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Sir Arthur Raspou Doyle

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Gourcuff, enfermé dehors

Une étude en rouge et bleu

Pour mieux comprendre le choc culturel créé par l'arrivée des Qataris chez les supporters du PSG, nous avons invité Sherlock Holmes à mener l'enquête.

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En cette chaude matinée de juin, le calme régnait dans notre appartement de Baker Street. Je feuilletais négligemment le Times tandis que Holmes ouvrait le volumineux courrier que la logeuse venait de lui monter. Depuis plusieurs semaines déjà, aucune affaire n’occupait son formidable esprit analytique, et il s’en lamentait, l’œil morne, jetant à la corbeille, à peine ouvertes, les lettres d’admirateurs, pestant contre le sort contraire qui l’empêchait d’exprimer son génie.

 

Aussi fut-ce avec la voix vibrante d’excitation qu’il me tira de ma lecture paresseuse: "Watson, me dit-il, on a enfin besoin de nous! Que diriez-vous d’un petit voyage de l’autre côté du channel?" La clientèle, à cette période, ne se pressait guère, et je pouvais facilement m’absenter de Londres sans mettre en danger la santé de ses habitants: j’acceptai la proposition avec enthousiasme.

 

 

* * *

Après un périple sans incident, durant lequel Holmes, fidèle à son habitude, refusa de parler du cas qui allait nous occuper, nous arrivâmes à destination: un village isolé au milieu d’une forêt en région parisienne. Le fiacre nous déposa devant une petite maison: "C’est sûrement ici, dit Holmes. J’ai envoyé un câble ce matin pour prévenir de notre arrivée, nous devrions être attendus".

 

Effectivement, avant même que nous n’y frappions, la porte s’ouvrit, et on nous introduisit dans le salon. Un groupe d’hommes était là, les uns très jeunes, les autres un peu moins, qui nous accueillirent par des effusions de joie, s’adressant à nous avec la déférence qu’on porte aux sauveurs longtemps espérés.

 

Holmes ayant demandé que lui soient résumés les événements qui avaient poussé à ce qu’on sollicite ses services, l’un de nos hôtes prit la parole:
"Monsieur, votre réputation a traversé les frontières de l’Europe, et c’est pourquoi nous avons fait appel à vous. Il y a cinq ans, un inconnu est venu s’installer dans notre village – c’est un phénomène suffisamment rare pour que, très vite, il ait été la cible de toutes les attentions. C’était un homme bien mis, qui pouvait avoir dans les trente-cinq ans. Il vivait de manière simple, presque dans le dénuement, mais il était manifestement d’excellente éducation, parlant un langage châtié, usant de manières aristocratiques. Il se faisait appeler Monsieur Germain.

 

Quoique de mœurs économes, M. Germain était un bon vivant. Toutes les deux semaines, il organisait une grande réception dans son jardin et y conviait les hommes du village – on s’amuse mieux sans les femmes, plaisantait-il. Il nous disait qu’il n’avait plus les moyens de nous servir les meilleurs vins et les mets les plus fins, mais il y avait de la bière à profusion, des saucisses dodues, du bon pain craquant. Nous nous régalions, nous chantions en chœur des airs égrillards, nous allumions sur la pelouse de jolis feux de bengale. Quelques fois, bien sûr, l’alcool aidant, nous nous frictionnions un peu – il faut bien que jeunesse se passe, comme on dit.

 

Quand nous étions repus, M. Germain installait les tables de jeu et nous initiait aux finesses du whist. C’était un joueur de toute première force, et il nous battit d’abord à plates coutures. Puis, comme il aimait partager son savoir, nous vîmes émerger parmi les jeunes gens du village quelques joueurs capables de lui tenir tête: le petit Clément, le rapide Jean-Christophe, l’imposant Mamadou. Nous étions tous fiers de voir que certains d’entre nous excellaient à ce si aristocratique passe-temps – quoiqu’aient pu en dire nos épouses, pour rien au monde nous n’aurions raté les soirées chez M. Germain.

 

Et puis, d’un coup, sans crier gare, il y a de cela un peu moins d’un an, il a disparu. Nous l’avons attendu, nous l’avons cherché: sans résultat. C’est comme s’il s’était volatilisé. Aucune autre piste n’ayant abouti, nous nous sommes adressés à vous comme ultime recours."

