remporte aussi la Kronprinzenpokal. Dans cette Coupe organisée entre sélections régionales, Hirsch représente en 1912 la Süddeutschland, aux côtés de ses coéquipiers de club Förderer et Fuchs. Lors de la finale opposant ces Sudistes aux Nordistes du Brandenburg, le trio du KFV marque les six buts du succès 6-5 – deux sont de Hirsch.
 


Une forme pas olympique

Ses performances au KFV valent à Hirsch d’être appelé en sélection dès 1911, à même pas même vingt ans. À cette époque, la sélection allemande n’a que trois ans d’ancienneté, et avec son bilan de 60% de défaites, elle ne fait pas vraiment trembler ses adversaires. Hirsch dispute en tout sept matches comme international: le premier contre la Hongrie fin 1911, son dernier en Belgique fin 1913. Son bilan est maigre: six défaites, pour quatre buts marqués – un quadruplé lors du seul match joué et pas perdu par Hirsch (5-5 face aux Pays-Bas), au sein d’une sélection alors majoritairement composée de joueurs du KFV. Cependant, sa courte carrière à ce niveau le voit participer aux Jeux olympiques de Stockholm, dont il dispute les huitièmes de finale contre l‘Autriche (1-5) [3], puis la demi-finale du tournoi des perdants face à la Hongrie (1-3). Non aligné pour le match aux Pays-Bas d’avril 1914, Hirsch voit sa carrière d’international interrompue à cause de la guerre. Pour la sélection allemande, la pause dure six ans. Pour Hirsch, l’arrêt est définitif.


Le fait est que Hirsch n’est pas resté dans l’Histoire du Nationalelf. Même s’il a été le premier joueur à inscrire un quadruplé pour l’Allemagne, ses coéquipiers de club ont des statistiques qui ont traversé le vingtième siècle: Fritz Förderer est ainsi resté comme l’un des onze joueurs à avoir disputé le premier match officiel de l’Allemagne (3-5 en Suisse en 1908) – il y a même marqué un but – et Gottfried Fuchs demeure à ce jour le meilleur buteur sur un match de l’Allemagne, avec un décuplé – jamais reproduit – contre la Russie (16-0), en quarts de finale du tournoi olympique des perdants de 1912. Pas de veine pour Hirsch…
 


De la lumière à l’ombre

En 1912, Hirsch doit effectuer son service militaire. Celui-ci le mène à Nuremberg. Hirsch quitte donc le KFV, et rallie la SpVgg Fürth, où il retrouve l’entraîneur anglais Townley. Le succès est au rendez-vous. Capitaine, Hirsch conduit Fürth aux play-off nationaux, puis en finale, où le club bavarois doit affronter le redoutable VfB Leipzig, alors triple champion (1903, 1906, 1913) et double vice-champion d’Allemagne. Le 31 mai 1914, l’une des plus longues finales de l’histoire du championnat allemand prend fin avec un but à la 153e minute en faveur de Fürth, qui permet à Hirsch de devenir le tout premier Allemand à remporter deux fois le championnat avec deux clubs différents. Il n’a alors que vingt-deux ans.


La Grande guerre interrompt donc sa carrière de footballeur. Après le conflit, Hirsch revient à Karlsruhe pour travailler dans l’entreprise de son père, notamment à la vente d’articles de sport, et pour s’y marier. Il revient à son premier club, le KFV. Mais si le KFV reste l’une des meilleures équipes de la ville, il n’a plus le niveau d’avant-guerre, et il ne fait guère concurrence aux nouveaux poids lourds que sont Fürth et Nuremberg. Mais Hirsch reste à Karlsruhe (même sans Förderer et Fuchs, partis ailleurs après l’armistice), pour y finir sa carrière d’attaquant.
 


Un aller sans retour

1933 marque le début de la fin: alors en proie à des difficultés financières, Hirsch doit aussi faire face à la montée du nazisme, qui se concrétise par l’ordre donné aux clubs de bannir tout Juif de leurs membres. Hirsch étant juif, il doit quitter le KFV. Le temps passe, et les difficultés s’accumulent: Hirsch passe par la case chômage, erre de petit boulot en petit boulot, peine à se trouver une place d’entraîneur. Vers 1934, il est un temps coach du club juif du Turnclub 03 Karlsruhe, mais bientôt les clubs juifs sont liquidés. Hirsch divorce de sa femme en 1939 pour tenter de protéger sa famille, mais les persécutions continuent. Avec comme triste conclusion l’envoi de Hirsch à Auschwitz par la Gestapo en 1943. Un aller sans retour, pour cet Allemand pourtant décoré de la Croix de Fer un quart de siècle plus tôt, pour s’être battu pour son pays pendant quatre ans.


On ne sait pas exactement ce que Hirsch est devenu: exécuté, mort en détention, disparu sous un autre nom? En 1950, un tribunal de Karlsruhe le déclare officiellement mort le 8 mai 1945. Pour honorer la mémoire du premier international juif allemand, la Fédération allemande de foot (DFB) a décidé en 2005 de donner son nom à une récompense visant à distinguer les engagements en faveur de la tolérance et de la dignité humaine, et contre l’extrémisme, la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme. Des combats qui, dans le foot et ailleurs, demeurent d’actualité.
 

Sur les clubs et les footballeurs juifs, lire aussi: "Hakoah - que la force soit avec toi" et "Brno future". 

 

[1] Pas de play-off en 1900/01 et 1901/02: le championnat d’Allemagne n’a été créé qu’en 1902.
[2] De 1871 à 1918, l’Alsace et la Moselle sont allemandes.
[3] L’Allemagne a mené 1-0, mais a ensuite perdu son gardien Weber, blessé. Il n’y avait pas de remplacements.

 

 

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