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Enzo Olivera

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Retour vers la C1

Diego Forlan : « Tout ce dont tu as rêvé quand tu étais gamin »

Entretien – Meilleur joueur du Mondial 2010, Diego Forlan évoque l'émotion des Coupes du monde, ses passages à l'Atlético et Villarreal, ce qu'il garde de sa carrière…  

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Savourer un mate amer. Fermer les yeux. Sentir la brise du Rio de le Plata. Garder les yeux fermés. Écouter Carlos Gardel dans une boutique de vinyles. Se promener sur l'avenue du 18-Juillet, l'artère principale de la capitale uruguayenne. Discuter avec des passants qui sont tous critiques, entraîneurs ou éditorialistes.

 

Se promener dans la vieille ville et déguster une viande grillée. Passer devant un kiosque et lire la couverture d'El Pais ou de la Republica: "Reviens Diego!". Car tout Peñarol souhaite le retour de l'idole. Pourtant, l'histoire s'est achevée à Hongkong pour l'ex de l'Atlético Madrid et de Villarreal.

 

"Que veux-tu, il ne devait pas avoir très envie du train-train quotidien d'ici. Il y a trop de problèmes en Uruguay", balance le taxi alors qu'il nous rend la monnaie. On se promène et on s'installe dans un café. Un serveur développe la thèse: "Ici en Uruguay, il y a peu de personnes dignes de foi. Forlan s'est probablement fatigué de tout cela. Il y a beaucoup de blabla..."

 

"Grâce au football, les Uruguayens sont connus dans le monde entier", disait de ses compatriotes l'écrivain Mario Benedetti. Pas de poètes connus ni de scientifiques ici, pas d'hommes politiques non plus. Non. L'Uruguay, c'est le football. Qu'en aurait-il été de Diego Forlan sans un ballon de chiffon?

 

Ce gamin, formidable joueur de tennis qui aurait pu faire carrière sur les cours, a choisi les terrains de foot. Pourquoi? Car "dans sa vie, un homme peut changer de femme, de parti politique ou de religion, mais il ne peut pas changer d'équipe de football: il ne peut pas changer de passion", faisait dire le cinéaste Eduardo Sacheri à l'un de ses personnages dans le film El secreto de sus ojos (Dans ses yeux).

 

Le grand père de Diego, Juan Carlos Corazzo, avait été sélectionneur de l'équipe nationale vainqueur de la Copa América en 1956 et 1967. Quant au père de Diego, Pablo Forlan, il avait gagné le même trophée en 1967, mais en tant que joueur. En plus d'une Copa Libertadores et d'une Coupe intercontinentale, remportées en 1966 avec Peñarol.

 

Les couleurs d'un club qui ont déteint sur la peau de Diego, un gamin qui regardait avec des yeux d'enfant les exploits de son père et de son grand-père. Et une passion qui a grandi ainsi dans le cœur du numéro 10, éclatant au grand jour quand il a levé le plus prestigieux trophée continental, en 2011, avec la Celeste: "Cette coupe, mon grand-père l'a gagné, mon père aussi, et c'est maintenant mon tour"...

 

 


photo Franco Olivera

 

La Coupe du monde, qu’est-ce que ça signifie pour toi?

 

C’est ce qu’il y a de plus beau. On y voit les meilleures équipes, et pour ceux qui, comme moi, aiment le foot et en ont fait un mode de vie, c’est la chose la plus importante que tu peux vivre dans une carrière. Le Mondial, c’est beaucoup d’émotions: tu représentes ton pays, tu portes le maillot, tu écoutes l’hymne, tu es dans le vestiaire avec tes coéquipiers à écouter la causerie du coach, tu sors du tunnel, tu vois tes compatriotes dans les tribunes… C’est tout ce dont tu as rêvé quand tu étais gamin, et c’est un rêve éveillé que j’ai vécu.

 

Tu as été élu meilleur joueur du Mondial 2010 en Afrique du Sud: quelle place occupe ce trophée dans ta vie?

 

La plus belle, même si le fait de jouer en sélection est déjà exceptionnel. C’est difficile à expliquer. En Afrique du Sud, nous avons réussi à terminer à la quatrième place en jouant un vrai rôle dans la compétition. Mais, parfois, je me dis que le résultat est anecdotique, parce qu’au fond, le simple fait d’être là est déjà gratifiant, pour toi comme pour ta famille, et c’est un souvenir qui ne s’efface jamais.

 

« Le style du Cholo pourrait s’adapter à n’importe quelle équipe parce qu’il défend des valeurs de combat, de sacrifice… Il fait les équipes à son image. »

 

Comment expliques-tu que l’Atlético de Simeone conserve une telle réussite sportive sur la durée?

 

C’est toujours agréable de faire partie d’une telle équipe quand ça tourne bien. J’ai eu la chance d’être là quand les premiers résultats sont arrivés pour l’Atléti (NDT: de 2007 à 2011, juste avant l’arrivée du coach argentin), et qu’on a mis fin à cette période sans titres que le club vivait depuis des années. Je suis heureux d’avoir été dans ce groupe qui a donné à l’Atléti tant de joies après avoir vécu tant d’échecs, celle de remporter l’Europa League, la Super Coupe d’Europe. Donc en tant que joueur, j’imagine que ça doit être formidable d’évoluer dans l’Atlético de Simeone aujourd’hui.

