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Christophe Zemmour

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Héritages anglais et clivages ibériques

Bibliothèque - Tous deux reflets de leurs sociétés, footballs anglais et ibérique sont ainsi respectivement analysés dans les ouvrages Those Feet de David Winner et Morbo de Phil Ball.

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L'Angleterre et l'Espagne présentent quelques ressemblances. Toutes deux championnes du monde une fois, elles ont souvent souffert d'un manque de résultats sur le plan international. En sélection évidemment, parce que ces deux grands pays de football ont une culture club très développée, quoique différente. Sortis respectivement en 2005 et 2001 [1], Those Feet de David Winner et Morbo de Phil Ball se penchent sur leurs cas pour tenter d'en tirer une analyse des sociétés britannique et ibérique.

 

Un football sans sex-appeal

Le football anglais n'a jamais eu pour vocation d'être beau ou “sexy”, mais de réfléter des valeurs de bravoure. C'est ainsi le point de départ de la réflexion de David Winner sur les échecs récurrents des Three Lions dans les compétitions internationales. Those Feet doit son titre au poème “And did those feet in ancient time” de William Blake, fameux chant patriotique anglais. Le livre de David Winner n'est pas une anthologie, mais bien une analyse thématique de ce qui fait l'essence du football d'outre-Manche. Et il repose sur ce constat fondamental que l'esprit de Richard Coeur-de-Lion imprègne les pratiquants de ce sport et, plus largement, la société anglaise.

 

 

 

 

Selon l'auteur, les racines sont très profondes et déjà à l'époque victorienne, les interdictions de masturbation ont engendré une société frustrée, complexée et orientée vers son devoir d'exemplarité. Comme a pu l'être l'influence du célèbre comic Roy of the Rovers sur les enfants fans de football. Dans son chapitre Roys, Keens and Rovers, David Winner fait ainsi un inventaire de ces héros typiques de la bravoure anglaise, allant même jusqu'à faire un parallèle entre Roy Keane et un soldat mort au combat pour la Light Brigade.

 

Those Feet est toujours doux-amer car il regrette ces carcans dans lesquels son football est coincé et parle de ses échecs mémorables, comme celui face à la RFA au Mundial 1970. Il est parfois sarcastique avec un style très agréable voire amusant. Et il fait l'éloge de l'ouverture des esprits vers l'auto-dérision, avec en chef de file les fanzines et magazines comme When Saturday Comes, ou vers l'étranger, David Winner se réjouissant du mandat - alors en cours - de Sven-Goran Eriksson qui était parvenu à hisser l'Angleterre en quarts de finale de la Coupe du Monde 2002 et de l'Euro 2004.

 

La défaite (3-6) de 1953 face à la Hongrie est ici centrale, comme elle peut l'être dans Inverting the Pyramid. Si David Winner admet qu'elle fut une leçon qui participa à faire gagner la World Cup 1966, il regrette surtout qu'elle n'ait pas servi à un changement de fond des mentalités et de tremplin vers des performances plus régulières. Ce football anglais est ainsi resté trop porté sur l'engagement, la bravoure plutôt que l'habileté technique ou la recherche stratégique. Il est trop nostalgique, trop fétichiste et trop soucieux de respecter les traditions d'une nation qui n'a pourtant pas perçu le déclin certain de son empire colonial, qui s'est fait plus progressivement que la France qui a vécu de sanglantes guerres d'indépendance.

 

Un voisin rival historique sur lequel Those Feet ne s'épanche d'ailleurs curieusement pas tellement, préférant consacrer à l'Italie un chapitre savoureux nommé Italian Job. Le film de 1969 est en fil rouge de ces pages parmi les plus croustillantes du livre, détaillant et critiquant les préjugés et les complexes nourris l'un envers l'autre par les deux pays. Des éléments que l'on retrouve dans Calcio: A History of Italian Football, comme l'incroyable histoire de Luther Blissett et la difficulté d'adaptation des joueurs britanniques de l'autre côté des Alpes.

 

Truffé de citations et de références culturelles et bibliographiques, Those Feet est un ouvrage surprenant, audacieux et sans concession sur la société et le football anglais. Ironique voire sarcastique, il épingle le fan trop attaché aux reliques du passé (tickets, ballons, maillots…), comme ces sports ancêtres du beautiful game toujours pratiqués dans les universités et dont la dureté fait, à son grand désarroi, la fierté de ses concitoyens.

