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Yacine Taleb et Christophe-Cécil Garnier

> déconnerie

Le Spectacle

FFF/LFP : incohérence sportive et sophismes économiques

Alors que les rebondissements et les recours se succèdent, il est grand temps de mettre un peu d'ordre dans le litige FFF/LFP. Analyse de ce qui est en jeu derrière les querelles parfois un peu trop personnelles.

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Le championnat de France est un ascenseur émotionnel. Grâce à ceux qui le jouent, bien sûr. Mais surtout grâce à ceux qui le dirigent. Après le 20 juin et l’assemblée fédérale de la FFF, on imaginait presque Jean-Pierre Louvel et Jacques Rousselot en gladiateurs, transpirant de sueur. Les présidents respectifs du Havre et de Nancy venaient de triompher dans l’arène du "monstre" LFPesque – aux moustaches acérées –, qui voulait les empêcher de monter au stade supérieur en limitant l’accession en Ligue 1, la saison prochaine, à deux clubs, pour deux descentes. La 3F avait décidé, par le biais de Noël Le Graët, de ne pas voter la mesure et de reporter son vote à décembre 2015, date de la prochaine assemblée.

 

Et puis non. Et puis si. Le 9 juillet, le conseil d’administration de la Ligue tente de forcer la main en votant tout de même l’application de la mesure pour cette saison. Le 23 juillet, la FFF annule la décision. L'Équipe titre "La Guerre de sécession". Le journal ne croyait pas si bien dire. Le matin du 12 août au matin, dix-huit clubs de Ligue 1 (pardon dix-neuf, Rennes, comme à son habitude pour les places européennes, était à la bourre) ont démissionné de l’UCPF (seul Guingamp restant fidèle à Le Graët) via le communiqué suivant:

 

"Cette démission est effective dès à présent avant le jugement en référé du 13 août du Conseil d'État où des clubs de Ligue 2 représentant une minorité des votes du football professionnel en France ont choisi de s'opposer, avec le soutien du Comité exécutif de la Fédération Française de Football, à la volonté de la majorité constituée par nos dix-huit clubs de Ligue 1. La Ligue 1 ne souhaite pas avoir à remettre en cause les principes de solidarité y compris financière avec la Ligue 2 mais veut la liberté de mettre en place les réformes indispensables au développement de notre football pro français."

 

Le mot que vous recherchez est "bordel", lieu "où règne le désordre, la confusion"...

 

 

« Les investisseurs ont besoin d’un peu plus de sécurité »

Flash-back. Le 22 mai, la dernière journée de Ligue 1 n’a pas encore eu lieu. Le PSG est déjà champion. Le trio Lens/Metz/ETG est, lui, déjà en route pour l'étage inférieur. Et Frédéric Thiriez annonce dans L'Équipe une décision "importante pour la modernisation et l'avenir" du championnat de France: "Les investisseurs ont besoin d'un peu plus de sécurité. Trois montées et trois descentes, c'est trop. Il faut que ceux qui investissent dans le football soient moins soumis à la menace permanente de la relégation. Deux descentes pour vingt clubs, c'est bien."

 

 

 

Double flash-back. Au début du mois d’avril, Frédéric de Saint-Sernin et Pierre Dréossi rendent leur rapport visant à relancer la compétitivité des clubs français. Les anciens dirigeants du Stade Rennais, bien connus pour leur réussite sportive, proposent un panel de solutions, dont le changement du modèle traditionnel de trois montées et trois descentes. Doit-on passer à deux clubs promus et relégués ou bien jouer un barrage entre le dix-huitième de Ligue 1 et le troisième de Ligue 2, suivant ainsi le modèle allemand? Si la LFP a jugé bon de ne garder que la première option, pour "rassurer les investisseurs", est-elle pour autant viable lorsque l'on sait que l’intérêt économique des clubs dépends de l’intérêt des supporters ou "consommateurs"?

 

 

 

« L’incertitude du résultat crée la valeur du produit Ligue 1 »

Il est vrai qu’une relégation pèse sur les finances et la structure d’un club. Un budget d’une formation de Ligue 1 est en général cinq fois supérieur à celui d’une Ligue 2, selon les budgets moyens des deux divisions. "Pour une équipe de L1, être rétrogradée veut dire vraisemblablement une réduction de la voilure – à moins d'une remontée immédiate, ce qui est toujours très difficile – et la séparation d'une partie du personnel de l'entreprise", explique Jean-Pascal Gayant, professeur et spécialiste en économie du sport. Sur le dernier exercice, les actionnaires auraient encore abandonné "pas loin de 100 millions d’euros de comptes courants pour pouvoir soutenir des comptes largement déficitaires à l’exploitation", détaille Christophe Lepetit, économiste du sport au CDES (et a fortiori membre de la DNCG, même s’il ne s’exprimait pas en cette qualité, n’ayant pas "l’autorité pour [s]'exprimer sur ce plan-là"). Il qualifie la descente de "véritable accident industriel" lorsque les investisseurs mettent chaque année "entre 5 et 15 millions d’euros pour ramener l’équilibre du club".

