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Erdansil

Football féminin : un "héritage" sans projet

La Coupe du monde 2019 a été accompagnée de nombreuses promesses pour le football pratiqué par les femmes. Sans objectifs ni moyens, il n'en restera pas grand-chose. 

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Il y a bientôt deux ans, Ouest France titrait: "La fête continue à Saint-Malo!". Cet enthousiasme était de rigueur pour célébrer la Coupe du monde U-20, première compétition internationale de football pratiqué par les femmes accueillie par la France.

 

Un an après l’édition "senior", reconnue unanimement comme un succès populaire et médiatique, et presque deux ans donc après celle des U-20, où en sont les promesses et les avancées pour la structuration du football pratiqué par les femmes?

 

 

 

 

La tribune "Une fracture statutaire" publiée en juillet dernier par Fabrice Rolland, directeur général de l’US Saint-Malo, laisse entrevoir des pistes de réflexion. Elle résonne aussi comme un signal d’alarme pour alerter sur la situation des clubs amateurs et l’inertie de la Fédération française de football.

 

Ce cri du cœur est d’autant plus marquant qu’il provient de l’une des villes hôtes de la Coupe du monde U-20 de 2018 et donne une saveur amère aux propos de la FFF.

 


Des discours aux actes

Depuis les Jeux olympiques de Londres en 2012, le jargon des comités de candidature et d’organisation a évolué pour faire entrer dans son lexique deux notions: "impact" et "héritage". Il s’agit de l’application au domaine sportif du concept de responsabilité sociétale des entreprises ou organisations (RSE et RSO).

 

Un événement sportif doit contribuer au développement du territoire sur lequel il est organisé. Il doit générer de la valeur à court, moyen et long terme. Il peut s’agir de valeur sportive, économique, financière, touristique, d’image, de réputation…

 

Ces termes deviennent des axes forts des candidatures qui s’engagent à mettre en œuvre les ressources humaines et financières pour atteindre leurs objectifs. Les projets sont également évalués et retenus en fonction de leurs ambitions RSE/RSO.

 

Les Coupes du monde féminines de la FIFA U-20 2018 et 2019 n’ont pas fait exception. Dès la phase de candidature, la Fédération française de football a semé des promesses au fil de ses discours:

 

"C’est un engagement sur le long terme et de fond que notre institution a pris en faveur du football au féminin. De nouvelles mesures de promotion, d’accompagnement, de formation et au final d’enracinement, viendront entretenir et renforcer la dynamique installée, et montrer que la femme apporte une vraie valeur ajoutée au football."

 

Qu’en est-il à présent? Il convient de revenir plus en détail sur ces deux compétitions pour mieux comprendre le décalage entre les espoirs qu’elles ont suscités et la situation actuelle.

 


Structures et développement, grands absents

Le Comité d’organisation local et la FIFA ont travaillé conjointement sur une stratégie de développement durable pour ces deux compétitions. Ils ont détaillé neuf axes et dix-neuf objectifs sociaux, économiques et environnementaux.

 

Un plan d’actions a été lancé pour travailler avec les territoires hôtes sur leurs priorités, en lien avec les politiques publiques déjà en place. Des études d’impact ont été menées et sont en cours de publication pour faire le bilan de ces deux événements sur les trois piliers du développement durable.

 

L’analyse plus détaillée de cette stratégie permet de distinguer un élément central: la structuration et le développement du football féminin, omniprésents dans les discours fédéraux, n’y sont pas mentionnés. D’ailleurs, aucun objectif sportif n’est abordé directement.

 

De toute évidence, une distinction a été opérée entre la stratégie RSE de ces deux événements, sous l’égide du Comité d’organisation et de la FIFA, et les impacts sur la structuration et le développement du football pratiqué par les femmes, demeuré prérogative fédérale. Ce constat interroge donc les fondements même des promesses répétées entre 2015 (date de la candidature) et 2019 par les porte-parole de la FFF.

 

Le plan "Ambition 2020", programme sur lequel Noël Le Graët a été réélu en 2017, mentionne le plan "Héritage 2019" sans toutefois détailler d’autres objectifs que quelques chiffres à atteindre (nombre d’arbitres, d’écoles de football, de dirigeantes, d’équipes).

 


Sans méthode ni moyens

La méthode n’est pas abordée, ni les moyens – hormis le Fonds d’aide au football amateur, avec une enveloppe spéciale consacrée au football pratiqué par les femmes… subventionnée par la FIFA – et encore moins d’hypothétiques objectifs qualitatifs ou engagements généraux en faveur de la pratique du football par les femmes ou de l’égalité femmes-hommes.

 

D’ailleurs, la direction en charge du développement du football pratiqué par les femmes et de la féminisation à la FFF n’est composée que de deux postes fixes et d’un poste en alternance.

 

Seul le seuil symbolique de 200.000 licenciées a été rappelé comme un mantra dans presque toutes les interventions publiques de la FFF pour assurer la promotion de l’événement et ensuite en expliquer la réussite.

