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Antoine Faye

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Du monde aux Balkans

Espagne : le racisme banalisé?

Le racisme s'enracine-t-il dans l'Espagne du football? Longtemps marginale dans les stades espagnols, la violence montre des signes de propagation, avec la xénophobie comme principal vecteur...
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Si le supporter espagnol est généralement considéré comme un passionné gesticulant et vociférant, il est rarissime qu'il en vienne aux mains pour des questions de clubs. La violence en Espagne reste souvent plus dialectique que physique, et jusqu'à la fin des années 90, elle épargne généralement les stades. Seule existe alors une rivalité souvent respectueuse entre des équipes d'une même ville ou bien entre deux entités, rivales depuis la naissance du football en Espagne. Et quand bien même il y a inimitié, celle-ci ne franchit pas les limites du terrain.

Cette image est-elle trompeuse? Peut-être... Car en cette fin de 20e siècle, les médias rendent très peu compte des incidents entourant les matches. S'il n'y a pas de mort, ou de journalistes agressés, les medias gardent le silence sur ces “incidents marginaux”. Or, des bribes de violence entrent dans les stades, et deux faits-divers sont suffisamment graves pour que la presse ne puisse les ignorer: en plein règne du Real de Madrid des années 80, une banderole “ETA, tue-les!” est déployée au Stade San Mamés de Bilbao, pour le match opposant l'Athletic au Real d'Hugo Sánchez. En 1998, Aitor Zabaleta, supporter du club d'Osasuna est poignardé par Ricardo Guerra, supporter de l'Atlético Madrid, à la suite du match opposant les deux clubs au Stade Vicente Calderon. Des faits difficilement dissimulables, mais encore considérés comme isolés, en dépit du fait que ces dernières années, les stades espagnols ont connu une nette montée de la violence.



Des noms d'oiseaux…
Si les attitudes cherchant à déstabiliser l'adversaire sont courantes dans le football espagnol, les cris et insultes racistes ont longtemps échappé à l'éventail des gentillesses que le public adresse aux adversaires du jour. Le supporter espagnol préfère critiquer la filiation des joueurs, ou leur embonpoint, quand il ne le bombarde pas d’objets en tout genre (briquet, pièces de monnaie, ou une tête de cochon quand il en passe une à portée de main, etc). Mais, comme ailleurs, les attitudes xénophobes ont franchi les portiques, et se sont installées en tribune, sous le regard passif d'instances sportives peu concernées. Et lorsque Luis Aragonés dérape en pleine session d'entraînement de la sélection espagnole (1), la fédération ne réagit qu'après le tollé suscité par les propos du Sabio de Hortaleza.

racisme_aragones.jpgGênée par la tournure des événements, la RFEF (Real Federación Española de Fútbol) traîne en effet les pieds pour sanctionner son sélectionneur. Au stade Santiago Bernabeu, le match contre l'Angleterre se dispute dans une ambiance délétère où les sifflets alternent avec des cris de singes accompagnant les joueurs métis ou noirs de la sélection insulaire. L'un des joueurs les plus touchés par ces attaques est Ashley Cole, dont le nom apparaît pourtant en bonne place parmi les priorités de recrutement du Real... Pressée de toutes parts, la fédération inflige une amende de 3.000 euros à Luis Aragonés (2), tout en considérant que les propos du sélectionneur sans être “racistes” sont tout de même constitutifs de “faute grave”. Ce bel exercice de stylistique ne convainc personne et Thierry Henry, le “Noir de m...” visé par les propos de l'entraîneur espagnol, considère cette amende comme “ridicule”.



