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Florent Dupeu

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Toutes les occasions sont bonnes

Des Indiens sous le Maracanã

Dans un Brésil qui les a souvent réduits à des stéréotypes, les Amérindiens s'emparent du football pour soutenir leurs revendications identitaires.

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L'auteur prépare un projet de recherches pour une thèse d'anthropologie sur le football et les jeux traditionnels d'un groupe amérindien au Brésil.
 

* * *
 

Des engins de chantier, des ouvriers qui s’affairent, des bruits métalliques bien différents des chants et de la clameur qui accompagnent habituellement les matches de football: le Maracanã vit une nouvelle rénovation. Le 13 juillet 2014, le "cœur du Brésil" (Leite Lopes, 1998) initiera une pulsation commune qui parcourra toute la planète lors de la finale de la Coupe de monde. La quasi-unanimité des regards se tournera vers le Brésil, Rio de Janeiro et cet anneau mythique, dont les 150.000 places ont été progressivement abandonnées pour offrir un confort plus adapté aux spectateurs consommateurs que le football capte désormais.

 


Maracanã, temple du football brésilien…

Sa construction pour la Coupe du monde de 1950 matérialisait un mouvement spécifique à la société brésilienne. Les acteurs de la presse et de la politique sportive encourageaient en effet la professionnalisation et la démocratisation du football, avec en corollaire l’intégration des populations noires et pauvres. Èdifice public de la ville de Rio, le Maracanã fut conçu comme un monument de célébration de la nation, et participa effectivement à la formation d’une identité brésilienne, trouvant l’un de ses mythes fondateurs dans la défaite face à l’Uruguay en finale, vécue comme un drame national [1].

 

À l’initiative d’intellectuels brésiliens et depuis les années trente, la nation brésilienne est envisagée comme un tout, culturellement et biologiquement homogène, qu’exalterait la figure du métis, mélange des cultures amérindienne, européenne et africaine. Dans un processus d’assimilation d’éléments des cultures minoritaires, la société brésilienne se construit une figure mythique, le malandro dont certains footballeurs (Didi, Garrincha, et plus tard Romario ou Ronaldinho) ont pu représenter l’incarnation. Le joueur brésilien se différencie ainsi de son alter-ego anglo-saxon par son intelligence, sa ruse, et l’apparence donnée que sa créativité se fait sans effort, fruit du jogo da cintura [2]. L’invention d’un style de jeu brésilien particulier s’intègre ainsi directement à la construction d’une identité nationale. Le football, et les caractéristiques locales qu’il a revêtues au Brésil s’affirmeront donc comme des traits culturels spécifiques d’un ethos [3] brésilien fondé sur le métissage des pratiques, et les apports culturels des différentes populations qui composent le pays.

 

 

 

… et village indien

Plus que partout ailleurs, le football revêt donc une dimension patrimoniale au Brésil. Patrimoine immatériel en tant que partage d’une technique corporelle qui en vient à être naturalisée, mais patrimoine matériel aussi, par extension, avec une forme de consécration des lieux dédiés au football. En effet, outre sa fonction de carte postale et de lieu de pèlerinage pour des amateurs de football venus du monde entier, le Maracanã reste un lieu symbolique de ce qu’a été la constitution d’une identité nationale brésilienne. Mais cet espace central du quartier São Cristovão, où se trouve le stade offre aussi l’image d’une lutte pour la définition de ce patrimoine commun, avec la présence d’un centre culturel indigène qui fait débat.

 

 


Afonso Apurinã, cacique de l’aldeia Maracanã (Photo : Renan Oliveira)

Face à la porte 13 du stade, de l’autre côté de la Rua Mata Machado, se dresse l’ancien Musée des Indiens, une bâtisse néocoloniale proche de la ruine, et dans laquelle des Indiens de Rio de Janeiro ont établi un centre culturel. Depuis 2006 y vivent entre autres des Amérindiens des peuples guajajara, tukano, pataxo, fulni-o ou apurinã, au sein de l’aldeia maracanã. Il s’agit d’un lieu important d’échanges et de réunion, et qui offrira une médiatisation de leurs cultures et peut être des recettes touristiques durant la Coupe du monde. Les autorités de la ville de Rio de Janeiro souhaiteraient toutefois transformer cet espace en un centre commercial ou en un annexe du secrétariat au Sport, suscitant la crainte des habitants de rejoindre la liste des expulsés pour les besoins du Mondial et des Jeux Olympiques [4].

