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Alexandros Kottis

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L’invasion des visages

Chili-URSS 73, les fantômes du Nacional

Il y a quarante ans, le Chili se qualifiait pour la Coupe du monde 74 avec un simulacre de match contre l’URSS, qui avait refusé de jouer à l'Estadio Nacional, lieu de détention et de torture.

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Le 11 septembre 1973 au Chili, une junte militaire met fin au régime socialiste de Salvador Allende élu démocratiquement trois ans auparavant. En pleine Guerre froide, le coup d’Etat constitue le point de départ d’une dictature longue de dix-sept années qui transforme en profondeur la société chilienne, et le pays change de sphère d’influence se rangeant du côté étasunien.

 

Chili-URSS 1974 Estadio Nacional Santiago

 

0-0 au stade Lénine

Dans ce contexte, se profile une double rencontre sportive face à l’URSS, qualificative pour la Coupe du monde 1974 en Allemagne. Prévue seulement deux semaines après le coup d’État, cette confrontation se charge d’une dimension symbolique qui dépasse le cadre sportif.
 

Qu’il canalise les antagonismes ou qu’il les favorise, le sport fait partie intégrante des relations entre États, notamment lorsque ceux-ci sont opposés. Le football est donc soumis aux contextes internationaux et les rencontres deviennent l’avatar des rapports de force existants entre les protagonistes. Lorsque le Chili et l’URSS doivent se rencontrer à la suite de leurs parcours respectifs dans les zones Amérique du Sud et Europe, la politique s’invite sur le terrain du sport et le match devient une véritable "mise en scène métaphorique de l’affrontement, l’antagonisme entre deux pays" [1].
 

La délégation chilienne qui s’envole le 24 septembre pour Moscou est dès lors considérée comme représentante d’un pays ennemi, et l’accueil qu’elle reçut à l’aéroport Sheremetyevo fut des plus glaciaux. Les autorités soviétiques retinrent les deux joueurs majeurs du Chili, l’attaquant Carlos Caszely et le défenseur Elias Figueroa pour de longs instants, prétextant des différences importantes entre leur physique et les photos de leur passeport. Après plusieurs heures d’attente et de tractations, les joueurs sont finalement autorisés à entrer en URSS dans une atmosphère tendue. Le match aller se dispute le 26 septembre dans le stade Lénine de Moscou, devant près de 60.000 personnes. Loin d’être favori, le Chili parvient à faire match nul sur le score de 0 à 0, résultat le plaçant dans de bonnes conditions avant le match retour de Santiago.
 


Lieu de torture

Prévue le 21 novembre, la rencontre doit avoir lieu à l’Estadio Nacional de Santiago, d’une capacité de 60.000 places, qui est devenu, depuis le coup d’État, l’un des plus grands centres de concentration et de torture du pays. Les militaires de la junte y font prisonniers les dissidents – ou supposée tels – au nouveau régime, avant de les torturer ou de les envoyer dans d’autres centres. Bien que cette utilisation sera méconnue de la majorité des Chiliens, notamment à cause de la censure et du contrôle des moyens de communication, environ 40.000 personnes passeront par l’Estadio Nacional durant la dictature.
 

Refusant de cautionner les actes qui s’y déroulent, la Fédération soviétique repousse la décision de disputer la rencontre dans l’enceinte. Il n'est pas question de boycotter l’équipe du Chili, mais bien le lieu du match, comme l'attestent les contre-propositions faites à la FIFA pour que la rencontre ait lieu dans un autre stade. Le président de la Fédération soviétique de football, Valentin Granatkin, propose de trouver un terrain neutre dans une autre ville latino-américaine. L’initiative, liée aux premières critiques internationales sur la dictature chilienne, oblige la FIFA à s’intéresser au contexte politique et social du pays.
 

Le 24 octobre, la confédération envoie deux émissaires afin de visiter le stade et de contrôler les conditions de préparation de l’événement. Abilio D’Almeida, vice-président brésilien de l’organisation et Helmuth Kaeser, secrétaire général suisse, passent alors quarante-huit heures à Santiago. Nettoyé par les militaires, le stade est présenté aux émissaires. Si plusieurs témoignages confirment la présence de nombreux prisonniers au moment de la visite, ceux-ci se devaient de rester invisibles, à l’abri des regards. Les deux hommes de la FIFA visitent également le centre de la capitale et participent à plusieurs réunions avec les autorités chiliennes. Ils rendent public un communiqué évoquant une situation normale et une tranquillité totale, que s’empresse de reprendre le journal El Mercurio, véritable relais du régime militaire [2].
 


Simulacre de rencontre

L’instance internationale du football, soucieuse de donner l’image d’un football indépendant des événements politiques, et préservant par la même occasion des intérêts économiques colossaux, cautionne la dictature de Pinochet et l’utilisation militaire du stade en acceptant le déroulement du match dans la capitale chilienne.
 

Les Soviétiques ayant maintenu leur refus, la FIFA qualifie le Chili pour la Coupe du monde 1974 en s’appuyant sur l’article 22 de son règlement, qui stipule que si "une équipe ne se présente pas pour un match [...] l’équipe doit être considérée comme perdante et le match attribué à l’équipe opposée". De fait, elle informe le 19 novembre que "ne doivent pas voyager à Santiago du Chili les arbitres Ramon Barreto, Uruguayen, et Jose Pestarino, Argentin, qui allaient occuper le poste de juges de touches pour la rencontre Chili-URSS". La sélection chilienne obtient la qualification sur tapis vert, la victoire automatique de deux buts à zéro lui étant acquise.
 

 


 

La junte militaire décide d’organiser un simulacre de rencontre pour célébrer ses héros et transforme l’événement en un véritable show de propagande dans le but de mettre en avant les valeurs de la nouvelle société chilienne: ordre, discipline, nationalisme. Le 21 novembre 1973, l’équipe chilienne entre sur le terrain de l’Estadio Nacional garni de plusieurs milliers de spectateurs, et participe à une parodie de football. L’arbitre local Rafael Hormazabal, choisi pour suppléer les arbitres internationaux privés de voyage par la FIFA, donne le coup d’envoi de la rencontre. Les joueurs avancent en se faisant plusieurs passes jusqu’au but adverse, où le capitaine de la sélection, Francisco Valdes, pousse le ballon dans les filets. Sans opposition, le Chili marque le but qui scelle symboliquement sa qualification pour la Coupe du monde 1974 devant les yeux incrédules des spectateurs.
 

Présente en Allemagne, la sélection chilienne quittera la compétition au premier tour sans avoir gagné le moindre match. Son voyage en Europe sera l’occasion pour de nombreux exilés chiliens de protester contre la dictature de Pinochet.
 


[1] Histoire politique des Coupes du monde de football, de Paul Dietschy, Stéphane Mourlane et Yvan Gastaut (Vuibert, 2006).
[2] "FIFA informo al mundo que la vida en Chile es normal", El Mercurio, 4 novembre 1973.

 

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