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Maniche Nails

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Tabloïd, numéro 3

Et la Premier League disparut du poste...

En 2012, la rétractation des chaînes a conduit à la suspension des droits télés en Premier League. Privée de diffusion, la première division du football anglais ne s'en porte finalement pas plus mal...

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Printemps 2012, bref rappel des faits. Alors que la rumeur évoque des sommes démentielles, autour de trois milliards de livres, pour la cession des nouveaux droits télés en Premier League (couvrant la période 2013-16), les deux acheteurs potentiels, Sky et British Telecom – chacun en quête du monopole du marché –, se rétractent au dernier moment, non désireux de partager un gâteau aussi onéreux. La Premier League n'étant pas un championnat à brader, aucun autre diffuseur n'a les moyens de s'aligner sur l'offre avortée des deux géants de la télécommunication, et les propositions de rachat par les chaînes Trace Sport ou Jewellery Maker pour un penny symbolique sont logiquement rejetées.

 

Le résultat de ce bras de fer n'est pas sorcier à deviner : il n'y aura plus de couverture télévisée de la Premier League sur toute cette période (en cours), ni en Grande-Bretagne, ni à l'international faute d'images à acquérir pour les diffuseurs étrangers. À l'heure d'un premier bilan, l'institution phare du football anglais – qui n'a certes plus glané de trophée européen depuis 2012 – n'a pas disparu pour autant et continue d'être une référence dans le monde entier. Et si cette suspension des droits télés n'avait pas été un événement aussi cataclysmique que prévu ?

 

 

Berkeley Premier League

Pour Richard Scudamore, l'ambitieux président exécutif de la Premier League, l'échec total des négociations fut évidemment un camouflet. Loin d'avoir pu assouvir ses désirs de "championnat le plus riche du monde", il était conscient que l'immense préjudice économique subi risquait bien de produire les effets inverses à court terme. À très court terme, même, au regard de la défection des partenaires historiques, Barclays et EA Sports, dès la fin de la saison 2011-12, un an avant l'entrée en vigueur des nouveaux droits télés (inexistants, donc).

 

Dans la foulée, les sponsors des clubs ont aussi exprimé leur soudaine intention d'aller chercher ailleurs une visibilité plus large. Adieu les Samsung, Fly Emirates et autres Aon, firmes pourtant solidement implantées dans le paysage footballistique britannique des années précédentes. Du côté de Manchester United, le mastodonte de l'assurance ira même jusqu'à céder son précieux encart sur la célèbre tunique rouge à Hickson & Black’s, épicerie fine située le long de Barlow Moor Road, au sud de la cité industrielle. Richard Arnold, le directeur commercial du club, assurait ne pas voir dans ce renouvellement d'un marketing à dimension plus réduite la catastrophe financière tant annoncée: "Considérer que notre cœur de cible puisse être nos propres supporters qui se rendent au stade et non la ménagère devant son écran à l'autre bout du monde n'a en soi rien d'aberrant."

 

Néanmoins, avec le recul, il faut bien admettre que le risque d'une crise économique, doublée d'une crise de confiance sans précédent, était plus que réel outre-Manche après cette gigantesque fuite des capitaux. Ceci dit, même en considérant le pire des scénarios, le mot d'ordre était alors de différer coûte que coûte la déroute du pays à après les Jeux de Londres, si l'on se fie aux échos émanant de cabinets influents. Appliqué au domaine du football, le célèbre traité philosophico-économique de Georges Berkeley Sur les moyens de prévenir la ruine de la Grande-Bretagne, écrit il y a près de trois siècles, revenait d'un coup sur toutes les lèvres, signe d'un malaise général quand même tangible.

 

 

Quel avenir pour les clubs et les joueurs ?

Ce fut pourtant davantage la désunion que la panique qui prima au sein des clubs juste après l'annonce de la disparition des droits télés, et par conséquent de leur généreuse redistribution. Un communiqué signé par Cardiff et Swansea fit part d'un vœu conjoint d'adhérer à la Fédération galloise à compter de 2013, mettant en avant d'indéniables raisons géographiques. D'autres clubs, par "pure mesure préventive" (Arsène Wenger), consentirent aussitôt à quelques sacrifices, d'où le transfert improvisé de joueurs au salaire conséquents vers des terres plus prospères: Theo Walcott partit renforcer l'armada offensive du Zenit Saint-Petersbourg, Andy Carroll s'envola pour Besiktas et Salomon Kalou à Lille.

 

Du côté des Queens Park Rangers, "sauvés" in extremis pour un petit point de la relégation, un sabordage complet de l'effectif était même initialement prévu pendant l'intersaison en vue d'éviter tout risque de maintien la saison suivante. Certes, cet effet d'annonce tapageur restera finalement sans suite, à l'exception notable de la signature de Djibril Cissé - qu'aucun membre de la direction ne prendra la peine de justifier. Cela n'empêchera pas le club de réaliser son plan officieux en terminant bon dernier du championnat.

