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Jamel Attal

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Formation : le modèle français en péril?

Les clubs pros ne sont plus obligés de disposer de centres de formation et certains envisagent de les externaliser. Interrogations sur un système et sur les conséquences de son abandon éventuel…
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En juillet dernier, le Conseil fédéral de la FFF a voté l'abandon de l'obligation, pour les clubs professionnels, de disposer d'un centre de formation. Cette décision est la résultante d'une pression exercée par les clubs de l'élite qui ont, pour l'obtenir, mis en balance leur adhésion à la Charte du football professionnel — pierre angulaire des rapports entre les différentes composantes du milieu (clubs, joueurs, Ligue, Fédération) et outil d'une relative paix sociale après les nombreux conflits qui ont émaillé ces deux dernières années. La fin de cette obligation a ravivé les antagonismes et créé une forte émotion: fière d'un modèle de formation présenté comme l'un des meilleurs au monde, la France du football s'inquiète du risque de son abandon, alors même qu'il constitue un de ses atouts majeurs, qu'il est copié partout en Europe et qu'il a eu un rôle déterminant dans l'obtention de titres majeurs par l'équipe de France. Avant d'aborder les motifs de la discorde, rappelons les principes et les modalités de la formation à la française. Un pouvoir : la DTN Si la formation n'est pas une nouveauté dans notre pays, il faut d'abord dire qu'elle a connu un tournant déterminant au début des années 90, époque à laquelle la DTN (Direction technique nationale) l'a reprise en main en définissant une politique globale et en lui donnant une nouvelle impulsion. Elle a ainsi rationalisé et unifié les méthodes de formation des jeunes joueurs en prenant ce qui se faisait de mieux dans les clubs à l'avant-garde de ce domaine, en s'inspirant des expériences étrangères et en formant des cadres et des techniciens. Cette volonté a permis d'accumuler un savoir-faire significatif, diffusé en retour dans l'ensemble du système, avec une certaine réussite. On peut voir dans cette politique des traits assez typiquement français, comme une volonté centralisatrice et unificatrice. La Fédération exerce en effet, au travers de la DTN, une autorité globale qui va au-delà de ses missions purement techniques. Avec le ministère des sports, elles déterminent les obligations (en termes d'infrastructures et d'enseignement notamment) que doivent remplir les centres pour être agréés et toucher les subventions des collectivités locales — car c'est là une autre spécificité nationale, et non des moindres, puisque ces financements publics, un temps menacés de suppression, ont finalement été maintenus au travers de la Loi Buffet. Ce "dirigisme" suscite des jalousies et des réprobations, en particulier de la part de dirigeants qui aspirent à plus de "liberté", ou de responsables de formation qui estiment que la DTN empiète parfois sur leurs prérogatives. Une pomme de discorde réside par exemple dans la volonté de la DTN de limiter géographiquement la zone de recrutement des centres de préformation, afin de préserver l'équilibre familial des jeunes. Guy Hillion à Bordeaux ou Guy Roux à Auxerre y voient la création de fortes inégalités compte tenu de la disparité des bassins de population. La Direction technique nationale s'attire ainsi régulièrement les foudres des professionnels, qui ne ratent pas une occasion de la remettre en cause. On l'a vu lors de l'échec de l'équipe de France au Mondial 2002 et de la succession de Roger Lemerre, on le voit aussi à l'occasion d'éliminations prématurées des sélections de jeunes dont l'institution a également la charge. Préformation et formation Le fer de lance de la politique de la DTN en matière de formation a été la création de centres fédéraux de préformation, à commencer par l'INF (Institut national du football) Clairefontaine, fleuron de la formation d'élite qui a été conçu dès son installation à au Centre technique national (en 1990) comme la continuation du mythique INF Vichy (créé en 1972), et qui joue le rôle d'école-pilote. Il existe six autres centres