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Constantin Gaschignard

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Lettre ouverte à… Laurent Blanc

Et le "cerf-volant cosmique" s'envola

Le "but du siècle" est d'autant mieux entré dans la légende qu'il a été légendé d'un commentaire tout aussi exceptionnel qui fit trembler les postes de radio de millions d’Argentins. 

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Il est des souvenirs, ou des récits de vieux, qui raniment ou créent les fantasmes. Le but que Diego Maradona inscrivit au bout d’une course qui terrassa six Anglais, en quart de finale de la Coupe du monde 1986 à Mexico, a traversé les années.

 

À qui attribuer ce moment de légende? À Maradona bien sûr, mais aussi à Victor Hugo Morales, dont le commentaire est resté dans toutes les mémoires argentines et au-delà. Dans la fournaise d’un après-midi d’été mexicain, la passion a embrassé le génie lors de quelques secondes hors du temps.

 

Quatre minutes avant la course épique, la non moins mythique "main de Dieu" a provoqué la fureur des Anglais, un but volé qui prépare le terrain du second. L’équipe adverse y perd ses nerfs, Maradona va la faire exploser.

 

 

 

 


« J'ai eu un black-out »

C’est là que commence la fête. Depuis la tribune de presse, Victor Hugo Morales, vedette de la radio argentine, confie à son micro tout ce qu’il voit. Sa mission est de faire vivre à des millions d’Argentins le match par les oreilles, de les laisser l'imaginer grâce au son de sa voix.

 

En cette 55e minute, Maradona entame sa chevauchée au milieu du terrain. "Ça y est, Maradona a la balle, il est surveillé par deux joueurs, il contrôle la balle." Avec une facilité déconcertante, il se débarrasse des deux Anglais. "Il dépose le troisième", poursuit Morales. Et de trois. "Il va passer la balle à Burruchaga", mais non: "Siempre Maradona, genio, genio, genio, ta ta ta ta ta ta ta."

 

Tandis que l’homme au micro s’époumone, la comète crochète un quatrième Anglais, se trouve face au gardien, choisit de l’éliminer, résiste au retour d’un ultime joueur et pousse le ballon dans le but vide. C’en est trop pour Morales qui, dès cet instant, est secoué d’une émotion qui confine à la folie.

 

"Y goooooooool! Goooooool!" But! Le journaliste se lève et serre le poing. Il célèbre avec d’autant plus de rage que le public s’était jusque-là montré hostile aux Argentins. Il dira: "J’étais tellement exalté que j’ai eu un blackout". Les onze secondes de course de Maradona ont certes donné lieu à une description inimitable, mais ce qui suit est digne des grandes envolées du théâtre lyrique.

 


« Merci Dieu, pour le football, pour Maradona »

Maradona célèbre son but en courant bras levés. "J’ai envie de pleurer! Dieu saint, vive le football! Diegooool, Maradona, je pleure pardonnez-moi." Il aurait pu s’abstenir de le préciser, à l’écouter, on comprend qu’il est entré en transe. "Maradona, dans une course mémorable, la meilleure action de tous les temps!"

 

Survient alors une expression singulière qui vient signer cette émotion lunaire: "Cerf-volant cosmique". Il en expliquera plus tard l’origine. Quelqu’un en Argentine avait qualifié Maradona de barrilete (cerf-volant), comme une métaphore de son caractère changeant et lunatique, tantôt dieu, tantôt diable.

 

 

 

 

En un but usurpé et un but sublime, Maradona s’était résumé. Le "cerf-volant" monte donc aux lèvres de Morales, assorti d’un "cosmique" qui évoque la grandeur, la Coupe du monde, les étoiles. Au cœur de l’émotion, deux mots venus de nulle part enfantent une expression qui entrera dans la légende.

 

Frappé par la grâce, Morales achève sa tirade avec la justesse des grands comédiens, et ce qu’il faut d’inflexion du ton pour se poser en douceur: "De quelle planète viens-tu, pour laisser sur ton chemin autant d’Anglais, pour que tout le pays soit un seul poing serré, hurlant pour l’Argentine? Argentine 2, Angleterre 0. Diego, Diego Armando Maradona. Merci Dieu, pour le football, pour Maradona, pour ces larmes".

 


Cette chevauchée

Le destin ne faisant jamais les choses à moitié, une anecdote apporte un peu plus de saveur au miracle. En 1980 les deux pays s’étaient croisés à l’occasion d’un match amical, au cours duquel Maradona s’était lancé dans un slalom assez semblable à celui qui devint mythique.

 

Sauf que, face au gardien, il avait tiré à côté. Le soir même, son frère lui révèle ce qui a manqué: il aurait dû dribbler le gardien. Il n'est pas impossible que, six ans plus tard, cette conversation ait traversé son esprit au moment de crocheter le portier anglais pour déposer le ballon dans les filets...

 

Cet après-midi-là, le plus beau but jamais marqué est couronné d’une description unique, accordant l'œil et l’oreille, associant le joueur et l’homme de radio pour l'imprimer dans les mémoires.

 

Au-delà de cette fusion ponctuelle de talents, on aime le "but du siècle" pour ce qu’il représente d’une époque qu’à défaut d’avoir connue, on aurait voulu goûter et qui laissait, sur le rectangle vert, de l’espace aux artistes pour s’exprimer. Quoi de plus romantique alors que cette chevauchée, ce voyage, cette traversée contée par un monologue ardent?

 

À la radio, l’espace du terrain se retrouvait à l’antenne, et le commentaire ne se contenait pas dans la crainte du mot de trop ou de côté. La flamme allumée par Maradona sur le terrain graveleux d'un quartier de Buenos Aires a grandi ce jour où il a fait tomber la foudre sur la tribune de presse. Elle n’a jamais tant brillé qu’à ce moment-là.

 

 


 

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