 

"Aujourd’hui, l’incertitude du résultat n’est pas l’objectif premier des patrons de clubs, poursuit l’économiste du centre limougeaud. On peut s’en inquiéter puisque d’un point de vue économique, c’est cette incertitude du résultat qui crée la valeur du produit Ligue 1." Cette saison, la relégation de Lens et de Metz était actée à respectivement trois et deux journées de la fin du championnat. Avec une relégation à deux clubs la baisse de l’intérêt aurait été naturelle, juste avant le traditionnel multiplex de fin de saison. Pour les clubs, le désir est ailleurs. "Il y a cette idée de sécuriser l'avenir, faire disparaître un aléa financier qui est très important, estime Jean-Pascal Gayant. Le rêve d'un patron de club de foot est d'évoluer dans une ligue fermée pour garantir le maintien de son activité à long terme." Le gros mot est lâché.

 

 

« Ces gens qui siègent à la Ligue se sont auto-protégés »

Car c’est bien cela qui a motivé la grogne des présidents Rousselot (Nancy) et Cotret (Auxerre): la crainte de ne jamais pouvoir accéder à l’étage supérieur. Ex-président de l'UCPF, Jean-Pierre Louvel a critiqué l’auto-protection de ses homologues avant sa démission de l’instance, début juillet: "On a voulu passer en force et aujourd'hui, le résultat, c'est que l'on est devant un conflit entre clubs avec la LFP et aussi entre clubs. Il ne faut pas oublier que le vote au CA a été fait la semaine où les montées et descentes étaient connues. Reims, Toulouse et les autres savaient qu'ils étaient sauvés. Donc ces gens qui siègent à la Ligue se sont auto-protégés. Contre l'avis de leurs collègues et de ceux qui avaient voté l'ensemble le 23 avril." On pourrait lui rétorquer que son opposition à la réforme est également, au moins en partie, guidée par l’intérêt de son propre club.

 

C’est le 23 avril que les clubs de l'UCPF ont voté sur les propositions présentées par la LFP. "Sur cette mesure particulière, les deux montées et deux descentes ont été votées a une très courte majorité, détaille le président Louvel, qui quittera bientôt l’organisation en même temps que son poste au Havre. Il y a simplement un club qui a basculé. C'était un vote très serré." Pour convaincre les clubs, deux éléments sont indissociables: la mesure est applicable en 2016/17 et doit se faire sous réserve du fameux vote de l’assemblée fédérale.

 

Des conditions mises de côté lors du nouveau conseil d’administration fin mai, ce qui a provoqué la colère du représentant des clubs professionnels: "Je ne sais pas pourquoi il y a eu précipitation de la Ligue, enfin surtout du président, pour que ça se fasse maintenant et que ce soit voté pour 2015/16." Si la controverse avait pris momentanément fin avec le refus de l’assemblée fédérale de voter la mesure, elle est repartie de plus belle avec le nouveau vote de la Ligue, qui s’était dit prête à repousser d’un an sa réforme si la FFF s’engageait à une montée/descente à deux clubs pour 2016/17.

 

Histoire de conforter l’impression de "précipitation", une aide à la relégation (proportionnelle à l’ancienneté du club en Ligue 1) devait être discutée et votée en même temps que la controversée mesure. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. "Cela veut dire que l’on fait à la va-vite des réformes sans se poser la question des conséquences que cela a sur l’économie du football et la réalité des clubs", soulignait encore Jean-Pierre Louvel au mois de juin.

 

 

« Un moyen de lutter contre l’endogamie »

La mesure votée en force par la LFP peut-elle tout de même amener les propriétaires des clubs de Ligue 1 à investir plus dans leurs équipes? "Indirectement, dès lors que l'on fait disparaître une partie du «risque industriel» on peut penser que les clubs sont plus intéressants aux yeux des investisseurs. Pourtant, l'augmentation fabuleuse des recettes des clubs ne s'est pas traduite par une augmentation de leur rentabilité, ce serait même plutôt le contraire", analyse Jean-Pascal Gayant.