 

Cet objectif a été atteint, le nombre de licenciées ayant doublé entre 2016 et 2019. Mais dans quelles conditions sont-elles accueillies au sein des clubs? Une interrogation parmi beaucoup d'autres qui sont aujourd'hui d'une brûlante actualité.

 

Les infrastructures sont-elles adaptées pour absorber l’ensemble des effectifs? L’engagement des joueuses est-il pérenne? Quelles sont les différences de traitement entre femmes et hommes au sein d’un même club? D’une même ville? Quel avenir pour la D1 et la D2? Quelle vision pour le football pratiqué par les femmes de demain? Quel accompagnement et quel modèle si une professionnalisation est envisagée?

 


Ce que démontrent ou non les actes

Ces deux compétitions ont été saluées comme des succès majeurs par l’ensemble des observateurs. Mais à qui ont-elles profité? Et selon quels critères?

 

Leur réussite économique et médiatique peut être admise, mais l’absence de projection, de vision et d’engagement de la FFF pourrait, dans le pire des cas, n’en faire guère plus qu’une anecdote ou une réussite à inscrire au bilan personnel de certains, en vue de prochaines élections ou nominations.

 

Quelques fondations semblaient avoir été bâties grâce à l’élan populaire et l’enthousiasme générés par ces compétitions: une audience télé plus importante, un "naming" pour la D1… Mais cet équilibre ébauché s’est avéré extrêmement précaire et a révélé de nouvelles failles.

 

Face à la crise sanitaire du coronavirus et ses conséquences sociales et économiques, les clubs, les instances et autres parties prenantes vont se concentrer "sur l’essentiel" – pour reprendre les propos d’un président de club professionnel. À savoir, le football pratiqué par les hommes.

 

Le football pratiqué par les femmes a été absent des débats et discussions sur l’interruption puis la reprise des compétitions. La FFF aurait pu se saisir du sujet, agir en mettant ce football en lumière et en proposant des actions, des débats, des discussions, une vision de l’avenir.

 

Mais elle est restée plus que discrète sur ces sujets, réservant ses prises de paroles aux saillies envers les dirigeants de L1 ou pour statuer sur le destin des équipes qui pourront ou non accéder aux championnats de L1, L2, N1. La LFP en a alors profité pour s’emparer du sujet et agir en proposant une aide financière majeure à la D1 et la D2 (six millions d'euros, quasiment de l’ordre du budget de la section féminine de l’OL).

 


Prime au professionnalisme

La LFP a pris soin de flécher ce soutien en direction des clubs professionnels de façon ultra-majoritaire, accentuant un déséquilibre financier préalable et renforçant l’avantage concurrentiel des clubs professionnels dans le football pratiqué par les femmes. Les trois actuels clubs amateurs de D1 se partagent ainsi une enveloppe totale de… 100.000 euros, allouée par la FFF.

 

Dans ces conditions, nul doute que les quelques clubs amateurs de D1 ne pèseront pas lourd les prochaines saisons, exposant l'élite au risque d'être entièrement composée d’équipes rattachées à des clubs professionnels. La légitimité de la FFF pour gérer ce championnat sera forcément remise en question et il est probable que la LFP finisse par l’absorber si la FFF y consent.

 

La D1 pourrait être donc précipitée dans un professionnalisme qu’elle n’a absolument pas préparé, anticipé ni forcément souhaité, et qui pourrait se faire sans les clubs amateurs qui ont historiquement contribué à son essor.

 

Le cas de Saint-Malo, qui a consacré des investissements dans les infrastructures pour accueillir la Coupe du monde U-20, contribué au financement du club et pourrait être évincé de la course à la D1, est symptomatique. S’il s’agit là de l’engagement durable et de "l’héritage" que la FFF destine au football pratiqué par les femmes, il y a de quoi être surpris.

 

En l’absence de vision et de discussions préalables, ce professionnalisme, finalement subi par les acteurs du football pratiqué par les femmes, ne pourrait se faire qu’en se calquant sur le modèle proposé par les hommes, avec ses qualités et ses défauts.

 


La nécessité d'un projet fédéral

La place accordée ou non aux clubs amateurs dans cette professionnalisation, tout comme la création d’un véritable statut professionnel sont des questions essentielles qui devront être tranchées pour que "la fête puisse continuer".

 

Cependant, les dérives du football pratiqué par les hommes se répandent déjà: augmentation massive des salaires, politique de transferts et système de formation, marchandisation à outrance, fossé croissant entre mondes amateur et professionnel…

 

Il n’est pas trop tard pour réfléchir aux mécanismes qui permettraient de protéger les joueuses et les clubs, y compris amateurs, de toute forme de précarité.

 

La balle est pour le moment toujours dans le camp de la FFF, mais elle se doit d'adopter une attitude volontariste dans la gestion du football pratiqué par les femmes, au risque de s’en voir dessaisie.

 

Elle ne peut se permettre d’être seulement "en réaction" et doit proposer sa vision du développement du football pratiqué par les femmes pour qu’il ne devienne pas un objet parmi d’autres dans une guerre politique et d’influence entre instances.

 

Un héritage se construit et s’entretient, il ne se décrète pas. "Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent"… il serait temps d’engager également leurs auteurs.


 

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