 

Holmes avait gardé son air impassible mais ses yeux témoignaient du vif intérêt qu’il éprouvait. Il demanda:
- Est-ce qu’avant sa disparition M. Germain recevait de la visite?
- Non Monsieur, jamais.
- Et du courrier?
- Il recevait des mandats envoyés par un oncle d’Amérique, nous disait-il. Oh! de toutes petites sommes. A peine de quoi vivoter.
- Est-ce bien tout?
- Ah si, tout de même. Quelques jours avant de disparaître, M. Germain a reçu un télégramme.
- J’en sais assez, dit Holmes en se levant de sa chaise. Venez, Watson, nous avons du travail.

* * *

 

Une semaine plus tard, un fiacre nous déposait à nouveau, Holmes et moi, devant la maison de M. Germain. Le même groupe nous y attendait, les yeux pleins d’espoir:
- Avez-vous trouvé M. Germain? demandèrent-ils.
- Non, répondit Holmes, soulevant dans l’assistance des cris de déception. Je n’ai pas trouvé M. Germain, car M. Germain n’existe pas.
- Comment ça, il n’existe pas! se récrièrent-ils tous en chœur. Il nous a reçus! Il nous a formés! Il nous a aimés!
- Ah, je ne nie pas que quelqu’un existe qui a fait tout cela… Mais cet homme ne s’appelle pas M. Germain.

 

Holmes, qui n’aimait rien tant que laisser mijoter son auditoire, attendit quelques instants avant de reprendre:
"Voyez-vous, dans le récit que vous m’avez fait, ce n’est pas tant la question de son départ qui m’a intrigué, mais celle de sa venue ici: pourquoi un homme encore jeune et d’excellente extraction s’est-il installé dans ce village isolé. Et voici ce que j’ai découvert.

 

L’homme que vous avez connu s’appelle Pâris de Saint-Germain. Il est né il y a quarante-deux ans dans une grande famille de votre capitale et a connu tous les luxes qu’une naissance heureuse peut apporter. Comme beaucoup de jeunes aristocrates minés par le désœuvrement, il a trouvé dans le jeu une manière d’occuper sa vie. Certains passent leur temps aux courses, d’autres à scruter les roulettes sur les tables des casinos: Pâris de Saint-Germain, lui, se prit de passion pour le whist.

 

Il connut de belles réussites, en France d’abord, puis dans toute l’Europe, affrontant les joueurs les plus réputés et faisant plier beaucoup d’entre eux. À la Cour de Belgique, il souleva les vivats en triomphant d’un redoutable Viennois au bout d’une partie angoissante. Partout, son nom ouvrait les portes, son art forçait le respect.

 

Les succès de jeu, hélas, sont souvent éphémères. Est-ce qu’avec l’âge l’esprit s’engourdit? Que la motivation s’étiole? Que d’autres adversaires, plus forts encore, se dressent sur votre route? Pâris de Saint-Germain se mit à perdre plus souvent qu’à son tour et, mauvais gestionnaire de sa fortune, se laissant aller à des dépenses inconsidérées, il n’eut bientôt plus un sou vaillant. Criblé de dettes, en butte à l’opprobre de ceux qui l’avaient choyé, au désintérêt de ceux qu’il avait nourris, il vendit ses derniers biens et vint vivre parmi vous, sauvé de la misère par ce parent américain qui lui faisait l’aumône.

 

L’oncle en question, dépourvu d’enfant, avait vendu ses nombreuses propriétés à de richissimes investisseurs étrangers. À sa mort, intervenue l’an passé, il a laissé à Pâris un héritage colossal, de l’ordre de cent millions de rente annuels. Pendant quelques jours, celui qui était encore "M. Germain" a hésité, mesurant les bonheurs que sa vie retirée lui avait apportés, pris de vertige à la vue des abîmes de démesure qui s’ouvraient de nouveau devant lui. Fallait-il abandonner tout ce qu’il avait construit ici, les petits Clément, Jean-Christophe, Mamadou, les soirées bimensuelles entre gens simples et turbulents, dans l’anonymat d’un terroir lointain?