fédéraux de préformation dans les régions, mais l'INF a le privilège de pouvoir recruter en Ile-de-France et dans les régions attenantes. Notons que certains clubs disposent de centres de préformation analogues, mais ce n'est pas la règle. La préformation concerne les jeunes de 13 à 15 ans et dure trois années. Restons sur l'exemple de l'INF Clairefontaine. Recrutés sur concours, les apprentis footballeurs vivent en internat, suivent une scolarité quasi-normale dans des établissements extérieurs (avec des horaires aménagés) et s'entraînent deux heures par jour. Ils rejoignent leurs familles le week-end et jouent dans leurs clubs d'origine, sauf en troisième année où ils évoluent dans l'équipe "maison". À l'issue de ces trois années, 95% d'entre eux rejoignent le centre de formation d'un club. Ils sont évidemment très courtisés, même si le chemin est encore très long et la sélection très rude avant le premier contrat professionnel. Les centres de formation des clubs intègrent ensuite les jeunes à partir de 15 ans en leur faisant signer des conventions de formation (de 1 à 5 ans), des contrats d'aspirants ou d'apprentis (3 ans), puis de stagiaires (2 ans). Ils vont évoluer dans les championnats fédéraux de leurs catégories d'âge avant, si tout se passe bien, d'intégrer le groupe professionnel. Un modèle en crise ? Malgré des résultats probants au travers des sélections de jeunes et surtout de la "production" de footballeurs de très haut niveau, ce système présente des défauts objectifs et prête le flanc à certaines critiques. D'une part, de trop nombreux jeunes restent sur le carreau et alimentent au mieux les clubs amateurs, au pire les statistiques du chômage. La formation française brasse beaucoup d'individus pour n'en amener que très peu dans l'élite: ses ratios de contrats professionnels signés sont ainsi plus faibles que dans des pays qui pratiquent des politiques moins ambitieuses. D'autre part, de nombreux jeunes échappent à leurs clubs formateurs, du fait de la libre circulation des joueurs imposée par la Commission européenne: ils sont théoriquement libres à 18 ans et peuvent partir où bon leur semble. Si ce "pillage" n'est pas aussi important que sa médiatisation a pu le laisser croire, il a été illustré par des cas assez spectaculaires de jeunes de 16 ans arrachés par des clubs étrangers (Sébastien Frey par l'Inter, Mikaël Fabre et Mourad Meghni par Bologne, Jérémie Aliadière par Arsenal, Vincent Péricard par la Juventus, etc.). Un retournement de tendance n'est cependant pas à exclure, car on constate que ces départs prématurés nuisent le plus souvent à l'épanouissement des joueurs. La fédération et les clubs ont trouvé des parades avec de nouveaux types de contrats, mais elles sont insuffisantes, et le dossier se complique d'imbroglios législatifs avec les contradictions entre les règlements internationaux de la FIFA, la législation européenne et la législation française. Dans ce contexte, les indemnités prévues par la FIFA dans sa réforme des transferts (90.000 euros par année de formation), sont notoirement insuffisantes. Cependant, les clubs ont souvent le tort de ne pas proposer à temps de bons contrats aux joueurs concernés. En substance, c'est sur le plan économique que la formation à la française est le plus menacée, parce que la rentabilité de ce modèle est compromise à la fois par des lois et des règlements qui font peu de cas des mérites des clubs formateurs et par un marché des transferts en pleine déflation. Filialisation, sous-traitance ou délocalisation ? Cette crise est avivée par le décalage croissant entre les objectifs de la politique nationale de formation et les besoins des clubs. Du moins d'une partie d'entre eux, car ces menaces ne remettent pas en cause les choix de clubs comme Nantes, Sochaux ou Auxerre, qui savent pouvoir (et devoir) continuer à s'appuyer sur leurs centres pour assurer aussi bien leur viabilité économique que leur avenir sportif, en maintenant notamment une stratégie volontariste d'intégration progressive de nombreux néo-professionnels. Mais à l'inverse, les grands clubs n'intègrent pas autant de jeunes issus de la formation parce qu'ils font le choix d'avoir des effectifs très riches, où les novices trouvent