 

Un impact peu conséquent sur l’aspect financier, et encore moindre sur le jeu. Frédéric Thiriez a beau déclamer sur BFM qu’une relégation réduite amènera "plus de spectacle car il y aura moins cette obsession de la descente en fin de saison", l’intérêt du supporter/observateur/consommateur (rayez la mention inutile) d’un club qui n’aura plus rien à jouer dès mars-avril n’ira pas forcément de pair. Au risque de plomber les chiffres des annonceurs et des équipes. "Dès que vous cassez un peu l’intérêt du championnat, vous entraînez des pertes de recettes pour tous les clubs, acquiesce Jean-Pierre Louvel. C’est incroyable qu’on n’ait pas eu ce regard-là alors que l’on parle d’économie générale."

 

Mais le système actuel a aussi d’autres vertus: "C’est aussi un moyen de lutter contre l’endogamie et un certain risque de tourner en rond", détaille le professeur Gayant, qui rappelle qu’il y avait quatre relégations en Italie à une époque où le championnat était le meilleur d’Europe. Dans une de ses reviews de la saison 2014/15, le Guardian a posé la question des innovations à apporter en Premier League. Une des propositions est le passage à… quatre relégués. Le journal estime que cela permettrait à plus de clubs "de profiter des richesses de la Premier League" et "ferait de la fin de saison un spectacle plus agréable".

 

 

Faut-il zapper la Ligue 2 ?

"La vérité, c'est que le sport en général et le football en particulier ne peuvent en aucun cas être laissés aux libres forces du marché. Parce que la libre concurrence dans le sport porte en elle-même des effets redoutables." Cette déclaration n'est pas tirée d'un discours de Jean-Luc Mélenchon, mais d'un livre écrit par un certain...Frédéric Thiriez, en septembre 2013 . Si la formule peut prêter à sourire avec le recul, elle prouve au moins que la patron de la LFP a de la suite dans les idées. Jean-Pierre Louvel peut bien remarquer que la réforme aurait vocation à "protéger on ne sait quel club contre on ne sait quoi", la réduction du nombre de relégation en L1 est bel et bien une mesure de régulation portant secours à… une oligarchie déjà installée. Un protectionnisme made in USA? Pas exactement. "Si les ligues Nord-Américaines sont fermées, elles ont en parallèle des systèmes de régulation extrêmement stricts, comme la draft ou le salary cap, à l’opposé du libéralisme", explique Christophe Lepetit.

 

Pourtant, des groupes audiovisuel aux clubs, en passant par les pouvoirs publics, personne ne s'est pour l'instant insurgé contre un tel principe. Les querelles auxquelles on assiste ressemblent plus à des luttes de pouvoir qu'à des batailles idéologiques: les clubs hostiles au changement contestent d'ailleurs sa date de mise en œuvre, pas forcément sa nécessité. Canal+ et beIN Sports, qui vont débourser 22 millions d'euros par an pour co-diffuser la Ligue 2 à partir de l'an prochain, n'ont pas non plus bougé une oreille à ce jour.

 

Une attitude qui s'explique en partie par un contexte particulier: en plein remaniement de son management, la chaîne cryptée était de toute façon en train de revoir sa stratégie et avait décidé de fermer Sport+, qui devait diffuser la L2, avant même l'annonce de la LFP. Si Nicolas Bailly, directeur-adjoint acquisition et opérations Marketing chez Sportfive, admet que "Canal va peut-être rétrocéder les droits", rien n'indique que les diffuseurs soient traumatisés par un changement qui pourrait pourtant altérer des compétitions achetées à prix d'or. La Ligue 1 s'adjugera ainsi 748,5 millions par an dès l'an prochain. Une somme en hausse de près de 25% par rapport au contrat en cours. Mais loin, très loin, du jackpot décroché par les clubs anglais, qui se partageront la somme invraisemblable de 2,3 milliards d'euros par an à partir de 2016.

 

C'est exactement l'argument qu'agite Jean-Michel Aulas, fustigeant depuis longtemps "la L2 la plus riche du monde". La L2 perçoit en effet actuellement près de 86 millions d'euros de droits TV, alors que ses droits de diffusion sont vendus presque six fois moins cher. Mais pendant ce temps, la Premier League communique, elle, sur sa volonté d’instaurer plus de solidarité avec les échelons inférieurs. Un effort dont les contours restent flou, et qui est évidemment plus facile quand les billets pleuvent. Mais le décalage entre le traitement réservé par l’élite à sa division inférieure ne pouvait être plus criant.

 

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