… aux cris de primates
Avec cet incident, qui marque un tournant dans le comportement des supporters ibériques, on voit les comportements racistes se multiplier dans les stades, sans que la Fédération renonce à la politique de l’autruche. En témoigne son barème de sanctions: jusqu'à 6.000 euros d'amende pour une première condamnation et un maximum de 18.000 euros en cas de récidive. Étonnamment, il faudra attendre février 2005 pour qu'un club espagnol souffre les foudres de la Commission de discipline. Richard Morales Aguirre,sous le maillot d'Osasuna, essuie les insultes racistes des supporters de Getafe,  grands habitués de la spécialité. Une sanction... une première, mais dans la discrétion. 

racisme_morales.jpgLes joueurs visés par ces actes racistes réagissent diversement: Morales ne les dénonce pas et essaye de leur donner “le moins d'importance possible” (3), à l'opposé d'un Samuel Eto'o qui ne manque jamais de relever les comportements hostiles dans les tribunes. L'attaquant du Barça est l'objet de nombreuses attaques venues des gradins, à Saragosse et Getafe notamment. En 2005, le Camerounais avait essuyé les cris de singe d'une poignée de supporter de Saragosse. La réponse est cinglante: un but en guise de bâillon, qu’il fête en mimant les gestes d'un orang-outan. Cette célébration a fait scandale, et Eto'o la justifie ainsi: “Les supporters ont payé leur place pour voir un singe, donc, je fais une danse de singe, puisque c'est ce qu'ils sont venus voir”.



L'Eto'o qu'on ressert
Eto'o avisait le même jour que le racisme dans le football prenait de plus en plus d'ampleur. Une saison plus tard, ce n'est plus une poignée de supporters, mais une large partie du public qui s'en prend à l'attaquant camerounais. À la 74e minute du match opposant le Barça au club maño, le blaugrana jette l'éponge. Prenant le chemin des vestiaires, Eto'o provoque la stupeur de tous les témoins présents sur place. Seule l'intervention de Frank Rijkaard le persuade de poursuivre le match.

Devant la répercussion de cet incident dans la presse internationale, les autorités espagnoles se devaient d'infliger une sanction exemplaire à Saragosse? Que nenni. La fédération joue petit bras: 9.000 euros d'amende. Eto'o, qui demandait la fermeture du stade de la Romareda pour une année (4), n'a pas eu satisfaction. Sepp Blatter qualifie la sanction de “ridicule” (5), et la FIFA lance un chapelet de mesures dont l'application reste à la discrétion des fédérations nationales. Au chapitre des lamentations, soulignons les propos de Angel Torres, Président du Getafe, qui considère que Eto'o est un “provocateur” (6). Pour ce dirigeant, il faut croire que les problèmes n'existent que quand on en parle...


Dérapages
Si l'attitude de Samuel Eto'o a suscité de vives réactions, il ne faut pas oublier que d'autres joueurs ont été victimes de l'attitude des supporters cette saison. Soulignons le traitement réservé à un autre Camerounais, Carlos Kameni, portier de l'Espanyol de Barcelone, qui a eu le désagréable privilège d'être couvert d'insultes racistes par le Frente Atlético (7), à Madrid, mais aussi par ses propres “supporters” – les Brigadas Blanquiazules (8). En quittant quelque peu le thème du racisme, le verbe est proféré avec de plus en plus de véhémence par les supporters espagnols. Témoin en est la banderole déployée par les supporters de l'Alavès, à l'encontre de l'avant-centre de Málaga, Salva Ballesta: “Salva, muérete” lisait-on (9).

Et quand ce ne sont pas les supporters qui insultent, ce sont les dirigeants qui s’égarent. Ainsi le regrettable Dimitry Piterman, le président-actionnaire-entraîneur d’Alavès conseillait-il aux Brésiliens du Real Madrid de célébrer leurs buts en imitant le pingouin (10). Et avec la même finesse, Javier Clemente notait, dans la conférence de presse suivant le match entre le Barça et l’Athletic Bilbao, que "ceux qui crachent [sur un autre joueur] sont ceux descendent des arbres". Au cours du match, Samuel Eto’o avait craché sur Unaí Exposito, défenseur de l’équipe basque, entraînée par Clemente.



