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Jacques Blociszewski

 

Chercheur et spécialiste des technologies audiovisuelles, il est partisan d'une réflexion critique sur la mise en scène du spectacle sportif. Auteur de Le Match de football télévisé (éd. Apogée).


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[JDD #5] Professor X

En Bundesliga, l'arbitrage vidéo passe au stade critiques

Erreurs, polémiques, imbroglios, règles changées en secret: mise en œuvre cette saison en Allemagne, l'assistance vidéo à l'arbitrage a mal passé l'épreuve du réel.

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Cette saison en Bundesliga, l’assistance vidéo à l'arbitrage a été adoptée avec confiance. Aujourd'hui, le bilan est très loin de l'optimisme initial: cette expérience a été émaillée de polémiques et d'erreurs qui provoqué une vague de doutes et de critiques.

 

Cette vidéo-assistance à l’allemande a été initialement élaborée pour une utilisation minimaliste – mais déjà considérable –, c’est-à-dire concernant exclusivement les "fautes claires". Ainsi sur des actions que l’arbitre n’a matériellement pas pu voir (exemple: une agression commise dans son dos ou un but marqué de la main alors qu’il est masqué par un joueur…).

 

 

 

De "faute claire" à "fort doute"

Début novembre 2017 on apprit pourtant que ces dispositions avaient soudainement été changées, dès septembre, en secret et dans le sens d’un impact plus fort de la vidéo sur les matches. En effet, à l'initiative de la direction des arbitres de la DFB (la fédération nationale), la vidéo s’est trouvée brusquement étendue à toute action ayant suscité chez l’assistant-vidéo un "fort doute" sur le bien-fondé de la décision arbitrale.

 

Le système avait donc changé de cap. Le pouvoir de l’assistant vidéo était significativement renforcé, la régie vidéo et l’image télé concurrençaient directement le terrain. C’était évidemment ouvrir la porte à encore plus d’incertitude et surtout à une opposition frontale – au moins occasionnelle – entre les arbitres et les assistants vidéo.

 

La Direction de l’arbitrage avait bien, le 25 octobre, adressé une circulaire aux clubs de Bundesliga pour leur dire, tant bien que mal, que les règles avaient changé. Seulement, ces clubs jouaient depuis déjà quatre journées selon les nouvelles modalités sans le savoir. Pire: les chefs des arbitres n’ont même pas pris la peine d’informer le président de leur Fédération, Reinhard Grindel.

 

Entre conduite suicidaire, lapsus géant ou peur du gamin pris les doigts dans le pot de confiture, on hésite… Reinhard Grindel, pas content du tout, déclara bien sûr que c’était inadmissible et que le vrai pouvoir sur le terrain de foot, c’est l’arbitre qui en dispose, pas la vidéo! Retour donc à la case départ. Conséquence tout de même: le responsable du dossier vidéo à la DFB, également accusé de favoritisme pour son club de cœur, Schalke 04, a été remplacé…

 

 

Dans le marais des ralentis

Cet épisode rocambolesque montre à quel point l’introduction de la vidéo et donc de la télé, non plus seulement dans la retransmission des matches, mais dans le jeu et l’arbitrage eux-mêmes, peut mener à la panique de personnes plutôt sérieuses et organisées. Nous risquons vite de regretter l’instantanéité de la décision de ces arbitres droits dans leurs bottes, parfois abusés certes, mais avec une solide capacité à trancher dans la seconde des situations complexes – en préservant l'incomparable et essentielle fluidité du jeu.

 

Depuis le début de la saison, les errances de la vidéo Outre-Rhin ne passent pas inaperçues et sont sévèrement critiquées par la presse. On ne passait rien aux arbitres, désormais on ne passe rien non plus aux images et à leur mode de consultation.

 

Or il va désormais falloir plonger dans le marais des ralentis. Beaucoup de ceux qui regardent peu ou mal la télévision disent sans sourciller que la vidéo, "Ça prend trois secondes" – ou dix, ou vingt. Cette dernière version est celle de l’International Board, qui concède toutefois qu’un examen complet prend en moyenne une minute. À tous, il faudrait offrir un bon chronomètre, car rien de tout cela n’est sérieux.

 

Parmi les illustrations de délais bien plus longs: le match d’avril dernier entre Mayence et Fribourg. Après avoir sifflé la mi-temps, l’arbitre visionnait encore des images télé en bord de touche. Car outre leurs assistants de l’autre bout du pays, ils peuvent aussi faire ça eux-mêmes sur place, à l’occasion [1]. Alors que l’équipe de Fribourg était déjà rentrée au vestiaire, l’arbitre ayant décidé qu’il y avait penalty, il fallut… la faire revenir sur le terrain pour le lui faire exécuter. Vous avez dit vingt secondes?

