auteur
Yann Le Sauce

Né au football à La Beaujoire pour des débuts d'enfant gâté avant l'apprentissage de la frustration grâce au FCN. Dédicace ses textes aux khouyas de Sidi Boujida, quartier fassi.


Du même auteur

> article précédent

Une belle dans le pied

Frantz Football Fanon

L’œuvre de Frantz Fanon, qui aborde le sport, peut éclairer d'un regard différent les phénomènes du football actuel que sont Marcelo Bielsa, Jürgen Klopp ou Diego Simeone.

Partager

 

Blida, 1956. Un stade du Nord de l'Algérie accueille des matches un peu particuliers dont les arbitres sont des blouses blanches. L'hôpital psychiatrique Blida-Joinville possède en effet son propre terrain de foot, entre autres annexes formant une véritable petite cité parallèle à la "Ville des Roses". Le football fait partie de la thérapie que propose cet hôpital qui accueille Algériens et Européens. Frantz Fanon, psychiatre déjà auteur de l'essai Peau noire, masques blancs en 1952, est un observateur attentif de ces oppositions thérapeutiques.

 

Ainsi, le 20 décembre 1956, en pleine Guerre d'Algérie, il écrit dans Notre Journal, organe de presse de l'hôpital, ces lignes sur l'arbitrage: "Il apparaît déjà qu'un arbitre à l'hôpital psychiatrique n'a pas les mêmes sanctions qu'un arbitre sur le stade du F. B. ou du stade Saint-Eugène [1]. Je dois avouer que je suis gêné quand je constate l'arbitrage de certains infirmiers. Ils font comme s'ils n'étaient pas infirmiers, comme si le sifflet dans la bouche leur enlevait la qualité d'infirmier. Ils oublient quelquefois que leur fonction est d'être infirmier arbitre, mais non pas arbitre officiel. Il y a donc plusieurs façons d'être arbitre, mais il y a une seule façon d'être bon arbitre à l'hôpital psychiatrique quand on se propose de faire du sport un élément thérapeutique de l'atmosphère générale de l'établissement." Mots de Fanon qui apportent un témoignage précieux sur la puissance du sport et du football, apparaissant ici avec une réflexion sur la dérive disciplinaire d'arbitres infirmiers emportés par le jeu, qui existe bel et bien, même au milieu d'une guerre d'indépendance.

 

 

Gare au commercialisme

On retrouve le sport chez Fanon cinq ans plus tard. En 1961, dans la dernière année de sa vie romanesque [2], atteint d'une leucémie, Fanon écrit Les Damnés de la terre. Il y analyse notamment la mise en marche du processus de libération nationale, son parcours de la campagne vers la ville à partir de son vécu algérien et du rôle d'intermédiaire de "l'intellectuel colonisé". Il y parle encore de sport, d'une façon que l'on retrouve chez certains entraîneurs aujourd'hui, celle qui veut échapper au "commercialisme" en étant pratiqué par des "hommes conscients" de l'importance du lien qu'ils entretiennent avec le peuple qui les regardent:

 

"La conception capitaliste du sport est fondamentalement différente de celle qui devrait exister en pays sous-développé. L'homme politique africain ne doit pas se préoccuper de faire des sportifs mais des hommes conscients qui, par ailleurs, sont sportifs. Si le sport n'est pas intégré dans la vie nationale, c'est-à-dire dans la construction nationale, si l'on construit des sportifs nationaux et non des hommes conscients, alors rapidement on assistera au pourrissement du sport par le professionnalisme, le commercialisme. Le sport ne doit pas être un jeu, une distraction que s'offre la bourgeoisie des villes. La plus grande tâche est de comprendre à tout instant ce qui se passe chez nous. Nous ne devons pas cultiver l'exceptionnel, chercher le héros, autre forme du leader. Nous devons soulever le peuple, agrandir le cerveau du peuple, le meubler, le différencier, le rendre humain."