Racisme bête ou méchant ?
Il est difficile de déterminer si ces comportements sont révélateurs – s'ils relèvent d'un racisme profond –, ou s'ils correspondent plus majoritairement à l'attitude bête et méchante consistant à provoquer l'adversaire par tous les moyens symboliques disponibles. C'est le cas d'une majorité de personnes qui feraient pourtant mieux de garder le silence et auxquelles les contradictions ne font pas peur: lors d'Atlético Madrid-Barça, les quelques cris de singe accompagnant Eto'o disparaissent miraculeusement lorsque Perea lui ôte le ballon. Et quand Eto'o est conspué par un bon nombre de supporters de Saragosse, Ewerthon est épargné. Comme quoi, il arrive que la couleur d'un maillot efface celle de la peau. Cette idée d'une "racisme de provocation", plus opportuniste qu'enraciné, semble confortée par les résultats d'une étude menée par le gouvernement espagnol, qui indique que le racisme et la xénophobie restent limités (11).

racisme_diarioskin.jpgPour autant, le racisme des stades espagnols n'est pas seulement circonstanciel: dans le retentissant livre "Diario de un Skin", Antonio Salas raconte comme il s'est infiltré durant un an dans les milieux neo-nazis espagnols, et constate les connexions entre cette mouvance et plusieurs groupes de supporters. Mais il révèle aussi l'immense passivité des dirigeants des clubs face à ces groupuscules. Salas rend ainsi compte de cette violence ordinaire des ultras de nombreux clubs, qui multiplient les ratonnades contre les supporters de clubs idéologiquement hostiles, ou les "non-européens" passant à leur portée.



Ultras sourds à la raison
Parmi ces groupes, on retrouve bien sûr les Ultras Surs du Real de Madrid, les membres du Frente Atlético, de l’autre club Madrilène, ceux des Brigadas Blanquiazules, pro-Espanyol de Barcelone, ou certains affiliés au Fondo Ligillo, de Saragosse (12). Le cas des Ultras Surs mérite une attention particulière : depuis des années, ce groupe exhibe fièrement les oriflammes franquistes dans les gradins du Stade Santiago Bernabeu. Certains d'entre eux s'étaient même illustrés au BayArena de Leverkusen en multipliant les chants pro-nazis...

racisme_ultrassur.jpg

Le pire est sans doute que les Ultras Surs sont un état dans l'état Merengue. Leur magazine interne exhibe régulièrement les stars de l'équipe première, portant fièrement l'écharpe à la double hache, symbole explicite de cette confrérie. La direction du Real Madrid a longtemps octroyé des dizaines d'invitations que les Ultras Surs revendaient pour assurer la subsistance économique de leur organisation... Et aucun dirigeant Madrilène n'oserait s'attaquer à ces fidèles supporters: d'une part, ils représentent une manne électorale indéniable, d'autre part, les mouvements ultraviolents dans lesquels militent bon nombre d'Ultra Surs, ôtent à leurs détracteurs une large part de leur motivation. 



Des mots aux gestes ?
L'évidence s'impose : la violence devient récurrente dans les stades espagnols. Au-delà des cris et injures racistes, l'intégrité des joueurs et arbitres semble désormais menacée. Ces dernières semaines, deux affaires sérieuses ont alourdi le passif des supporters violents: en quart de finale de Copa del Rey, à Valence, l’un des juges de touche accompagnant Megía Davila, est touché à la tête par un objet lancé des tribunes (13). En Liga, voilà quelques jours, le public du stade Vicente Calderon s'est une nouvelle fois distingué: Andrés Palop, gardien du FC Seville reçoit une canette en pleine tête. Bien que gisant sur la pelouse, une pluie d'objets continue à le viser, parmi lesquels on relèvera une bouteille de Whisky. En infligeant 3.000 euros d'amende au club colchonero (14), le Comité de discipline espagnol a provoqué le réveil du gouvernement, qui réclame des sanctions plus fermes pour ce type d'incidents.

