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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Commission impossible

Des sanctions imparfaites qui absolvent les uns et dissolvent Anelka, mais pénalisent les Bleus: comment réparer les dégâts de la tempête Knysna?
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Le problème avec la Coupe du monde 2010 de l'équipe de France, c'est que si tout le monde a aujourd'hui envie de "passer à autre chose", c'est impossible, tout comme il était impossible de parvenir à des sanctions qui fassent consensus. On va donc encore discuter, cette fois des décisions de la commission de discipline de la Fédération.


Une équation insoluble
Ceux qui étaient partisans de s'en tenir à la suspension collective des 23 pour le match amical en Norvège, soucieux des échéances immédiates pour la sélection nationale, ont contesté la légitimité même du jugement d'un échantillon de cinq joueurs dont la composition a fait en soi débat (1). Difficile de leur donner entièrement tort, car si les événements d'Afrique du Sud n'avaient pas reçu une attention aussi démesurée ni suscité un nouveau psychodrame national mobilisant la présidence, l'Assemblée, l'université, l'industrie, le bistro et la totalité des médias, peut-être aurait-il été possible de les rapporter à leur exacte dimension (lire "Les révoltés de l'arrêt de bus").
Pourtant, même en faisant abstraction de ces facteurs extérieurs, la simple morale sportive – qu'on adhère ou non à cette idéologie – empêchait de s'en tenir à un passage d'éponge sur de tels écarts de conduite. Sous la pression externe du monde politique et de "l'opinion" médiatique, et sous la pression interne du monde amateur, la Fédération était contrainte de bricoler dans l'urgence un train de sanctions.

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Conséquences sportives
L'attitude des protagonistes eux-mêmes n'a pas incité à la clémence. S'ils s'étaient livrés à des mea culpa sincères au lieu, au mieux de se terrer, au pire de se livrer à des dégagements de responsabilités sur l'ex-sélectionneur au cours de prestations médiatiques peu glorieuses, peut-être Laurent Blanc aurait-il "trouvé fin août une situation apurée et la page sud-africaine définitivement tournée", conformément à son désir (2).
Mais faute de pouvoir assumer une amnistie à date, les sanctions allaient nécessairement avoir des conséquences sportives. Elles en ont déjà eu, avec une reconstruction entamée par une rencontre expérimentale qui promettait un lancement sans filet pour le premier match des qualifications à l'Euro (France-Biélorussie le 3 septembre)... Il faudra donc, en outre, composer avec les absences plus ou moins durables d'Évra, Ribéry et Toulalan. Un trio de pièces maitresses potentielles pour un entraîneur, dont le rétrécissement des choix (ajoutons la suspension de Gourcuff et la blessure de Nasri) est forcément pénalisant. On saura plus tard si les conséquences sportives du fiasco sud-africain ont été convenablement maîtrisées ou non (3).


Le 18, nombre magique ?
Bien que la commission de discipline ait jugé sur des éléments largement inconnus (réunis par la mission d'enquête), les réactions sont cacophoniques, entre ceux qui trouvent les sanctions trop lourdes et ceux pensent l'inverse, et surtout parmi ceux qui ne leur trouvent aucune logique. Une logique était-elle seulement possible, puisque toutes auraient prêté le flanc aux reproches? Dans une interview au monde.fr, Jacques Riolacci, membre de la mission d'information sur les événements de juin, réussit par exemple à faire l'éloge des sanctions tout en soulignant leurs incohérences à ses yeux (4).
Allez encore démêler les responsabilités... Entre l'élargissement d'Abidal et les cinq matches d'Évra, il y a en effet de quoi débattre, si l'on y tient. Mais c'est encore la sanction d'Anelka qui fera le plus jaser, avec ce chiffre 18 qui semble plus tenir de la numérologie que de la justice sportive et chercher à éviter le bannissement à vie, probablement trop thuramien. Le résultat est le même, et n'a rien d'illégitime – même s'il aurait été plus pédagogique qu'il ne soit simplement jamais rappelé par Laurent Blanc.