difficilement leur place. D'autres, moins nantis, optent quand pour un recrutement orienté vers l'étranger. Dès lors, les contraintes liées à la formation leur apparaissent excessivement coûteuses (notamment au travers du cahier des charges relatif aux infrastructures), pour un bénéfice incertain. Ils ont le sentiment de "former pour les autres", à perte, et leurs dirigeants aspirent à une dérégulation qui leur permettrait de gérer la formation comme bon leur semble. Certains clubs (Lyon, Bordeaux, Marseille, Lens, Monaco, Metz, Lille…) voient alors dans l'abandon de l'obligation de disposer d'un centre de formation agréé l'opportunité de développer des méthodes alternatives, censément plus rationnelles. Leurs intentions n'ont pas été définies de manière très explicite, notamment parce qu'il faudrait donner un cadre réglementaire aux solutions qu'ils proposent et procéder à des négociations entre les différentes parties concernées. Car en attendant, ils s'avancent dans l'inconnu et leur démarche est essentiellement politique. L'objectif théorique est de réduire les coûts et d'avoir une politique plus sélective, plus "élitiste", dans un système plus "libéral" permettant aux clubs de gérer la formation comme bon leur semble, sans subir les "diktats" de la DTN. Il s'agirait notamment de "filialiser" les centres de préformation et de formation, soit auprès de clubs de National, CFA ou CFA2, soit auprès de clubs étrangers, dans des pays où le "vivier" de joueur est important. Cette idée de filialisation (aujourd'hui interdite, même s'il existe des partenariats ou des conventions entre certains clubs) reçoit un accueil relativement favorable au sein du monde amateur parce que celui-ci y voit un moyen de récupérer une partie de la formation, celle-ci étant en quelque sorte mutualisée. Le risque est que cette délocalisation s'effectue de préférence vers les pays où les coûts seront infiniment plus faibles, en abandonnant la formation des joueurs français. Bénéfices immédiats et conséquences à terme Reste à savoir si les avantages à court terme de ces politiques ne recèlent pas des risques bien plus important pour l'avenir. Comme dans d'autres domaines, on voit des dirigeants vouloir à tout prix s'aligner sur les pratiques de nos voisins, quitte à abandonner les points forts du football français. Mesurent-ils les conséquences globales, dans le long terme, de tels choix? Ceux-ci feraient disparaître un savoir-faire qui retourne aux clubs au travers des joueurs, mais aussi des techniciens (voir l'article de Romain Partial qui soulignait le nombre d'entraîneurs de L1 ayant exercé des fonctions dans les centres de formation La marque jaune). Cette réorientation compromettrait un peu plus l'ancrage régional des clubs, qui formeront des jeunes en Slovénie ou au Burkina Faso... Les dirigeants qui militent pour ces formes d'externalisation font par ailleurs mine d'ignorer les possibles évolutions réglementaires que la FIFA pourrait obtenir auprès de la Commission européenne, au travers par exemple de la règle des "6+5" (1). Assument-ils vraiment la renonciation aux subventions publiques et sont-ils sûrs d'être gagnants sur le plan économique? L'annonce spectaculaire de la possibilité, pour les clubs professionnels, d'abandonner la formation n'a fait pour le moment qu'ouvrir un débat et un chantier, autour duquel la Ligue et la Fédération semblent prêtes à mobiliser des "états généraux". Nul doute que les mesures qui en sortiront auront des conséquences décisives pour l'avenir du football français. Quelques chiffres sur la formation en France 7 centres de préformation fédéraux (pour les 13-15 ans). 35 centres de formation. 950 jeunes actuellement dans les centres de formation, dont 63 étrangers. 59 joueurs issus d'un centre de formation ont signé un contrat pro en 2002/2003. 263 joueurs formés en France évoluent actuellement à l'étranger. Budget annuel moyen d'un centre de formation : 2M€. (Sources FFF et L'Équipe Magazine — Dossier "La formation sens dessus dessous" 13/09). (1) Cette règle obligerait les équipes à aligner au moins six joueurs sélectionnables dans l'équipe nationale du pays où se déroule le championnat concerné.
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