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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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CJP, l'enquête à décharge

Et si on avait toujours été injuste avec Christian Jeanpierre? Est-ce que la coupe du monde de rugby n’a pas permis d’observer ses nombreuses qualités? Si, elle l’a permis.

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La Coupe du monde de rugby est terminée, c’est la fin des vacances, Christian Jeanpierre reviendra commenter le foot. Aura-t-il changé? Sans doute pas. Mais est-ce que notre regard sur lui n’aura pas changé, par contre? Le tournoi anglais a en effet fourni l’occasion de l’écouter d’une façon nouvelle, de manière neutre en quelques sortes. Puisqu’on a regardé chacun des matches de rugby sans implication particulière, sans être supporter, sans comprendre ce qui se joue précisément sur le terrain, en étant assez intéressé par cette contrainte assez géniale d’avancer sans être autorisé à faire une passe à quelqu’un situé devant soi – mais en étant dans l’incapacité de comprendre pourquoi les joueurs ne font pas plus souvent le tour des défenses – et sans réellement comprendre en quoi un drop est une chose si extraordinaire et si rare ; puisqu’on a regardé, pour le dire brièvement, sans trop d’engagement, avec désinvolture, on a pu se rendre attentif aux commentaires. Et se dire qu’en réalité, CJP (est-ce que ce sigle ne sonne pas super bien?) a bien des qualités.

 

 

Le souci d’informer le téléspectateur

Christian travaille beaucoup. Ce serait lui faire un malhonnête procès d’intention que d’estimer qu’il fait du zèle en le démontrant avec insistance, mais c’est vrai qu’il le prouve à chaque prise de parole: quand untel a le ballon, on apprend qu’il n’est pas droitier (“avec sa patte gauche”), quand tel autre (“le puissant Toulonnais”) est à la réception, on apprend dans quel club il joue. Il a une anecdote, une indiscrétion, un “figurez-vous” pour chacun et il en fait part au public, qui a le droit d’être lui aussi au courant.

 

Il le fait aussi pour les règles du jeu, on s’en rend compte lorsqu’on ne les connaît pas et qu’elles sont nombreuses. Pé-da-go-gie est le maître mot de la star de TF1 aux millions de téléspectateurs: et ceci on a le droit de le faire, et ceci on n’a pas le droit – CJP est consciencieux au point de nous le répéter plus tard dans le match quand le cas de figure se reproduit, au cas où on n’ait pas enregistré. Tout ce qui peut cultiver le téléspectateur est bon à communiquer.

 

 

 

Généreux, le commentateur confie aussi ses préférences personnelles, il n’est pas un prof snob et froid, il se dévoile: “J’adore ce joueur”. Cette qualité a d’autant plus été mise en valeur que TF1 a eu l’excellente idée de créer un duo de commentateurs en s’inspirant directement de la méthodologie artistique d’Hollywood (il faut réunir des contraires: petit gros et grand maigre, noir des banlieues et blanc réac’, etc.) et Christian avait l’air si délicat à côté de notre ancien ministre si soucieux d’engueuler tout le monde, de dire aux joueurs ce qu’ils devaient faire en parlant trop vite. CJP, par opposition, a montré toute sa modestie en se contentant d’alterner les informations objectives et les émotions, avec la bonne articulation du bon professionnel.

 

 

Des questions intéressantes

Au foot on se sent pris pour des cons par les questions de chaque mi-temps, mais au rugby on réfléchit sérieusement. Qui a marqué le premier essai du match nous demande Christian, et le ton de la profondeur qu’il emploie consciencieusement trouve un écho en nous, et emportés par le souffle de son enthousiasme on se demande: “Mais pourquoi diable ce qu’on marque s’appelle un 'essai', au rugby?” Au foot, le but s’appelle “but” pour une raison tellement évidente, tellement légitime – mais un “essai”?

 

C’est Christian Jeanpierre qui suggère cette réflexion, car il a le ton à la fois prudent et curieux d’un homme qui s’étonne, et Platon ne dit-il pas: "S'étonner, voilà un sentiment qui est tout à fait d'un philosophe. La philosophie n'a pas d'autre origine"? Si, il le dit (Théétète, 155d). D’autres fois sa dialectique bonhomme nous amène à nous questionner sur le jeu pendant qu’il se déroule: “Les Français pourront-ils revenir dans ce match”? Christian le cartésien sait aussi exprimer ses doutes.

 

Et on en vient à douter, nous aussi, des jugements que l’on tenait à son égard. Cet homme qui sait si bien distribuer la parole en la prenant dès qu’il y a un blanc mais sans la garder jalousement, cet homme qui a l’air comme vous et moi alors que son poste est prestigieux, cet homme qui, loin d’être le fayot qu’on pourrait penser, est au contraire – a-t-on compris grâce à la Coupe du monde de rugby – le relais des valeurs du rugby (il applaudit les vainqueurs, le malicieux, cependant que nous doutons de nous-mêmes: ne sommes-nous pas des gros cons, nous les supporters de foot, d’en vouloir à ceux qui nous ont battus?), cet homme mérite donc d’être mieux écouté.

 

 

De l’empathie

Christian n’est pas condescendant. La hauteur du poste d’où il commente n’est que géographique, il parle comme s’il était avec les joueurs sur le terrain, effrayé et fasciné comme eux par le haka, pris dans le même élan qu’eux lorsqu’ils foncent n’importe comment, tout droit, comme s’ils n’avaient pas vu tous les mecs en face pour les bloquer net, et CJP est frileux, comme eux sans doute, de prendre des contre. Et quand le contre arrive, il le sentait, il le partage à regret mais il doit admettre qu’il le sentait. Pas de fausse modestie chez Christian Jeanpierre. Juste de l’intuition.

 

Comment se fait-il qu’au foot ce soit si pénible qu’il ait si peur? Au rugby on aime qu’il ait peur car on ne comprenait pas qu’il fallait avoir peur: un joueur débordait tout simplement sur l’aile, loin des cages, mais il fallait s’effrayer car c’était apparemment là que c’était dangereux, et on le sait grâce à Christian Jeanpierre. Son empathie s’étend jusqu’au téléspectateur dont il accompagne tellement bien les sentiments qu’il les commande en quelques sortes: “Aïe aïe aïe” dit-il simplement, et nos poils se hérissent.

 

Alors, rendons grâce à la Coupe du monde de rugby d’avoir révélé les qualités professionnelles et humaines de Christian Jeanpierre: on ne les voyait plus, à force de considérer qu’il gâchait le match en nous disant des choses qu’on savait déjà, à force d’entendre ses émotions inquiètes, à force de compter ses mentions de Téléfoot. Rendons grâce à la Coupe du monde de rugby d’avoir rendu justice au dévouement de Christian Jeanpierre pour le sport en général. Tenez, rendons même Christian Jeanpierre au rugby, ce sport aussi flamboyant que lui.

 

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