 

On retrouve là des éléments de l'approche de Diego Simeone. Après la qualification de son Atlético contre le Barça en Ligue des champions, l'Argentin disait ainsi "croire beaucoup en les valeurs de la vie", au-delà du football, et "essayer de les intégrer sur le terrain": "Je suis fier d'avoir trouvé un groupe de gamins fantastiques qui répondent à ce qu'il y a dans la vie: le respect, ne jamais arrêter d'essayer, la persévérance, savoir se relever dans la difficulté, insister pour que l'autre soit meilleur que soi, se battre..." Des valeurs qui dépassent le simple cadre du terrain, un jeu porté par les "hommes conscients" décrits par Fanon.

 

 

Marseille 2014/15, terre en transe

Autre parallèle, avec un autre technicien argentin. Lorsque Fanon évoque la colonie prête à se libérer ("C'est le sol national, c'est l'ensemble de la colonie qui entrent en transes"), l'OM de Marcelo Bielsa vient à l'esprit. El Loco a fait de Marseille une terre vibrante la saison dernière. Au besoin de légitimer un peu plus ce rapprochement entre deux hommes si éloignés en apparence, la folie et le caractère révolutionnaire que l'on prête à l'un ont été étudiés par l'autre.

 

La force de Bielsa est de faire jouer son équipe selon sa conviction intime de la nature du jeu (marquer un but de plus que l'adversaire). La construction du caractère d'une équipe qui se jette vers l'avant dessinait, d'une part, la personnalité de Bielsa et correspondait, d'autre part, à un Vélodrome prêt à se survolter pour une telle équipe et devenir ainsi l'épicentre de la transe de sa ville. "Ce que j'admire le plus dans cette institution est le mélange entre le stade et les supporters, et personne ne peut ne pas recevoir le fantastique effet que produisent les supporters et l'écusson", disait-il l'an dernier. Ou encore: "Je n'aime pas faire de comparaison (avec l'Argentine) et être démagogique mais ce qui se passe au Vélodrome se reproduit dans très peu d'endroits au monde." Il suffit de regarder des images d'OM-PSG de la saison dernière pour être persuadé de la force avec laquelle Bielsa a établi une croyance et une fierté du stade et de la ville à l'égard de son équipe. On peut identifier le même phénomène lors du passage de Rudi Garcia à Rome, par l'évocation de la grandeur de l'histoire du club notamment, ce qui a créé une dynamique de confiance pour l'équipe et d'espoir pour son public.

 

 

Les "liaisons organiques"

Comprenant son arrivée dans une ville dotée d'une culture footballistique, Bielsa a adopté une communication liante avec celle-ci, tournée vers les supporters, qu'il place au cœur du football: "Il ne s'agit pas de comparer les intérêts qu'ont les supporters ou les interprètes (joueurs, entraîneurs) mais de savoir que le travail du footballeur tient dans le fait de prendre en charge les espoirs et les émotions des supporters."

 

Dans Les Damnés de la terre, Fanon expose la notion de "liaison organique", dont l'absence entre les élites et les masses serait l'une des causes de la faillite de certaines indépendances africaines. Il semble que ce terme, évacué du contexte des luttes de libération nationale, peut désigner avec une certaine justesse le rôle endossé par certains entraîneurs entre un club et ses supporters. Outre Bielsa, deux techniciens ont marqué les esprits ces dernières semaines, de par la fusion qu'ils ont su créer entre leur stade et leur équipe: Diego Simeone et Jürgen Klopp.

 

Voir l'Allemand choisir l'autre club "qui ne marche jamais seul" n'est d'ailleurs pas un hasard. Il incarne parfaitement ce que Bill Shankly, coach légendaire des Reds, considérait comme une qualité première chez un homme à l'occasion du recrutement de Kevin Keegan en 1971, en l'occurrence "l'enthousiasme naturel". Une passion de la transmission et une transmission de la passion sous les yeux des supporters, dans le stade comme lieu de la vérité.

 

1- Aujourd'hui stade Omar-Hammadi, enceinte de l'USM Alger et parfois du MC Alger.
2- De son engagement dans l'armée française pendant la Seconde Guerre mondiale décoré de la croix de guerre, en passant par l'étude et la pratique de la psychiatrie qui le mènent à Lyon puis à Blida et l'écriture de ses essais de lutte contre le colonialisme, jusqu'à sa participation depuis Tunis au mouvement de libération de l'Algérie au sein du FLN alors qu'il a été expulsé du pays.