 

Quel connaisseur de l’être humain douterait du choix qui fut fait? Pâris de Saint-Germain, étouffant ses remords, mais sans le courage de vous dire en face sa décision, partit en catimini se réinstaller dans la grande ville qui avait fait sa ruine. Il occupe désormais un magnifique hôtel particulier dont il s’emploie à faire réaménager le parc. Ses invités, triés sur le volet, sont moins agités que vous, ils s’assoient sagement là où on leur dit de le faire, et jamais ne prononcent un mot plus haut que l’autre. Il rejoue au whist avec les meilleurs joueurs d’Europe, se souciant désormais fort peu de perdre chaque soir une montagne d’argent s’il peut de nouveau se mesurer à eux."

 

Holmes se tut. Nos hôtes baissaient tristement la tête, jusqu’à ce que l’un d’eux s’emporte: "Et nous alors? Peut-on nous oublier comme cela? Nous prendre quand on est M. Germain, nous jeter sitôt qu’on redevient Pâris de Saint-Chose? N’y a-t-il, dans la vie, que votre sale argent?"

 

Holmes haussa les épaules, se leva et prit sa canne: "Vous m’avez demandé de retrouver votre M. Germain, je l’ai retrouvé. Je n’ai jamais prétendu pouvoir le faire revenir."

 

* * *

 

Dans le train qui nous ramenait vers Calais, j’interrogeai Holmes: "que pensez-vous que ces braves garçons vont faire?" Il fit la moue qu’il affectionne quand on lui soumet une question qui ne l’intéresse pas: "Je ne suis que détective, dit-il, je me contente d’explorer les faits, pas de sonder les âmes." Puis, après avoir réfléchi un peu, et comme s’il me faisait une faveur:

 

"Vous savez, Watson, la psychologie nous apprend qu’il y a trois types d’amoureux: ceux qui aiment l’être aimé; ceux qui aiment l’amour; ceux qui aiment l’être aimant. La réaction au délaissement dépend de la catégorie dans laquelle vous vous situez – il en ira de cette fois-ci comme de toutes les autres.

 

Ceux qui aimaient M. Germain pour lui-même continueront d’aimer Pâris de Saint-Germain. Ils suivront dans les gazettes les résultats de ses parties de whist. Ils essaieront de le croiser aux Tuileries, pendant la promenade, et le salueront respectueusement, dans l’espoir qu’il leur fasse un petit geste de la main. Ils continueront d’en parler avec dans la voix cette pointe d’émotion qui résiste même au temps qui passe.

 

Ceux qui aiment avant tout l’amour, dans sa pureté, dans son idéal, renieront Pâris de Saint-Germain. Ils ne supporteront pas la tromperie, le mensonge; ils ne retrouveront pas dans les traits du dandy mondain, du milliardaire flambeur, le visage de celui qu’ils chérissaient. Ils auraient l’impression de se trahir en persistant dans leur épanchement pour un objet qui n’en est plus digne.

 

Et puis il y a ceux qui, grâce à M. Germain, s’aimaient eux-mêmes un peu plus – eux, sans nul doute, vont souffrir le martyre. Grâce à cet inconnu qui avait chamboulé leur vie, ils s’étaient sentis valorisés, membres d’une même famille, unis par des liens que rien ne pouvait briser. Ceux-là n’accepteront pas l’abandon, ils nourriront un ressentiment sourd, parfois une colère ouverte: ils tenteront d’entrer dans l’hôtel particulier de Saint-Germain, ils insulteront ses nouveaux amis, ils siffleront au passage de sa calèche jusqu’à ce que la maréchaussée vienne les disperser. Ils ne pardonneront jamais que, après leur avoir fait vivre de si belles choses, Pâris les laisse se sentir si petits, si vides, si seuls.

 

Vous me demandez s’ils en guériront? Ma foi, Watson, le temps guérit de beaucoup de choses, et la mort guérit de tout. Et maintenant, si vous le voulez bien, parlons d’un autre sujet."

 

 

Ilf-Eddine a publié le roman La Dernière ronde (Elyzad, 2011) qui met en scène un joueur d'échecs russe revisitant sa propre vie au cours de son dernier tournoi. On doute que l'auteur conçoive les matches de football seulement comme des parties d'échecs, mais c'est aussi lui qui avait écrit (entre autres textes publiés ici) le portrait de l'exceptionnel Simen Agdestein – international norvégien devenu grand maître international d'échecs. Il peut bien décrocher des prix littéraires, son principal titre de gloire restera pour nous sa contribution au mythique blog Paris Sonne le Glas (2008-2009).

 

 .

 

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