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"Nicolas Anelka n'a jamais existé"
Le joueur, ni présent ni représenté devant la commission, n'a pourtant pas tardé à réagir, avec son numéro de déni classique. Après avoir déclaré, il y a quelques jours, "Je n'ai pas participé au Mondial! Celui qui était sur le terrain avait mon nom sur le maillot mais ce n'était pas moi" (lire "Anelka d'espèce"), il a estimé que "Nicolas Anelka n'a jamais existé dans cette histoire pitoyable et grotesque". Confessant son total mépris pour la sélection – sinon en tant qu'élément de statut et outil de promotion personnelle –, il se réfugie dans la posture de celui qui prétend avoir claqué la porte par laquelle on lui intime de passer. "Qui leur a dit que je voulais rejouer en bleu? Je ne devais même pas être cité par une quelconque commission. Car pour moi depuis le mondial en Afrique du Sud, l'équipe de France fait partie du passé". Et de conclure sur une provocation puérile: "Avec Chelsea, de toute façon, je joue déjà en bleu tous les week-ends et ça me suffit amplement" (France Soir). L'Anelka est réglé, inutile d'épiloguer.


Dernier procès
Mais sans parler des éventuels appels et autres recours que pourraient susciter ces sanctions, il y a une suite judiciaire que l'on observera avec curiosité, puisqu'une information sortie de l'enquête est que les témoins auditifs des insultes d'Anelka ont cité des propos significativement différents de ceux reproduit par la une de L'Équipe du 19 juin (5). Si cette version se vérifie, le journal aura donc non seulement imprimé des propos orduriers sur sa première page, mais les aura aussi présentés (et avec quel fracas) comme authentiques alors qu'il ne pouvait manifestement pas en avoir la certitude.
Le plaisir de contribuer à faire exploser l'équipe de France et la perspective de battre des records de ventes en dépit du marasme bleu (ou plutôt grâce à lui) étaient probablement plus fortes que les réflexes déontologiques et la décence la plus élémentaire. Cela ne devrait toutefois pas perturber une direction rédactionnelle qui parvient à recouvrir entièrement le goudron de son cynisme avec les plumes de sa bonne conscience.

La vague de turpitudes qu'a soulevée l'équipe de France en 2010 n'a donc pas fini de déferler et l'on en mesure encore mal les effets délétères à terme. Pour effectivement tourner la page et laisser les "nouveaux" Tricolores faire avancer leur histoire, il faudra compter sur l'aptitude du football à pratiquer l'amnésie. Et sur de bons résultats, qui constituent encore le meilleur moyen de conjurer les mauvais souvenirs.


(1) Restés spectateurs des événements pour cause de blessures d'amour-propre, Thierry Henry et William Gallas s'en tirent remarquablement bien, notamment. Les sanctionnés n'ont toutefois pas usurpé leurs punitions s'agissant du capitaine matamore, du simulateur de Téléfoot et du footballeur offshore.
(2) Avoir admis sans ambages sa responsabilité peut expliquer la clémence envers Jérémy Toulalan.
(3) Laurent Blanc y gagne des excuses supplémentaires en cas de difficultés, mais il n'en avait pas vraiment besoin.
(4) "Je considère que ce dénouement est assez honorable"; "On a évité tout blanchiment collectif. Quelque part, il y a une certaine justice dans le foot français". Et puis: "[Toulalan] n'écope au final que d'un match de suspension. Sans doute fallait-il satisfaire un minimum Laurent Blanc…"; "Eric Abidal n'a même pas daigné répondre à nos sollicitations et a affiché une attitude détestable durant le Mondial en refusant de jouer le match contre l'Afrique du Sud. Il a miraculeusement échappé à la sanction"; "Mon grand regret est que les 18 autres grévistes éprouvent un certain soulagement. J'ai eu affaire à des joueurs dont le mea-culpa n'était pas sincère. Ils n'ont pas été éclaboussés".
(5) "Va te faire enculer avec ton équipe. Fais l'équipe que tu veux". Donc pas de "Sale fils de pute", ce qui change peu de choses pour la responsabilité Anelka, mais beaucoup pour celle du quotidien sportif.
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