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Jérôme Latta (avec Michaël Grossman)

 

Chef d'espadrilles.


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Feta Valise

Faut-il brûler Domenech?

Alors qu'une majorité se retourne tardivement contre lui, la question de la succession de Raymond Domenech va constituer l'enjeu politique de l'été. La bagarre a commencé. 
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Les réécriveurs d'histoire, les lobbyistes du licenciement, les énervés de la baisse des ventes et des audiences, les pronostiqueurs qui ont coché la bonne case, les apôtres du "je vous l'avais bien dit", les récupérateurs de défaite, les fiascologues, les jeunes revanchards de 2006, les vieux aigris de 1998, les métreurs de compétence... tous sont au rendez-vous de cet après-Euro de l'équipe de France qui va résider en majeure partie dans le procès de Raymond Domenech et dans les spéculations sur sa succession.


Sacrifice de boulet

Nous avons même reçu des injonctions de lecteurs, nous réclamant de lâcher notre supposée défense de Domenech pour oser dire (comme tout le monde) que l'homme n'était pas à la hauteur. Aucun sélectionneur, du vivant des Cahiers, n'a pourtant été aussi mis en question que lui sur ces pages, mais il est vrai que tout est relatif. Il serait plus utile de mener une enquête afin de comprendre pourquoi la démolition de sélectionneur constitue un dénominateur aussi commun chez tous ceux qui s'intéressent au football.

Au point que le rituel paraît finalement normal, ou du moins inévitable. Il est en effet permis de débattre des responsabilités du sélectionneur, mais regrettable que ce soit en leur attribuant tout le poids d'un l'échec dont les causes sont multiples et en partie inaccessibles à notre connaissance.
Certains avaient même commencé à stigmatiser le "coaching perdant" du technicien à la veille de ce France-Italie crucial (1). Il sera bientôt établi que le lob raté de Thierry Henry et le penalty non sifflé contre les Pays-Bas étaient de sa faute, comme l’expulsion d’Abidal, la blessure de Vieira ou celle de Ribéry. Concernant l'audace offensive – pourtant affichée dès les Pays-Bas – les réquisitions ont été prononcées avant même de savoir si un projet de jeu ambitieux, dans une compétition internationale, serait enfin capable de triompher de la rigueur qui l'a toujours emporté ces trente dernières années.


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Match en retard

Cette mise en cause a de particulier qu'elle est rétroactive. En effet, c'est un long consensus qui a accompagné, quasiment jusqu'au bout, Domenech 2006/2008. La décision la plus susceptible de faire polémique, la mise à l'écart de Trezeguet, avait été avalisée et même justifiée par les observateurs des mois avant l'annonce de la liste.

Plus frappant encore: dès France-Roumanie, Domenech a suivi les recommandations générales pour composer ses équipes (lire "Domenech suit les consignes"). Au point que des imaginations excessives pourraient croire que, sentant son groupe inapte à de grandes ambitions (2), il s'est couvert en donnant satisfaction à "l'opinion", préférant mourir avec les idées des autres pour préserver ses chances de perdurer à son poste. En sous-estimant, dans ce cas, la versatilité de cette opinion et sa soif de polémique ou de nouveauté.
On pourrait voir dans cette indulgence trompeuse le signe d'une corporation qui attendait son heure (celle de la revanche) sans croire une seconde dans les vertus du technicien. Mais c'est très douteux: au contraire, une adhésion très prononcée a été exprimée. Non seulement les choix sportifs ont été peu discutés, mais la personnalité de l'homme – dont on disait qu'il avait changé – a généralement été présentée comme séduisante.



Représailles

S'appuyant sur des théorèmes hautement discutables s'agissant de ce qu'il aurait fallu faire, les arguments mobilisés ciblent autant la personnalité que sa méthode. Notamment avec les inévitables représailles d'une partie des journalistes, exaspérés d'avoir été longtemps snobés et surtout, mis à l'écart d'un groupe une nouvelle fois coupé de son environnement. Du coup, voici le retour de la théorie avortée de 2006, selon laquelle cet isolement est fort peu citoyen et se retourne contre les isolés, avec l'utilisation à charge de l'irritation des voisins suisses de la délégation, la dénonciation d'une "paranoïa" et la validation – sans preuves – des "tensions" au sein du groupe.