 

Tu échangerais ta place de l’époque pour une place dans l’équipe du Cholo?

 

Pour rien au monde je n’échangerais les quatre années que j’ai vécues contre celles d’aujourd’hui, jamais. Je suis vraiment content pour les joueurs du club aujourd’hui, mais, si c’était à refaire, je le referais de la même façon. C’était une belle période.

 

À quoi tu attribues le succès de Simeone à l’Atléti?

 

À sa façon d’être. Il était déjà comme ça quand il était joueur. Ça se voit que certains joueurs sont faits pour un club. Lui est fait pour l’Atléti, même si le style du Cholo pourrait s’adapter à n’importe quelle équipe parce qu’il défend des valeurs de combat, de sacrifice… Il fait les équipes à son image. Tout cela lui vient de sa carrière de joueur, des succès qu’il avait déjà eus à l’époque.

 

« Être joueur de l’Atlético, c’est quelque chose de différent. Les supporters sont incroyables. »

 

Qu’est-ce que cela signifiait, pour toi, de jouer dans le vieux stade Vicente-Calderon (NDT: depuis remplacé par le Wanda Metropolitano)?

 

C’était génial, les installations, les gens, le quartier… Être joueur de l’Atlético, c’est quelque chose de différent. Les supporters sont incroyables. Parce que ce sont des gens qui ont vécu des années sans pouvoir s’enthousiasmer pour un titre et que, du jour au lendemain, les choses ont totalement changé. Imagine un peu, ils ont vécu des matches sans intérêt, le club remontait de deuxième division, mais ils ont continué à le soutenir en allant au stade. Chaque année, ils étaient pleins d’espoir en début de saison et, très vite ils devaient se rendre à l’évidence que c’était plus ou moins la même chose qu’avant. Vraiment, à une époque, ce n’était pas simple d’être supporter de l’Atléti. Et c’est vraiment incroyable, parce que malgré ça, le stade continuait d’être plein: c’est bien plus admirable au final que d’être supporter d’une équipe qui gagne tout le temps. C’est du romantisme à l’état pur.

 

En Uruguay, à une époque, les gamins portaient des maillots de Villarreal plutôt que celui de l’Atlético: c’est lié à cette inoubliable demi-finale de Ligue des champions, non? (NDT: le club précédent de Forlan, avec qui il avait joué cette demie contre Arsenal en 2006)

 

Cette Ligue des champions, je l’ai encore en travers de la gorge, mais bon… Je garde le souvenir des moments incroyables vécus avec ce groupe, dans lequel évoluaient de grands joueurs comme Marcos Senna et Roman Riquelme.

 

« La vraie reconnaissance est collective: tout le groupe de Villarreal avait réalisé un incroyable travail qui nous avait permis de qualifier le club en Ligue des champions »

 

Tu n’as jamais reparlé avec Riquelme de son penalty manqué? (NDT: à la dernière minute du match contre Arsenal, ce qui élimine le club)

 

On était vraiment à deux doigts de jouer une finale contre le grand Barcelone et ça ne s’est malheureusement pas fait. Mais jamais, non, je ne suis allé lui parler de ça. On sait très bien ce que l’on doit aux qualités et au leadership de Roman. Rater un penalty, ça nous est tous déjà arrivé, et il avait marqué d’autres buts importants pour nous. Ce n’est pas cela qui va changer quoi que ce soit au fait que c’est un immense footballeur de niveau mondial, et un super coéquipier. C’est aussi ça le football.

 

Si tu ne devais retenir qu’une seule chose de ton passage à Villarreal ce serait quoi? Le titre de meilleur buteur de Liga?

 

Oui, évidemment, ce titre de Pichichi et le Soulier d’Or puisque dans une carrière de club, c’est le titre individuel le plus important que tu puisses recevoir. Mais la vraie reconnaissance est collective: tout le groupe avait réalisé un incroyable travail qui nous avait permis de qualifier le club en Ligue des champions pour la première fois de son histoire. Et c’est comme ça qu’on a pu jouer cette fameuse demi-finale l’année suivante, ce qui était totalement impensable pour nous au départ. Ça, c’est vraiment inoubliable.

 

Et le but que tu garderais de ton passage là-bas?

 

C’est une question difficile. Mais si je ne dois en choisir qu’un, je vais dire un but contre Levante, le deuxième, celui qui m’offre mon premier titre de Pichichi et le Soulier d’Or, et qui, en plus nous donne la troisième place en Liga (en 2005).

 

Tu t’en souviens?

 

Évidemment. C’était un long ballon, envoyé depuis l’arrière, je vais sur le côté gauche, presque à l’entrée de la surface, je frappe du gauche au premier poteau et je la place en lucarne. Ça avait été une joie immense.

 

Entretien initialement paru dans la revue Libero, partenaire des Cahiers du football. Traduction Rémi Belot.

 

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