 

Dualités

Morbo est l'ingrédient unique qui donne au football espagnol sa saveur spécifique.” Il s'agit de la première phrase de la quatrième de couverture du livre éponyme signé Phil Ball. Terme quasiment intraduisible, morbo souligne tout ce qui a trait à la dualité, à la rivalité entre cités et clubs espagnols. Outre les illustres ennemis Real Madrid et FC Barcelone, c'est la politique qui a façonné les querelles et les identités des institutions footballistiques ibériques.

 

Phil Ball en fait son cheval de bataille et la colonne vertébrale de son ouvrage consacré à l'histoire du football espagnol. Même s'il alterne subtilement les styles et les types de récits, Morbo ne s'éloigne jamais de cette analyse des influences politiques sur les clubs du pays. À l'image de Those Feet, il ne constitue pas une chronologie détaillée, bien qu'il s'autorise, pour illustrer son propos, à narrer des anecdotes marquantes. On pense notamment à l'arrêt de Ricardo Zamora en finale de la Copa del Rey 1936, alors gardien du Real Madrid face à son ancien club, le FC Barcelone, faisant de lui un illustre traître comme ont pu l'être “l'espion” Josep Samitier et Luis Figo.

 

 

 

 

Mais ce qui fait l'argument principal fait aussi le défaut de Morbo, puisque le terrain politique prend parfois trop de place, occasionnant des longueurs qui cassent le rythme de l'ouvrage. Dommage, car lorsqu'il parle de football et de faits de jeu, Phil Ball est habile et précis. Son propos n'est pas tant de raconter les exploits et déboires des clubs espagnols que leur essence. Quoi qu'il en soit, son récit est maitrisé, gagne à être lu et tente de traiter sa problématique sous tous ses aspects, en consacrant un chapitre à chaque ville/région abritant des clubs espagnols à succès: Huelva, Bilbao, Barcelone, Madrid, Valence, etc.

 

Il propose ainsi une belle description des différences entre les villes et les populations de Barcelone et Madrid. Quand la première brille par son aura culturelle et attend de ses footballeurs un engagement politique, la seconde est plus froide, plus discrète et demande à ses joueurs discrétion et exemplarité. Phil Ball critique sans concession les idées de l'Athletic Bilbao et remet Huelva à sa place, c'est-à-dire aux origines du football en Espagne. Il lui arrive alors de raconter à la première personne ses enquêtes au sein des clubs et des villes, le chapitre intitulé Five taxis - l'un des meilleurs du livre - narrant ses entrevues improvisées avec des chauffeurs de taxi à Séville, à la recherche d'une rivalité entre le FC Séville et le Bétis moins pacifique qu'elle n'y paraît.

 

Mais ce sont bien entendu le Barça et le Real qui occupent le plus de place, Phil Ball ne cachant d'ailleurs pas sa faiblesse pour le club de la capitale. Il tente surtout de combattre les idées reçues sur l'influence du régime de Franco sur les succès des Merengues des années 50 et 60, ainsi que ce qu'il appelle “la vérité ambiguë” à propos de Barcelone. Dans cet exercice difficile, Morbo s'en sort plutôt bien et ne cache pas par exemple certaines intimidations qu'auraient subies certains joueurs catalans. Et il se permet de signer quelques passages remarquables, comme l'histoire de la création du FC Barcelone, de la Dream Team de Johan Cruyff, de la Quinta del Buitre ou d'Alfredo Di Stéfano et son transfert rocambolesque.

 

On regrette surtout le trop faible traitement de l'Atlético Madrid et de son président Jesús Gil, une figure pourtant importante du paysage politique espagnol et autour de laquelle de nombreuses histoires circulent. Toutefois, le livre n'est pas avare en petites affaires qui soulignent ce fameux morbo, comme les chaussettes blanches portées, comme en club, par Luis Arconada lors du Mundial domestique de 1982, au lieu des noires de la sélection. Ou encore les éternels soupçons de corruption autour de l'arbitre Emilio Guruceta, accusé d'avoir favorisé le Real Madrid face au FC Barcelone en 1970 et à Nottingham Forest en 1984.

 

Le chapitre sur la Roja se penche plus sur les premières années de la sélection, notamment les Jeux Olympiques de 1920. Il tente d'analyser la naissance du syndrome espagnol, de ces favoris perdants et finalement fait peu de place aux récents succès. On regrette aussi les remarques sur les buts refusés face à la Corée du Sud en 2002, quand on se souvient que l'arbitre avait à chaque fois sifflé avant que le ballon n'entre. Et de façon un peu surprenante, Phil Ball met plutôt en exergue la bête noire italienne et parle très peu de la France.

 

[1] Morbo a été mis à jour en 2011, incluant les triomphes de la Roja à l'Euro 2008 et à la Coupe du monde 2010, ainsi que les Clásicos de l'ère Guardiola-Mourinho.

 

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