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Alexis

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City gêne

Déformation à la française

Plutôt qu'à de vaines polémiques, l'échec des Bleus à l'Euro devrait inciter à une réflexion à la fois sur notre système de formation et sur le rapport de notre pays à sa jeunesse.

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Et si le voyage en terres ukrainiennes de l’équipe de France nous en disait finalement plus sur le regard que nous portons sur notre jeunesse que sur le niveau sportif réel (ou même supposé) de nos troupes footballistiques? Plus exactement, sur la vision que le pays, en tant qu’Etat mais aussi à travers nos concitoyens et nous-mêmes, propose de la jeunesse, de la place qu’il a bien voulu lui accorder, et des valeurs qu’il l’a encouragée à nourrir. Et si, fort heureusement, tous les jeunes gens de l’Hexagone ne sont pas spontanément atteints des mêmes symptômes mégalomaniaques ni du syndrome de la Tourette à l’évocation de l’élite de nos journalistes, ni d’une auto-évaluation très largement exagérée, il est fort probable que l’impression d’ensemble ramenée d’Ukraine ne soit pas tant l’effet des orientations techniques d’une sphère sportive isolée que le résultat d’une approche culturelle des questions de jeunesse.

 

 


Spécificité française

Le groupe tombé face à l’Espagne se veut issu d’un système de formation répondant à un cahier des charges national et dont les orientations sont fixées par la Fédération, via sa Direction technique nationale. Nul n’ignore la spécificité française qui organise le sport français depuis l’après-guerre, mais plus sûrement encore depuis la loi Avice de 1984: la pratique sportive relève de l’intérêt général et les Fédérations, par conséquent, accomplissent des missions de service public. Elles reçoivent délégation de l’État, notamment en matière de formation des cadres techniques nationaux et d’attribution des diplômes. Elles ont en outre toute latitude pour définir la politique sportive de leur discipline en parfaite autonomie. Ainsi sont nés les centres de préformation fédéraux qui préparent la crème des footballeurs pré pubères à intégrer les centres de formation des clubs professionnels et desquels sont issus nombre de Bleus actuels. Si les centres de formation sont, eux, tous intégrés aux clubs professionnels, l’agrément est délivré par le ministre de tutelle, sur avis des cadres techniques fédéraux.

 

La formation "made in France" s’est construite sur les idées révolutionnaires de Jean Sadoul et Georges Boulogne, à la suite des absences – insupportables à leurs yeux – de l’équipe de France aux tournois finaux des mondiaux de 1970 et 1974. Depuis, les sélections successives, et la dernière en date n’y échappe pas, auront toutes été le fruit de cette dynamique institutionnalisée. De toute évidence, celle-ci obtint des résultats probants assez rapidement et put à juste titre, au gré de développements pertinents, se féliciter d’être érigée en modèle au regard de la concurrence. Car plus que la construction d’un palmarès sportif pour le moins convaincant et la naissance de générations de joueurs parfois enthousiasmants, la logique fédérale propose un idéal organisationnel dont l’élite ne constitue que la partie immergée, portée par la richesse nourricière et l’engagement passionné du monde amateur, lui-même bénéficiaire de la gratitude des glorieux représentants professionnels. Tout à la fois modèle social et modèle économique, le Mouvement sportif français a ainsi ouvert une voie nouvelle en donnant tout son sens à la notion de solidarité. Et c’est une certaine vision sociétale guidant une politique d’Etat qui aura permis cet épanouissement collectif, quand bien même certaines motivations initiales ne fussent que pures velléités compétitrices ou ardeurs patriotiques.

 


Label France pour produits d'exportation

Cependant, ce système, aussi louable soit-il, trop fier de sa réussite ou pas suffisamment mature, n’aura pas vu venir certaines évolutions et semble refuser de s’y adapter, voire incapable de se réinventer: évolutions d’un monde en perpétuelle mutation, évolutions du modèle économique sportif, évolutions du statut des clubs, évolutions du jeu, évolutions des hommes qui le font.

 

Très vite, les clubs professionnels français, distancés sur la scène européenne et peu courus des investisseurs sans limites au contraire de la concurrence étrangère, comprennent le pouvoir économique de la formation locale. Dès l’ouverture des frontières (bien aidée par l’arrêt Bosman), c’est un marché à grande échelle qui s’ouvre à eux et l’assurance de recettes aussi importantes que régulières à travers la vente des joueurs issus de notre modèle. Bien plus que le virage technique entrepris à l’aune du titre de champion du monde et marqué du sceau d’un froid pragmatisme, c’est l’application de cette même philosophie par les clubs en matière de formation qui mène le système français à sa perte. Les joueurs sont passés du rang de jeunes pousses en devenir qu’il convient d’éduquer au football à celui de produit commercial exportable qui assure la pérennité d’un fonds de commerce. Les éducateurs se sont mués en développeurs d’articles de sport, les présidents en chef de rayon, les agents de joueurs, eux, jouent depuis les commerciaux en représentation permanente, quand ils ne se positionnent pas en tuteurs illégaux.