Enrique Cerezo, président de l'Atlético, a pour sa part annoncé vouloir se lancer dans une politique de répression envers les fauteurs de trouble. Le club – qui connaît une situation sportive et économique délicate – doit gérer les agissements récurrents de ses supporters les plus radicaux. Une attitude responsable, mais qui pour l'heure, semble isolée. Après les incidents opposant Samuel Eto'o aux supporters de Saragosse, la direction du club n'a pas pris de mesures particulières pour remédier au phénomène : à tel point que les joueurs de couleur du Real de Madrid, en déplacement à Saragosse voilà deux semaines, ont reçu le même traitement que l’attaquant Barça. Et quatre supporters du club maño, pris sur le fait, ont été condamnés à 6.000 euros d'amende. Plus récemment, le 9 avril, Eto'o a de nouveau fait l'objet d'insultes racistes distillées par les supporters du Racing de Santander. Trois jours à peine après les faits, le club a écopé d'une amende de 6.000 euros, le maximum prévu par les règlements de la RFEF.



La FIFA pour le retrait de points
Prise de conscience véritable ou effet d'annonce? Pour l'heure, les autorités semblent toujours plus promptes à réprimer les messages indépendantistes du Camp Nou ou de San Mamés, qu'à agir durement contre les expressions racistes. En comparaison, les 25.000 euros d'amende infligés à l'Inter de Milan pour les insultes de ses supporters envers Marc Zoro (voir les Cahiers du football n°22), montrent l'écart existant en Europe entre des fédérations confrontées aux mêmes problèmes (15).

Une telle situation justifie des actions volontaristes de l'UEFA ou de la FIFA. En adoptant une réglementation extrêmement sévère qui a pour but d'éradiquer le racisme des stades, dès la prochaine Coupe du monde (pourquoi attendre, d'ailleurs?), la FIFA fait monte d'une certaine forme d'engagement, mais l'application de ces règles reste encore floue. Car tout en saluant le fait que "si un joueur, un officiel ou un spectateur fait preuve d'un comportement discriminatoire ou irrespectueux, son équipe perdra trois points dès la première infraction. Six points à la deuxième. La troisième sera sanctionnée par la relégation. Pour des matches où aucun point n'est attribué, l'équipe concernée sera disqualifiée", reste à savoir qui devra décider des sanctions et qui aura le courage de les appliquer.

D'autre part, ces mesures ne font que la moitié du chemin. Car si la lutte contre le racisme dans les stades doit être une préoccupation majeure de la FIFA et de l'UEFA, il ne faudrait pas que les autres types de violence soient oubliés (rappelons les exemples de Dida, ou d'Anders Frisk, la saison dernière). Les dirigeants du football pourraient peut-être profiter d'un de leurs prochains banquets pour poser sur un coin de table les bases d'une réglementation internationale en la matière. Car pour gérer de manière cohérente une situation qui se détériore sur l'ensemble du continent, rien de plus efficace que de faire appel à l'instance géographiquement compétente, sans déléguer l'application de principes généraux à des fédérations qui avancent à reculons...



(1) Lire l'article de AS.
(2) Lire l'article de La Nueva Espana.
(3) Lire l'article de AS.
(4) Lire l'article de 20 Minutos.
(5) Lire l'article sur terra.es.
(6) Lire l'article sur El Mundo.
(7) Lire l'article de Marca.
(8) Lire l'article sur El Mundo.
(9) Littéralement : "Salva, meurs". Le conflit entre les supporters basques et Salva date d'une interview du joueur sur la Cadena Ser, dans laquelle le joueur avait pris des positions hostiles au nationalisme basque. L'an dernier, le joueur avait été reçu par des pancartes similaires au Stade de San Mamés, à Bilbao.
(10) A cette époque de la saison, lorsque Ronaldo, Robinho, Roberto Carlos ou Bapstista trouvait le chemin des filets, les quatre Brésiliens célébraient leur but en imitant un animal.
(11) Il ressort de cette étude que 85% des Espagnols sont favorables au regroupement familial pour les immigrés, 91% pour qu'ils aient droit à toucher le chomâge, 80% souhaite les voir voter, et 86% pour qu'ils puissent obtenir la nationalité espagnole.
(12) Pour un panorama complet des groupes ultras espagnols. 
(13) Lire ici.
(14) Soyons précis : 3.000 euros pour le jet de canette, et 5.000 euros pour le manque de vigilance des stadiers qui n'ont pas évité l'entrée de tels objets : dépêche Reuters).
(15) Même si Di Canio bénéficie d'une paix royale...
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