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Mathias Lachenal

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Le Maracana chancèle

Éloge du streaming (de mauvaise qualité)

À coups d'algorithmes ou de statistiques, le football est de plus en plus souvent l'objet d'une scientificité douteuse – et fatigante – qui prétend prévoir l'issue des matches et des compétitions en croyant abolir le hasard.  

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Le football, comme toute discipline scientifique, se prête parfaitement à l'exercice de l'analyse rétrospective, qui consiste à expliquer, au vu du résultat final, pourquoi les choses n'auraient pu se dérouler autrement. Nul doute que la Coupe du monde, comme l'ensemble de la saison passée, nous offre par exemple son lot de "coaching gagnant", consistant rappelons-le en l'entrée en jeu d'un joueur marquant aussitôt un but. Les dénégations d'un Mourinho, accusant humblement la chance lors de l'élimination parisienne, n'y feront rien: il semble possible, pour les amateurs de football, de prévoir à priori le joueur destiné à marquer. Certes, c'est là la marque des meilleurs, mais les faits sont là: le joueur remplaçant a marqué, comme prévu.
 

Les spécialistes du ballon rond partagent avec ces coaches talentueux la maîtrise de la footballistique et l'analyse des causalités. Capables d'expliquer précisément, après un match, les causes de son résultat, ils rejoignent au panthéon des scientifiques les météorologues expliquant le temps de la veille et les économistes évoquant l'inévitabilité de la dernière crise financière.

 


 


Prendre les poulpes pour des lanternes

Il est intéressant de constater que nos spécialistes se livrent par ailleurs de plus en plus au jeu des prévisions et des paris, preuve ultime de leur maîtrise et de leurs compétences. Ils s'y prêtent avec d'autant plus de sérénité qu'ils savent bien que seules les prévisions effectivement réalisées seront, en définitive, remémorées, de la même manière qu'il ne viendrait à l'idée d'aucun commentateur de relever les fois où un joueur entré en cours de match ne marque pas. Naguère réservées aux poulpes allemands, les démarches de prédiction se multiplient, toutes plus sérieuses et scientifiques les unes que les autres.
 

Ainsi, nous explique Le Monde, la firme Electronic Arts a-t-elle utilisé ses "algorithmes" pour prédire la victoire de l'Allemagne. La banque Goldman Sachs a quant-à elle, élaboré un "modèle statistique" favorable au Brésil en analysant les résultats des matchs de 1960 à nos jours. Enfin le CIES, compilant données et indicateurs de performance, aurait découvert des indices pertinents lui permettant d'annoncer une victoire de l'Espagne.


Les chaînes et sites mandatés pour la retransmission des matches de cette Coupe du monde versent elles aussi dans la "mise en décor" scientifique du match de foot (relevée par Xavier Delaporte jeudi 12 juin sur France Culture) faite de statistiques complexes, d'explications rétrospectives et de débats d'experts. Le football est une fois de plus présenté en science totale, au croisement de la sociologie, des mathématiques, de l'histoire et de la politique. Nul doute que l'on saura nous expliquer, le 13 juillet, le pourquoi de la victoire brésilienne, ou son élimination par en huitième de finale, à l'aune du ressenti des classes moyennes brésiliennes face à la politique du gouvernement Dilma. Nul doute que Goldman Sachs saura alors nous rappeler la qualité de ses statisticiens.
 


La part du hasard et de l'incertitude

Il est cependant des amateurs qui se sentent débordés par une telle scientifisation du football. Qui accueillent avec une certaine lassitude chaque nouvel article consacré à tel ou tel pronostic ou pari. Qui persistent à croire que si Sergio Ramos ou Sylvain Wiltord marquent à la 93' minute, c'est moins la preuve de la supériorité de leur équipe que celle de la part de hasard, de chance et de malchance qui se cache derrière tout résultat sportif. Qui se doutent, enfin, que Luis Fernandez et consorts gagnent plus d'argent à dire les paris qu'à les déposer chez leurs bookmakers.


Quel soulagement, pour ces amoureux de l'incertitude, lorsque soudain sur leur ordinateur la fenêtre se fige, lorsque le match débusqué sur internet s'interrompt. Lorsque le ballon, lancé en direction de la surface de réparation, s'arrête subitement dans les airs. Quel bonheur de retrouver, dans ces accidents de streaming, la magie du football. Face au flux devenu image, comment trouver des indices de la destination précise du ballon? Nous voilà confronté à un paradoxe digne de celui de Schroedinger: une fois immobilisé, le ballon n'est-il pas à la fois dans la cage et hors de celle-ci? Une fois ainsi stoppé, le match n'est-il pas à la fois gagné et perdu?


Il en faudrait, du courage, pour éteindre son téléviseur lors d'une séance de tirs au but. Pourtant, quel délice de voir sa chaîne de stream violemment coupée à la 87e minute pour de sombres histoires de droits de diffusion! Quelle joie de ressentir dans sa chair que la vraie beauté du football n'est pas dans la victoire "nécessaire" de l'équipe finalement triomphante, mais dans la simultanéité, à un instant t du match, de la victoire et de la défaite. Alors, lorsque les progrès de l'informatique nous imposent des flux de plus en plus stables, lorsque les banquiers d'affaires dévoilent la fin de la compétition avant même la cérémonie d'ouverture, lorsque TF1 annonce "le plus beau but de la #CM2014" dès le troisième match, affirmons haut et fort notre désir de ne pas savoir, notre droit à l'incertitude, notre besoin de mystère.
 

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