 

L’aldeia Maracanã apparaît comme un lieu symbolique de la lutte pour la reconnaissance que mènent actuellement les Indiens du Brésil. Leur volonté est de s’inscrire dans l’événement mondial que représente la Coupe du monde de football, mais pas seulement en tant qu’altérité que l’on trouverait à la marge, au cours d’une cérémonie d’ouverture qui vanterait le métissage et l’exotisme, ou d’un séjour touristique alliant football et découverte de l’Amazonie à Manaus. Les revendications des Indiens s’affirment au présent, en ville comme en forêt, et s’inscrivent dans un mouvement indigéniste dans lequel le football tient une place particulière.

 

 


Un professionnel presque comme les autres

Le football cristallise sans doute le rapport spécifique de la société brésilienne avec sa composante indigène. Depuis les années cinquante, la représentation indienne dans le football professionnel s'évalue à la présence sporadique du surnom Indio pour désigner quelques joueurs, en raison d’un morphotype laissant supposer leurs origines indiennes. Le destin de l’un d’entre eux, José Satiro Do Nascimento est exemplaire. Ce défenseur latéral est né en 1979 dans la communauté indigène Xucuru-Kairiri de Palmeira dos Indios, dans l’Etat d’Alagoas. Ancien joueur des Corinthians de São Paulo, il fut le premier joueur amérindien à être champion du Brésil, mais fut surtout médiatisé en raison de plaintes qu’il émit à l’encontre de son ancien club, qui ne le payait que 1.500 reais par mois entre 1998 et 2000 [5]. Il semble ainsi avoir subi un traitement contractuel qui reflète ce que de nombreux clubs européens pratiquent à l’égard de jeunes footballeurs issus de pays pauvres.


Sous le maillot des Corrinthians, José Satiro Do Nascimento (à gauche), dit "Indio", fête avec Gléguer, Luizão et Batata le titre pauliste de 2001.

 

La situation du joueur Indien se rapproche de cette altérité sportive, dont il est facile de tirer profit, en raison de ses conditions de vie initiales précaires et de sa maigre connaissance des règles qui régissent les contrats et l’organisation d’une carrière. Les commentaires journalistiques qui accompagnent la trajectoire de Satiro Do Nascimento dénotent aussi les préjugés associés au footballeur indien. Il fut longtemps considéré comme un joueur inconsistant, incapable de tenir un poste – des limites qu’il était tentant d’associer à ses origines. Ces qualificatifs sont d’ailleurs récurrents lorsque l’on fait référence au football des Indiens. Le caractère fantasque de Garrincha et sa déchéance ont aussi été mis en relation avec une ascendance indienne. "Jouer à l’Indienne" signifie que l’on ne songe qu’à attaquer, sans se préoccuper des tâches défensives, les Indiens étant considérés comme de piètres compétiteurs – ce qui renvoie inévitablement au statut d’enfant ou d’orphelins qui leur a été longtemps assignés par l’État brésilien.

 

 


Vers un football indigène

S'opposant à cet idéal d’un univers ludique primitif dont les Indiens ne pourraient se défaire, les organisations indigènes présentent une volonté manifeste de structurer leur football. De nombreuses compétitions sont organisées dans les États d’Amazonie, et conjointement à l’institutionnalisation des différents groupes indigènes, se réalise aussi celle de leurs équipes. En 2008, la première équipe professionnelle indienne du Brésil a été créée, le Gavião Kyikatejê Futebol Clube, qui évolue en seconde division du Para. Cette équipe de la ville de Bom Jesus de Tocantins s’organise essentiellement autour des habitants de la communauté de Kyikatejê et est entrainée par un cacique de la localité, Zeca Gavião qui est aussi le premier entraîneur indien à officier dans le championnat professionnel brésilien. Une sélection nationale indigène a également été mise sur pied, et l’organisation d’une Coupe du monde indigène est toujours à l’étude. Elle regrouperait les populations originelles de vingt-quatre pays différents [6], et participerait à la valorisation d’un mouvement indigéniste panaméricain, voire mondial.

 


L’équipe de Gavião Kyikatejê Futebol Club (photo Wilson Batista)

 

Sur un mode plus folklorique, on assiste à la création de catégories indigènes dans des tournois d’ampleur plus générale. Le Peladão de Manaus, qui se déroule tous les ans entre juillet et décembre, et se présente comme le plus grand tournoi amateur du monde, avec pour objectif de valoriser la pratique informelle du football, a ainsi mis en place – à l’initiative d’organisations amérindiennes et d’universitaires – une catégorie indigène qui regroupe les Indiens urbains présents dans la capitale de l’Etat d’Amazonas. Comme le veut la tradition du tournoi, la compétition de football s’organise conjointement à l’élection d’une reine de beauté, pour laquelle les participantes indiennes porteront peintures et parures de plumes.

