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Guy Pichard

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Extension du domaine de la ligue

Retour de flamme

Il y a un an, l'incendie du centre d'entraînement de Flamengo provoquait la mort de dix jeunes. Depuis, le club a connu une année sportive exceptionnelle… et laissé les familles des victimes à l'abandon. 

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Les supporters des Rubro-Negro vont longtemps se remémorer la saison passée… Le championnat de l’état de Rio de Janeiro en avril, l’arrivée du grand technicien portugais Jorge Jesus en juin, et le doublé championnat du Brésil-Copa Libertadores, fin novembre, dans une finale au scénario d’anthologie…

 

Et pourtant, ce samedi 8 février 2020, c’est un triste anniversaire qui attend le club carioca. Il y a un an, un incendie ravageait au petit matin le centre d'entraînement Ninho do Urubu (le nid du vautour, symbole de Flamengo) où périrent dix jeunes joueurs de l’équipe, en plus de trois autres blessés à déplorer.

 

Peu importe leur niveau, leur poste ou leur potentiel (grand pour certains), ce sont leurs âges qui choquent: tous ces enfants avaient entre quatorze et dix-sept ans. Les familles des disparus attendent toujours une indemnisation au cœur d’une triste bataille juridique, rythmée par les succès du club en parallèle…

 

 


Jesus superstar

Si l’année avait démarré tragiquement pour Flamengo, la saison 2019 fut insolente de réussite. Le championnat de l’État de Rio de Janeiro (Campeonato Carioca de Futebol) est aisément remporté au Maracanã contre Vasco de Gama. Une première étape presque logique, le club étant le plus titré de la compétition.

 

En juin, Jorge Jesus, loser romantique mais respecté du football portugais, remplace un Abel Braga en panne d’inspiration. Arrivé d’Al-Hilal en Arabie Saoudite, celui qui a tout gagné au Portugal – mais a perdu deux finales de Coupe d’Europe – va transformer une saison qui s’annonçait morose.

 

Le club dépense alors plus de 200 millions de reais (environ 42 millions d’euros) pour renforcer son effectif en juillet et constituer une équipe séduisante, mélangeant jeunes talents et vétérans rentrés d’Europe. Citons l’Uruguayen De Arrascaeta, maître à jouer de l’équipe, Gabigol l’artilleur (34 buts en 41 rencontres), les latéraux Filipe Luís et Rafinha, arrivés de l’Atlético Madrid et du Bayern Munich…

 

Ce cocktail gagnant écrase alors le Brasileirão (championnat brésilien) et remporte la deuxième Copa Libertadores de l’histoire du club, rien que ça. C’est lors d’un week-end de folie que Flamengo arrache le Graal continental sur les hauteurs de Lima au Pérou, contre le grand River Plate de Gallardo.

 

Il est sacré le lendemain (sans jouer!) champion du Brésil à l’issue des matches de ses concurrents. De la folie donc, couplée à l’émotion des joueurs qui ont dédié ces victoires aux victimes. La belle histoire a pourtant un goût amer.

 

 

 


Absence de dialogue, et d'indemnisation

Ce triomphe sportif a donc renfloué les caisses de Flamengo, le club se payant même le luxe, fin janvier 2020, de lever l’option d’achat du bien nommé Gabigol, qui appartenait à l’Inter Milan, pour la coquette somme d’environ 20 millions d’euros.

 

Surnommé GabiNoGoal en Italie, le beau-frère de Neymar a réalisé la meilleure année de sa carrière. La somme est colossale au Brésil, même pour l’équipe la plus riche du pays. Bien qu’aucun montant ne pourrait compenser la mort d’un enfant, la justice brésilienne avait estimé à 60 millions d’euros le préjudice pour les familles.

 

La contre-proposition de Flamengo s’est située largement en deçà… "Les dirigeants ont décidé de faire traîner nos souffrances. Flamengo dépense 200 millions (de reais, ndlr) pour recruter des joueurs. De mon côté, toute ma vie je vais pleurer mon fils", a déclaré en fin d’année au journal El Pais Cristiano Esmério, père de Christian, âgé de quinze ans.

 

Le club n'a en effet conclu d'accords d'indemnisation qu'avec quatre familles de victimes. Les autres attendent toujours des négociations avec Flamengo. Elles ont déploré, encore récemment sur la première chaîne de télévision brésilienne, le manque voire l'absence de dialogue. Bizarrement, seules les familles des garçons décédés sont dans cette situation: ceux ayant échappé au drame ont conclu des accords…

 

En un an, les rebondissements judiciaires ont été nombreux pour un conflit opposant des familles issues de milieux très populaires démunies juridiquement et un club de football surpuissant. Les deux camps semblent irréconciliables tant leurs déclarations respectives divergent.

 

 

 


Guerre de tranchées

Le sentiment d'abandon est total pour ces familles qui ont souvent sacrifié beaucoup pour que leur fils monte dans l’un des seuls ascenseurs sociaux du pays, un contrat professionnel étant la promesse d’une vie meilleure pour toute une famille.

 

Leur lutte a pris différentes formes, sur le terrain judiciaire notamment, mais toutes ont en commun l’absence d’un fils ou petit-fils et un profond sentiment d’injustice.

 

L’incendie serait dû à un court-circuit dans la climatisation. Officiellement, le centre de formation du club avait pourtant été rénové, mais sans aucun respect des normes de sécurité. Le bâtiment calciné n’avait même pas d’existence administrative!

 

Pis encore, la rénovation avait fait suite à une multitude de problèmes par le passé, avec en point d’orgue une action publique dénonçant les "conditions précaires offertes aux athlètes de base", qui réclamaient l'interdiction du centre d’entraînement en 2015.

 

Des années de négligence qui ne sont pas sans rappeler l’incendie du Museu National, l'immense musée d’histoire naturelle de Rio de Janeiro, en septembre 2018, véritable trésor national laissé quasiment à l’abandon avant de brûler par vétusté.

 

 

 


Crise de foi

Que dire de la direction du club de Flamengo? Incarnée par son président Rodolfo Landim, celui-ci a d’abord décrit le drame comme "un accident", puis a mis trois semaines avant de tenir une conférence de presse à ce sujet avant de s’envoler en congés.

 

Comme souvent, c’est dans la presse écrite et surtout à la télévision que les familles trouvent un écho à leur combat contre un club qu’ils chérissent – parfois à l’excès. Des supporters mettent aussi la pression sur les dirigeants de Flamengo, dont certains fans d’équipes rivales.

 

Lors d’un match contre Vasco de Gama, le Maracanã a été constellé, par les supporters adverses, d’autocollants clamant "Payez les indemnités aux familles"… Des actions éphémères, qui ont peu pesé dans la balance jusqu’à aujourd’hui.

 

Malgré cela, un mouvement intitulé "Flamengo da Gente", qui rassemble des partenaires et supporters du club, a lancé en août la campagne "Não Esquemos" (Nous n’oublions pas). Il exige, en plus des réparations aux membres de la famille, des enquêtes internes pour déterminer enfin les responsabilités dans l'incendie.

 

"Toute notre famille est rouge et noire. Mais, après avoir perdu Christian, je n'ai plus l'envie d'aller au Maracanã. Je n'ai pas la force pour ça", avait encore confié à El Pais Cristiano Esmério. Cela semble déjà fort de seulement y penser.

 

Photos Flamengo da Gente et Guy Pichard

 

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