Raymond Domenech, avec une déclaration parfaitement déplacée à l'issue de France-Italie, a tendu à ses néo-détracteurs un grand bâton pour se faire battre. Que n'a-t-on pas entendu de discours moralistes sur ce mélange des genres, avec notamment les sorties de quelques élus soucieux de montrer que l'on pouvait aussi récupérer les échecs (leur capacité à dire des âneries, déjà attestée lors des affaires Ouaddou et de la banderole, paraissant sans limites) (2).



Le bal des prétendants

La succession est donc entrouverte, et quelques-uns ont glissé leur pied dans le pas de la porte. Ainsi, on ne connaissait pas un coup de rein pareil à Didier Deschamps. La veille d’un troisième match décisif, le capitaine des champions du monde a pris une encablure d’avance sur les candidats à la succession de Raymond Domenech. Parvenant à placer dans la même phrase: "Ce serait une grande fierté de devenir un jour sélectionneur de l’équipe de France" et "… mais cette question n’a pas lieu d’être à la veille d’un match aussi important que celui qui attend les Bleus", le consultant football de RMC a placé son curriculum vitae sur le dessus de la pile, avant même que le poste ne soit vacant.

Le feuilleton des semaines à venir risque d'être un peu trivial, parfois, avec le lobbying des différentes forces au sein du football français. La nébuleuse France 98 (3) a ainsi sonné le clairon en mettant en cause le sélectionneur actuel pour mieux faire la promotion de Laurent Blanc et Didier Deschamps. Chacun va pousser son pion et peser dans une décision qui sera plus politique que sportive, ravivant le souvenir de l'été 2004.



Rideau sur Domenech ?

Encore faut-il limoger Raymond Domenech, qui a reçu les soutiens d'Aimé Jacquet et de Patrick Vieira, et a encore quelques arguments à faire valoir – notamment pour introniser cette nouvelle génération à laquelle il a mis le pied à l'étrier. Pour sa part, Deschamps apporterait certes à la fonction sa popularité initiale, mais les éliminatoires commencent demain, avec les difficultés potentielles que l'on connaît.
La question se pose plutôt de savoir dans quelles conditions un Domenech fragilisé pourrait désormais traverser les turbulences. Récemment, Jean-Pierre Escalettes avouait qu'en cas d'échec des Bleus, la décision des instances prendrait en compte les paramètres liés aux sentiments des médias et à l'opinion.

On en vient à souhaiter qu'un éventuel départ de Domenech soit tout de même décidé sur des bases plus strictement sportives. Il est tout à fait possible de considérer que les quatre ans de son mandat – durée assez exceptionnelle – constituent un cycle entier auquel il est légitime de faire succéder un autre projet, à plus forte raison si ce dernier bénéficie de la caution d'un Deschamps. Pour cela, nul besoin de passer au laminoir son prédécesseur.



(1) Son seul aveu d'erreur aura justement résidé dans le regret de ne pas avoir présenté l'Euro comme une préparation de la Coupe du monde 2010 – ce qu'il avait fait, ponctuellement, il y a quelques mois... L'idée de départ était probablement juste, dans la mesure où la continuité espérée après le Mondial 2006 ne s'est pas confirmée en Suisse. Mais alors, il fallait la suivre et l'assumer.
(2) Ainsi, Jean-Paul Huchon a-t-il osé invoquer sur l'antenne d'Europe 1, pour fustiger l'attitude d'un sélectionneur accroché à son poste, l'exemple de dignité donné par Lionel Jospin après sa défaite au premier tour de 2002... Lors de cette même émission de Pierre-Louis Basse mercredi dernier, Olivier Sadran, président d'un TFC qui a frôlé la relégation en Ligue 2, n'avait pas de mots assez durs pour Domenech, à l'unisson de Michel Seydoux, président du LOSC. On se demande ce qui habilite ces bretteurs à émettre des jugements aussi définitifs, et quel profit ils peuvent en tirer.
(3) Qui pourrait succéder au Variétés Club comme coterie influente dotée d'un fort pouvoir de nuisance.
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