 

 

Scandales et impasses

Au-delà des épisodes délirants ci-dessus, on a constaté, depuis le début de saison, une longue série d’erreurs plus banales, mais néanmoins redoutables, parmi lesquelles un penalty accordé à tort à Mayence contre Cologne ou la transformation d’une bonne décision en mauvaise après un passage par la régie: sur un Stuttgart-Fribourg, l’arbitre expulsa un joueur de Fribourg pour une obstruction minime, et après avis de l’assistant vidéo. Nouveau scandale. Plusieurs entraîneurs protestent vigoureusement.

 

Car en dehors du fait que la vidéo casse le rythme et l’ambiance de beaucoup de matches, il ne semble même pas évident qu’il y ait moins d’erreurs. Des statistiques ont été publiées, par exemple par le magazine Sportbild [2]. Mais elles sont, comme souvent, discutables. D’autres, par ailleurs, donnaient un autre son de cloche. Et d’abord, qu’est-ce qu’une "erreur"? Comment l’apprécie-t-on? Et si l'on fait totalement abstraction du facteur "rupture du rythme du match", que valent ces chiffres? En admettant qu'il y ait moins d’erreurs, quel est le bénéfice réel si, dans le même temps, le football est dénaturé?

 

Le lendemain de la récente finale de Coupe d’Allemagne, Bayern-Francfort (1-3). Le magazine Kicker a posé, en une de son site, la question suivante: "Pourquoi (l’arbitre) n’a t-il pu voir qu’un seul plan?" (NDLA: en bord de touche, sur son moniteur vidéo). Avec un score de 1-2, il devait décider s’il y avait penalty pour le Bayern ou non.

 

Un seul plan? Question cruciale, en effet, car le problème central de l’assistance vidéo est là:
- soit on regarde cinq ou six ralentis, c’est interminable et, régulièrement – les images pouvant se contredire ou ne rien dire –, on ne saura plus quoi penser;
- soit on ne visionne qu’un ou deux ralentis et c’est le troisième qui est peut-être le bon. Certes, là, on va "vite". Mais avec un risque d’erreur considérable… [3]

 

 

Une Coupe du monde dans la précipitation

Il est donc très important que les médias posent la question du dispositif. Le même Kicker a publié début janvier deux dossiers intéressants sur le sujet. On a pu y lire que 47% des joueurs de Bundesliga ayant répondu au sondage du journal sont contre l'assistance vidéo, 42% pour.

 

On y a aussi lu les interviewes très détaillées de trois anciens grands arbitres FIFA: Markus Merk, Urs Meier et Bernd Heynemann. Aucun des trois ne condamne la vidéo (en substance: "La vidéo peut encore progresser, il faut laisser du temps au temps, etc." – ce à quoi nous ne croyons pas, ce système comportant des dérives qui lui sont inhérentes). Toutefois, aucun des trois n’est favorable à la vidéo-assistance dès le Mondial russe. Leur message: les arbitres ne seront pas prêts, le dispositif non plus. Instructif…

 

Mais Gianni Infantino s’en fiche. Il veut son jouet et il va l’avoir. L’assistance vidéo est même d’ores et déjà intégrée dans les lois du jeu. Difficile de faire plus précipité. Rendez-vous le 14 juin en Russie, et bon courage aux arbitres.

 

 

[1] En Allemagne, tous les assistants vidéo sont réunis, chacun devant "son" match et son écran télé, dans une seule et même salle à Cologne. Pour un Bayern-Leipzig, saluons la proximité…
[2] En Serie A, les données sur la première moitié de la saison ont indiqué que 4,5% des 1078 interventions de la vidéo ont permis de corriger des erreurs de l'arbitre. Et sur les 60 inversions de la décision initiale de l'arbitre central par l'arbitre vidéo, 11 ont été reconnues comme des erreurs par les instances de l'arbitrage elles-mêmes. Lire "La VAR est dans le fruit".
[3] Lors de la finale de la Coupe de France PSG-Les Herbiers, l'arbitre de champ a lui aussi pris une décision assez rapide sur le but de Kylian Mbappé (du moins à partir du moment où il décide de faire appel à la vidéo, alors que la reprise du jeu était imminente). Mais ces vingt secondes ne lui ont pas permis de voir la faute sur Marquinhos – ce qui l'a conduit à prendre une décision erronée, annulant un but valable qui n'avait souffert aucune contestation.

 

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