 

Les jeux des peuples indigènes, organisés tous les deux ans, sous l’égide de la Fondation nationale de L’indien (FUNAI) donnent aussi lieu à des compétitions de jeux traditionnels [7] et de sports modernes, parmi lesquels le football tient une place importante, en mettant aux prises différents groupes indigènes. Les exemples pourraient être multipliés tant la passion pour le football est présente chez les Amérindiens du Brésil.

 

 

 

Revendications identitaires

Par leur pratique massive du football et leur volonté de l’institutionnaliser, les Amérindiens s’inscrivent dans le projet national. Le mouvement de structuration des équipes, qui passe par l’organisation de compétitions et des entraînements, traduit l'adoption d'un habitus brésilien, dont des techniques du corps liées au football apparaissent en saillance. Partageant les valeurs du sport, les populations indigènes sont touchées aussi par le processus d’euphémisation de la violence et de pacification des mœurs qu’a pu mettre en avant Norbert Elias [8], le sport pouvant être compris comme une forme d’affrontement ritualisé qui met en scène l’opposition de groupes culturels ou imaginés distincts.

 


Francisco Kokama, leader indigène et responsable d’équipes au Peladão indigena de Manaus (Photo: A Criticas)

 

Le football met en perspective l’un des points de friction entre la société brésilienne et sa composante indigène. Figures de l’altérité en raison d’un statut spécifique et de revendications territoriales propres, les Indiens restent trop souvent cantonnés dans un imaginaire du "bon sauvage" rousseauiste, vivant en forêt coupé des réalités modernes. Il peut dès lors devenir difficile de définir un univers dans lequel cohabitent des spécificités culturelles indigènes et d’autres pratiques résolument modernes et partagées par la société nationale. On peut ainsi identifier deux mouvements apparemment contradictoires mais concomitants, avec d’un côté l’assignation par les tenants de l’orthodoxie footballistique d’un style propre aux joueurs indiens, et de l’autre, l’idée de l’acculturation des Indiens et une remise en cause de leur indianité en raison de pratiques qui sont vécues comme spécifiquement occidentales. Le phénomène est d’autant plus visible dans le traitement réservé aux Indiens vivant en ville qui se voit destituer de leur statut d’Indien, par l’adoption de pratiques alimentaires ou culturelles urbaines.

 

Renversant cette vision réductrice du football en tant que témoin d’une acculturation supposée qui toucherait les populations indigènes, le football fait partie des instruments rendus disponibles par la globalisation, que les Indiens vont s’approprier et tenter de structurer, s’offrant de la sorte une visibilité politique, et contribuant à satisfaire leurs revendications identitaires et territoriales...

 


[1] Après avoir largement dominé tous les adversaires dans un tournoi qui se jouait sans finale, il suffisait au Brésil d’obtenir un match nul lors de la dernière rencontre face à l’Uruguay pour remporter la compétition, mais la Céleste l’emporta deux buts à un.
[2] Pour Roberto Da Matta, il s’agit d’une capacité à "esquiver l’adversaire au lieu de l’affronter directement", une valeur plébiscitée dans la société brésilienne, et que la Capoeira a érigé en contraintes de jeu.
[3] Selon Geertz, "l’ethos d’un peuple est le ton, le caractère et la qualité de vie, son style moral et esthétique et sa disposition". (1989 :143)
[4] Depuis l’obtention de la Coupe du monde par le Brésil, plusieurs milliers de logements ont déjà été vidés. Comme à chaque Coupe du monde, les populations pauvres du centre des villes hôtes sont évacuées afin de remplacer leurs habitations par des centres commerciaux, des parkings, et des projets immobiliers. Le gouvernement brésilien a mis en place un chèque loyer de 300 réais pendant trente mois pour permettre aux dizaines de milliers de personnes qui seront expulsées de se reloger. Les premiers concernés sont les habitants des favelas, qui face aux loyers exorbitants des centres villes n’ont d’autres choix que de vivre dans des zones inondables, courant le risque de glissements de terrain, ou de partir dans les zones périurbaines à 40 ou 50 kilomètres de leur lieu de travail.
[5] Le salaire minimum brésilien est de l’ordre de 500 réais par mois et les footballeurs brésiliens gagnent en général beaucoup plus.
[6] Brésil, Paraguay, Bolivie, Venezuela, Argentine, Pérou, Chili, Uruguay, Colombie, Equateur, Guyane française, Canada, États-Unis, Mexique, Australie, Nouvelle-Zélande, Costa Rica, Norvège, Nlle Guinée, Panama, Honduras, Guatemala, Nicaragua, Caribe.
[7] Sont ainsi présentés des compétitions de canoë, de lutte, de corrida de tora, ou d’arcs et flèches, entre autres.
[8] Voir Elias Norbert, Dunning Eric, 1994, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard.

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