 

 

Ce virage entrepris par les supermarchés du foot hexagonal sous l’œil bienveillant des cadres techniques nationaux, trop heureux de voir leurs méthodes confirmées, aboutira au développement d’objectifs individuels nouveaux. La formation française visait initialement à préparer les joueurs à inscrire leurs compétences sportives dans un collectif. Désormais, il n’est plus attendu du joueur qu’il enrichisse les rangs de l’équipe fanion du club, mais qu’il soit acheté au meilleur prix par n’importe qui. La valeur collective ne trouve plus sa place dans ce schéma car le joueur devient la cible d’un façonnage lui octroyant le label "France" dont l’unique projet consiste à lui conférer une valeur marchande la plus élevée possible.

 


Un système plus productif qu'éducatif

Dans ce contexte, les joueurs ne peuvent être tenus pour seuls responsables de leur attitude individualiste. Ils ont été éduqués au sein d’une bulle les incitant prioritairement à se valoriser individuellement (et financièrement) malgré des exigences collectives (et sportives) pourtant évidentes. Le fossé ne pouvait dès lors qu’être plus grandement creusé entre les attentes d’un public dont l’esprit demeure bercé par une logique fédérale solidaire et de jeunes adultes immatures confinés dans une sphère où règne l’individualisme primaire, interdisant toute acculturation vitale à l’épanouissement citoyen de chacun. Comment imaginer adapter ces joueurs à un environnement – qu’ils intègrent pourtant dès lors qu’ils enfilent la tunique bleue – historiquement associatif et dont les forces les plus vives, bien que s’amenuisant, demeurent bénévoles?

 

Les pouvoirs publics, délivrant agréments (l’État), définissant les politiques sportives (les fédérations), ou finançant dans de grandes proportions les centres de formation (les collectivités), sont coupables d’avoir cautionné ce système plus productif qu’éducatif. Des priorités qui en disent long sur les attentes d’une nation envers sa jeunesse, considérant que la dimension citoyenne de l’individu vaut moins que son potentiel marchand, estimant qu’il est des domaines (ici le sport) dans lesquels l’épanouissement de la personne peut être considéré accessoire.

 

Il n’est donc pas illégitime de voir refléter (sans pour autant vouloir y identifier l’ensemble de nos congénères), dans l’attitude peu avenante d’une partie des joueurs de l’équipe de France, l’immobilisme politique d’une société qui se refuse à considérer ses jeunes générations autrement que comme une vaste meute à dresser et de laquelle seuls les plus compétitifs s’extirperont avec les honneurs de leurs aînés.

 


Questions de jeunesse

Bien entendu, ce raisonnement souligne l’hypocrisie du lynchage médiatique et public dont font l’objet les joueurs incriminés... de la part d’un groupe social qui ont participé à la construction de ce modèle éducatif. Les questions de jeunesse sont transversales et ne peuvent être exprimées politiquement seulement à travers l’action scolaire, ni être considérées par les gouvernements successifs comme trop futile pour ne justifier que des instances de seconde zone. Malheureusement, à l’heure où François Hollande prend ses quartiers à l’Elysée en ayant claironné qu’il placerait précisément cette question au cœur de sa politique, il est à craindre qu’une fois encore, le pari ne tombe à l’eau. La Jeunesse se retrouve troufion d’un ministère des Sports dirigé par une spécialiste des questions sportives sans aucune sensibilité aux problématiques de jeunesse (éducation, citoyenneté, accès à l’autonomie, engagement, soutien à l’initiative).

 

Par ailleurs, le nouveau président n’a eu de cesse de proposer des solutions liées uniquement à l’action scolaire, ce qui permet de mesurer le chemin qu’il reste à parcourir: les cadres fédéraux refusant de revoir leur copie technique, les pouvoirs publics renouant solidement leurs œillères, les sanctions à l’égard des Nasri et consorts pourraient se multiplier tout autant que les écarts de conduite. Cette réponse s’avère une diversion grossière mais efficace, concentrant l’attention d’une frange réactionnaire encore majoritaire (tant chez les médias que chez les simples spectateurs) sur les présumés sauvageons décérébrés. Frange réactionnaire qui s’en accommode à merveille, s’évitant ainsi de sérieux maux de tête liés à une éventuelle autocritique collective.
 

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