 

Partager
>> aucune réaction

> du même auteur

Le dribble de relance

Cultures football


Antoine Zéo
2019-06-03

Footballeurs en liberté

Festival La Lucarne – À l'occasion de la projection du documentaire Démocratie en noir et blanc, on reparle de l'expérience politique et citoyenne des Corinthians de Socrates entre 1981 et 1984. 


Kireg
2019-05-09

Le désert des Tard-Tard

Quand Dino Buzzati rencontre Julien Stéphan, tout peut arriver, et qu'importe l'attente qui a précédé.


Rémi Belot et Didier Guibelin
2019-04-10

"Foot et monde arabe", le jeu et le pouvoir

L'exposition Foot et monde arabe ouvre ses portes à l'Institut du monde arabe, à Paris. Présentation et rencontre avec son commissaire. 


>> tous les épisodes du thème "Cultures football"

Sur le fil

RT @jeromelatta: "Neymar n'est pas un trop grand joueur pour le PSG, il est un trop gros problème pour lui" - https://t.co/1DKCj2Scwu

RT @LucarneOpposee: 📰#LOmag n°7 spécial compétitions continentales La #CopaAmerica de sa naissance à nos jours, les épopées 🇹🇳🇧🇯 à la #CAN…

RT @Le_Corner_: Le Corner souffle sa première bougie ! 🕯 Dur de savoir comment vous remercier, mais merci infiniment à tous ceux qui ont l…

Les Cahiers sur Twitter

Le forum

CdF Omnisport

aujourd'hui à 00h56 - kelly : Ah ba merci pour les retours, je ne pensais pas que ça vous intéresserait autant. J'en parlerais... >>


Foot et politique

aujourd'hui à 00h38 - Hydresec : (la saison n'a même pas commencé que j'ai déjà plein de points à distribuer) >>


Paris est magique

aujourd'hui à 00h34 - leo : Les deux clubs ne s'apprécient pas, c'est le moins que l'on puisse dire mais ce n'est pas pour... >>


Ligue Europe, la coupe de l'UEFA

23/07/2019 à 23h35 - Mevatlav Ekraspeck : Et je triple pour prévenir : ce 1-2 c'est deux pénos gaguesques et une gogogadjeto-sortie du goal... >>


Marinette et ses copines

23/07/2019 à 23h24 - CHR$ : LLBB1975 > tu as raison, les grands clubs commencent à s'y mettre et à recruter les grandes... >>


Gerland à la détente

23/07/2019 à 22h57 - Hyoga : Tu as des emformação ? >>


Premier League et foot anglais

23/07/2019 à 21h46 - khwezi : Wan Bissaka meilleur que TAA ??????? Ok. Attends, je pouffe et je reviens. Bien mieux placé... >>


Le fil dont vous êtes le héros

23/07/2019 à 19h45 - axgtd : Donc en finale Maxime se fait dominer par Mamedyarov (censément sa bête noire, donc) dans la... >>


Café : "Au petit Marseillais"

23/07/2019 à 19h10 - djay-Guevara : S’ils se basent sur la gestion des Dodgers de maqueuecourte ils s’attendent peut-être à un... >>


Manette football club

23/07/2019 à 19h04 - Jeanroucas : Je connais de nom/réputation, mais est-ce qu'il y a un vrai scénar de coop ? Je veux dire par là... >>


Les brèves

Je crois que bon bon

"Laurent Blanc à Lyon, ça ne colle pas pour deux raisons" (foot01.com)

Aucun

"Euro U17 : qui sont les joueurs majeurs de l'équipe de France ?"

Autobiographie

"Ribéry : Des débuts fracassants." (lequipe.fr)

Ô Pep !

"Un pays africain rêve de Bruno Genesio !" (dailymercato.com)

Ruuuuuuuuuuuuuuuuuuud van Nistelrooy

"PSV Eindhoven : Ruud van Nistelrooy prolonge sur le banc des U19." (lequipe.fr)