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Robin Tireloque

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Dix jours en Russie

Récit d'une semaine et demie au coeur du Mondial. Avec les stades, les supporters, les locaux. Et, en toile de fond, le ballon rond, qui rassemble des gens venus des quatre coins du monde.

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Deux ans après un Russie-Pays de Galles à Toulouse et des billets pour la finale de l’Euro chopés à la dernière minute, la place que j’ai entre les mains est toute autre. J’ai le siège 27A sur un Paris-Saint-Pétersbourg, le mardi 12 juin 2018.

 

 

Premiers pas

Le rêve de gosse: aller voir une Coupe du monde. À la télé, on voit les matches. Sur place, on est aussi plongé dans tout ce qu’il se passe autour – les chants avant, les pleurs après, les histoires tout le long. Ces deux (petites) semaines commencent pour moi dans cet avion de la Rossiya Airlines, assis à côté de reporters pour la télévision costaricienne. On discute de Maxime Bossis, de Keylor Navas et de la Mannschaft: la compétition est lancée.

 

 

 

Dès mon arrivée sur Nevsky Prospekt, le ton est donné: Iraniens et Marocains, qui se rencontrent trois jours plus tard dans la première rencontre du groupe B, rivalisent de chants – et devront même être calmés par la police locale. En Russie, on ne fait normalement pas de bruit après 23 heures. Cet été, les règles seront transgressées, et les supporters chanteront quand même jusqu’au bout de la nuit blanche de Saint Pétersbourg.

 

Les chants se feront encore plus denses le 14 juin. C’est parti. Le moment tant attendu. Après quatre longues années, enfin le match d’ouverture se profile. Pour être à l’heure à Kazan, je décide de le mater à l’aéroport, entre businessmen Russes et fans venant d’atterir. Mon voisin de bar, moscovite, n’y croit pas – ses cris se feront plus forts à mesure du violent 5-zér’ infligés à de pauvres saoudiens. Décollage pour Kazan. Première marée: jaune.

 

 

Grand rassemblement

La capitale du Tatarstan devient australienne pendant trois jours. Les auberges de jeunesse sont prises d’assaut, et les supporters bleus font très pâle figure. Les Australiens s’en foutent du niveau de leur équipe, ils cherchent un prétexte pour voyager et espèrent revivre 2006. Ils débarquent en masse, asséchant les bars en portant des kangourous gonflables sur le dos.

 

Le score est sans appel sur mon vol retour. Cent-cinquante passagers, trois Allemands, deux Mexicains, cent quarante-quatre Australiens et moi. Une bonne dose d’humour sur la VAR pendant tout le match. Les Australiens croient dur comme fer leur capacité à renverser le Pérou et le Danemark. Je quitte les fans des Socceroos à Moscou, où le monde s’est donné rendez-vous.

 

 

 

Paroxysme de ce rendez-vous: la Place Rouge, qui se vêtit de plus d’une couleur tout au long de la journée. Les maillots de toutes les équipes sont visibles le jour où je m’y suis rendu – sauf des Allemands, récents perdants contre les Mexicains, qui préfèrent arborer les maillots du FSV Mainz ou du Werder Bremen. Sur la Krasnaya, le monde se retrouve. Les Islandais prennent des photos avec les Belges. Les Russes prennent des photos avec les sombreros mexicains. Les Péruviens et les Colombiens sympathisent autour d’un menu en cyrillique qu’ils ne comprennent pas. On voit même des Brésiliens et des Argentins parler. L’espace d’un instant, toutes les religions, ethnies et origines sont présentes au même endroit, fédérées par le ballon rond.

 

La nuit tombée, les supporters font du bruit. La traditionnellement calme ulitsa Nikolskaya prend des allures de tribune en virage. Les locaux vous le diront, Moscou n’a jamais été aussi cosmopolite. Les russes se joindront définitivement à la fête quelques jours après, suivant la victoire sur l’Egypte. Tout un pays commence à croire en une épopée comme en 2008. Année qui revient dans toutes les conversations.

 

 

Larmes rouges

Décollage pour Kazan. Deuxième marée: rouge. On l’a lu dans les journaux, vu dans les reportages des chaines d’information en continu: les Péruviens sont fous. J’ai rencontré des mecs qui avaient économisé pendant vingt ans pour se payer ce voyage. Vingt ans à espérer une qualification.

 

Un de mes chauffeurs de taxi me confie, au bord des larmes de rire, qu’il n’avait jamais vu ça. Ça lui paraissait complètement absurde. Pourquoi 33.000 Péruviens viendraient ils à Yekaterinburg? "Il y a pas grand-chose dans ma ville." Cela ne les arrêtera pas, ils sont venus pour crier pour la Blanquiroja, ce qu’ils feront toute la journée et toute la nuit. Le jour du match, les Français, isolés en tribune, n’auront aucune voix contre la marée rouge. Et honnêtement, entendre l’hymne péruvien joué dans cette atmosphère est une des plus belles choses que j’ai pu entendre depuis quelques temps. À la fin de la rencontre, je n’osais même pas vanner. Les Péruviens pleurent dans leurs drapeaux, ou jurent de se mettre "une sale cuite". Pour certains d’entre eux c’était le voyage d’une vie.

 

 

 

Et ailleurs en Russie ?

Après Yekaterinburg, Chelyabinsk. Une ville d’un million d’âmes, travailleurs de l’industrie, qui n’a rien à voir avec la Coupe du monde. Pas de matches, pas de dispositifs de la FIFA, pas de "Volunteers". Chelyabinsk, c’est le cliché du Russe dur, ouvrier. Hormis un petit opéra, pas de bâtisses comme à Saint-Petersbourg, pas de Kremlin comme à Moscou, peu de personnes qui parlent anglais. Pourtant, cette Russie-là a vibré pour la Sbornaïa. Sans Fan-Fest, juste entre amis ou en famille. De façon générale, sauf pour les rencontres de l’équipe nationale, il n’y aura pas d’animation, on vit la compétition presque comme si elle se jouait ailleurs qu’au pays.

 

Le jour de mon départ, le 22 juin 2018, Chelyabinsk ne regarde pas Islande-Nigéria. Le match est diffusé dans quelques bars du centre-ville, à peine peuplés de monde. Le 22 juin 1941, l’Allemagne nazie envahissait la Russie. Alors, ce jour-là, la ville ne suit pas le football. Elle se souvient.

 

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