auteur
Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


Du même auteur

> article suivant

Double jeu à la française

Peut-on rire de toutes ?

Helena Costa n’entraînera pas Clermont Foot. Évidemment: déferlement de blagues sexistes à son sujet. Que faut-il en penser (des blagues, pas du désistement)?  

Partager

 

Beaucoup de vannes sexistes, à la suite du renoncement d’Helena Costa d’entraîner Clermont Foot. Évidemment ces vannes sexistes sont dénoncées, et tout aussi évidemment, l’affirmation qu’on peut rire de tout est rétorquée (pas seulement par les auteurs des blagues). Puis on convoque Desproges, comme si sa nuance avait un sens clair (que veut dire "pas avec tout le monde"? Pas avec les gens concernés? Pas avec ceux qui n’ont pas d’humour? Pas avec l’extrême droite? Jamais compris…), et puis plus rien. Le temps passe. Le débat revient avec une nouvelle pub accusée de sexisme, un nouveau sketch soupçonné d’antisémitisme, une nouvelle caricature apparemment islamophobe. Et à nouveau plus rien.

 


 


Blagues soldées

Réaffirmons-le: oui, on peut rire de tout. Autrement dit: non, le thème ne pose jamais problème. Ce n’est pas jamais le sujet qui dérange, dans le fond (même si on entend toujours le contraire). De fait, on pourra toujours trouver une citation sexiste délicieuse d’Oscar Wilde et un sketch sur les Juifs extrêmement drôle bien que provocant chez Desproges. Répétons-le: le thème en lui-même ne pose pas de problème. Alors quel est le problème? Le problème, c’est que toute blague sexiste (ou autre problème) n’est malheureusement pas drôle. Le thème ne pose jamais de problème en soi – c’est le niveau de la blague, qui pose problème.

D’ailleurs, qui proclame généralement qu’on peut rire de tout? Qui cite immédiatement Desproges, Guitry et Coluche? Eh bien, ceux qui sont accusés de ne pas être drôles. D’être sexistes, etc. Ce faisant, ils fuient habilement leur responsabilité: ils font comme si on leur reprochait leur humour à cause du thème. Alors que jamais! Entendez-le, les gars: lorsque vous dîtes qu’Helena Costa renonce à son poste parce que les soldes, ou les boutiques trop loin ou je ne sais quoi, vous n’êtes pas drôles. Vous n’êtes pas Sacha Guitry: s’il suffisait d’être misogyne pour être Guitry, ça se saurait…


Sans blague

Alors je vous vois venir, amis lecteurs: qui décide de ce qui est drôle et de ce qui ne l’est pas? Eh bien la réponse est simple là aussi: personne n’a la réponse à la question "est-ce drôle?" – mais, car il y a un mais, s’empêche-t-on de critiquer les films sous prétexte que personne n’a le dernier mot de ce qu’est l’art cinématographique? En d’autres termes, il est temps d’assumer qu’on peut rire de tout, mais que le rire ne doit pas être exempté de la critique, cette noble et démocratique activité. Or que se passe-t-il, lorsque les sexistes se défendent en disant qu’on peut rire de tout? Ils esquivent la critique. Ils refusent la critique et changent de sujet. On ne parle ainsi plus de la blague – on parle du thème, c’est-à-dire qu’on ne parle plus de rien, puisqu’il est absolument évident et incontestable qu’aucun sujet n’est sacré et interdit à l’humour. Vérité médiatique universelle: les gens pas drôles défendent leur blague en légitimant le thème de la blague.
 

On peut même formuler quelques pistes de critiques: qualité de l’écriture (et à ce propos, Desproges n’était pas génial parce qu’il "osait" faire telle ou telle blague, la qualité de son humour n’est pas fondée sur son audace, et lorsque j’entends que Guillon est une sorte de Desproges parce qu’il ose faire telle ou telle blague, j’ai un peu envie de vomir), inventivité des comparaisons, des hyperboles, improbabilité mais pertinence des actualités rapprochées pour faire une blague, réactivité, exploitation habile de la pluralité des sens d’un mot… Beaucoup de critères existent pour faire vivre le débat sans basculer dans la fausse question du thème.
 


Blague à part

"Dire tout haut ce que les gens pensent tout bas" est-il un argument? On pourrait avoir tendance à penser qu’au contraire, on est en droit d’attendre un peu plus d’un humoriste que la blague déjà faite tout bas par tout un chacun… Enfin bref, l’objet n’est pas ici de statuer sur les critères d’une bonne blague – il s’agit, plus simplement, de plaider pour deux choses:

- La liberté absolue pour le thème de l’humour (oui, il est possible d’être drôle au sujet de la démission d’Helena Costa, comme de la taille de Matthieu Valbuena, ou du catogan de Jérôme Latta).
- Le refus de considérer cette liberté comme un alibi, comme une dispense de critique
 

Il faudrait sans doute, maintenant, développer le cas de ceux qui, ironiquement, font une blague sexiste et conne en sachant bien qu’elle est sexiste et conne, pour faire réagir, etc. Mais la réponse est la même: l’ironie est un critère éventuel de subtilité, elle aussi a ses degrés de virtuosités: on peut critiquer (pas interdire, hein – critiquer).

Alors pour conclure, peut-on rire de tout? Oui! (surtout si c’est drôle.) Et que faut-il penser des blagues sur Helena Costa? Ce qu’on voudra. Puisse la sensibilité d’un sujet inviter à plus d’inventivité, d’attention et d’exigence, et non pas à moins d’évaluation, de différenciation, de nuance, sous prétexte que "on peut bien rire de tout". Certaines blagues sexistes sont drôles, d’autres insupportables, d’autres encore ne sont "pas méchantes". Et ce, en elle-même. Pas à cause du thème. Tous les thèmes sont bons (même si j’attends encore qu’on me fasse rire à propos de la finale de 2006).
 

Partager

> du même auteur

Qui a l’orgueil mal placé ?

La politique et le droit


Pierre Barthélemy
2020-09-01

Plaidoyer en faveur d’une réévaluation de la jauge

La limitation des affluences dans les stades et la suspension des parcages visiteurs pénalisent clubs et spectateurs sans garantir la sécurité sanitaire. 


Jérôme Latta
2020-07-09

Les sports, ministère non prioritaire

Une Balle dans le pied – Le portefeuille des Sports n'a pas changé de main avec le remaniement, seulement de statut ministériel. Ses ambitions, elles, restent toujours aussi limitées.

 


Jérôme Latta
2020-03-10

Coronavirus : quelle mort faut-il préférer pour la saison sportive ?

Huis clos, reports, annulations: l'épidémie de Covid-19 menace les compétitions de différents degrés de chaos. Elle interroge aussi le rôle du sport dans un tel contexte. 


>> tous les épisodes du thème "La politique et le droit"

Les brèves

Je crois que bon bon

"Laurent Blanc à Lyon, ça ne colle pas pour deux raisons" (foot01.com)

Aucun

"Euro U17 : qui sont les joueurs majeurs de l'équipe de France ?"

Autobiographie

"Ribéry : Des débuts fracassants." (lequipe.fr)

Ô Pep !

"Un pays africain rêve de Bruno Genesio !" (dailymercato.com)

Ruuuuuuuuuuuuuuuuuuud van Nistelrooy

"PSV Eindhoven : Ruud van Nistelrooy prolonge sur le banc des U19." (lequipe.fr)