 

Les faits étaient là: hors bon parcours en coupes, il allait devenir financièrement plus avantageux d'évoluer dans l'antichambre de l'élite. Au point de se demander, si, sans le vouloir, la Fédération anglaise de football (FA) n'avait pas frappé là un coup retentissant face à une Premier League (trop?) autonome et – jusqu'ici - peu avide de partager le butin. Certains observateurs, comme Oliver Kay du Times, ont ainsi pu évoquer un "retour de bâton" en pointant qu'à côté de cette situation inédite, les coupes nationales et surtout la deuxième division - compétitions organisées par la FA - allaient continuer de bénéficier des mêmes droits de diffusion qu'auparavant. Pour le Prince William, président d'honneur de la fédération, ce nouveau rapport de force ne changeait cependant rien à l'avenir immédiat du Championship. "En revanche, comme notre troisième division s'appelle déjà la League One, on pourrait songer à intervertir avec la Premier League."

 

 

Les socios de Chelsea et Saint Steven Gerrard

Mais qu'en est-il des principaux intéressés, les spectateurs, qui aux dernières nouvelles étaient trois milliards à suivre la Premier League, et ce dans plus de cent-soixante-dix pays? Pour le journaliste sportif Darren Tulett, spécialiste à beIN Sports de la Ligue 1 depuis 2013 ("mais amoureux de son spectacle depuis toujours"), la forte attractivité du championnat anglais reposait essentiellement sur son exposition inégalée. Un jugement que nous serions bien en peine de valider, une récente enquête faisant toujours figurer Liverpool, Manchester United ou Arsenal parmi les clubs les plus populaires au monde, et Chelsea, – malgré le rachat par ses abonnés – en tête des plus détestés (ce qui n'en demeure pas moins un excellent indicateur de notoriété).

 

En effet, là est le paradoxe majeur de cette révolution télévisuelle: la Premier League n'aura peut-être jamais autant attiré les regards que dépossédée de ses images. Comme si la privation avait ravivé une passion authentique et décuplé l'imaginaire, certes parfois un brin décalé de la réalité. Fait amusant: dans certaines régions, les enfants dessinent encore Bacary Sagna avec des tresses. Une adaptation du public sans heurts significatifs qu'on aurait, en fait, pu prévoir dès le début, surtout à l'heure de l'omniprésence des réseaux sociaux où la culture du commentaire prévaut bien souvent sur celle de l'observation.

 

L'exemple canonique qui vient tout de suite en tête pour illustrer ces nouveaux comportements est le match Liverpool-Chelsea du dimanche 27 avril 2014. Ce jour-là, seules les 44.726 personnes présentes à Anfield virent la glissade lourde de conséquences - la fin des espoirs de titre pour les Reds - du capitaine emblématique Steven Gerrard. Pourtant, magie de Twitter, en moins de cinq minutes l'information a déjà fait le tour du monde. Si les réactions à chaud (railleuses ou désespérées) se font d'abord dominantes, c'est bientôt la libre fantaisie des internautes qui l'emporte. Gifs animés avec incrustation de peaux de banane ou de savonnettes, montages grossiers (pour certains tout bonnement hilarants) de Gerrard sur son séant envahissent la toile par milliers, couronnant la bourde malheureuse en mème de l'année. "C'est quand même un peu affolant tout ce cirque, tente de tempérer le chroniqueur web Vincent Glad. Une telle frénésie autour d'une scène que quasiment personne n'a vue, ça nous ramène direct à la vie de Jésus!" Alors, les joueurs de Premier League sont-ils condamnés à devenir, plus que de simples stars, de véritables icônes modernes?

 

 

La chasse aux hackers

Richard Scudamore n'aura en tout cas cessé de se montrer intransigeant vis-à-vis de la protection de ses poulains. Puisque personne n'a voulu acheter son championnat, personne ne le lui volera. Il était évident que la non-retransmission des matches entraînerait de nombreuses tentatives d'enregistrements pirates. C'est pourquoi, pour dissuader tout acte malveillant, les sanctions prévues à cet effet furent exemplaires.

 

L'an dernier, l'étudiant démasqué qui diffusa sur YouTube une vidéo intitulée "20 September 2014 Burnley 0-0 Sunderland highlights" se vit ainsi attribuer une amende de deux millions de livres, un record pour un délit de contrefaçon. Une somme extravagante que l'avocat du jeune homme put heureusement, après appel, réduire de moitié en faisant valoir que les conditions d'enregistrement étaient exécrables tout en haut de la tribune Jimmy McIlroy du Turf Moor Stadium.

 

Un mois auparavant, le ton s'était déjà durci du côté de Manchester United, avec dorénavant l'interdiction formelle de pénétrer Old Trafford muni d'une tablette; officiellement pour des raisons de sécurité, une étude ayant prouvé que "l'impact potentiel occasionné par le jet d'un appareil équipé d'un système vidéo en HD jusqu'à 30 images par seconde [serait] supérieur à celui, au hasard, d'un Nokia 3310 beaucoup plus inoffensif" (extrait du communiqué publié par le club). Qu'à cela ne tienne, peu de gens se montrèrent dupes de cette nouvelle supercherie, et c'est bien assez heureux comme ça d'avoir pu conserver leurs yeux d'enfants et une voix pleine de trémolos au moment d'entonner "Glory Glory Man United" qu'ils continueraient de se rendre au stade.

 

Lire aussi: Dans un monde sans transferts...

 

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