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Libres arbitres

Cantophile ou cantophobe ?

Dans la foulée d'un numéro spécial de L'Équipe Magazine fort joli, mais qui a fait la part un peu trop belle à un Éric Cantona excessivement consensuel, nous remettons le couvert (couteau et fourchette) sur le joueur le plus controversé du foot français.
> 50% Cantona
> Cantona que l'amour
> Le King est nu
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bout_cantona_leq.jpgC'est une Équipe Magazine "100%" qui est parue ce samedi, entièrement consacrée à Éric Cantona comme elle le fut auparavant à Zinédine Zidane (avril 2005) ou à Yannick Noah (juin 2006). Un numéro à conserver, donc, riche de textes et d'images, parsemé de témoignages de proches ou de personnalités, qui arbore un portrait signé Enki Bilal en couverture et qui se divise en sept parties: le minot, le rebelle, le Bleu, le Rouge, l'artiste, le fils de pub et le beach boy. Il fallait bien cela pour parcourir les différentes facettes d'un joueur si protéiforme.

Malheureusement, un constat frappe après avoir parcouru ces 81 pages (déduction faite des annonces publicitaires): faute du moindre point de vue critique sur le Roi Éric, la "controverse" n'est pas vraiment servie, puisque l'intégralité du numéro est une ode univoque à Canto qui oublie bon nombre de ses "facettes". C'est un parti pris, certes, mais dont on peut estimer qu'il passe à côté de l'essence même du personnage, auquel on aurait rendu un meilleur hommage en montrant aussi ses côtés contestés... Là, c'est un peu comme si le "rebelle" était devenu un simple lieu commun, un robinet d'eau tiède. Preuve de cet exercice de refoulement: les deux parties, l'invitante et l'invitée, occultent soigneusement l'affaire du titre "Impardonnable", qui barra la une du quotidien sportif au lendemain du high kick à Selhurst Park, et que Cantona himself, jadis, souhaitait ne jamais pardonner.

Pourtant, dans ce numéro, le commandeur exhibe volontiers ses contradictions... Ainsi, la grande âme se rapetisse lorsqu'il charge Didier Deschamps et Marcel Desailly, qu'il exclut de l'humanité ("ce ne sont pas des hommes") sans daigner expliquer pourquoi. Ailleurs, selon une morale mafieuse dont il dénonce pourtant l'influence à Marseille, il couvre Jean-Jacques Eydelie de son mépris définitif après l'avoir qualifié de "balance". Mais lui-même s'exonère de toute responsabilité quant à son séjour au sein de l'OM de Tapie ("Je n'ai pas joué à cette période. Juste deux débuts de saison"). La schizophrénie semble d'ailleurs une constance pour une icône publicitaire qui critique l'excès de merchandising à Manchester United et affirme sa volonté de ne pas être un "produit".

Après le concours Canto qui nous avait valu de très jolis textes de la part des lauréats (lire "King for a day" et "Canto et moi" dans le numéro 33), l'occasion était donc belle de raviver le débat tel que nous l'avions tenu dans le magazine en décembre dernier...

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Si ce joueur controversé a fini par mettre tout le monde dans sa poche, c'est parce que l'essence même du football lui servait de carburant...
Par Salif T. Sacha.

Cantona est grand. Les footballeurs, les supporters et les journalistes anglais l’ont unanimement clamé en le désignant meilleur joueur du championnat en 94 et 96, joueur du siècle de Manchester en 2001, et meilleur joueur de l’histoire de la Premier League en 2005. Quatre sélectionneurs successifs en ont fait un titulaire des Bleus. Le King constituait même un pion essentiel du dispositif de Platini. Même notre Michel national se serait laissé berner ? Comme saint Jacquet, éconduit par Canto lors du rendez-vous de la dernière chance entre les deux hommes ? Jacquet peut ressasser à l’envi qu’il avait des certitudes sur l’association Zidane-Djorkaeff, plus personne ne viendra le contredire. Mais ses tentatives pour convaincre Cantona de jouer l’Euro 96 sont contradictoires avec sa version postérieure des faits, finalement taillée sur mesure pour les rétrospectives édulcorées. Deux techniciens de ce niveau peuvent-ils se tromper de concert dans l’évaluation footballistique d’un joueur, fût-il atypique ?

Égaré mais efficace
Un joueur incontestablement atypique, mais qui jouait pourtant bien au même jeu que les autres. Canto footballeur illusionniste, intermittent du spectacle inefficace, grand bénéficiaire des résumés avantageux de L’Équipe du dimanche, c’est un discours faussement original et vraiment éculé, qui repose principalement sur une perception viciée du personnage. Un port de tête altier, des traits acérés, un regard tantôt agressif, tantôt égaré dans un monde parallèle, entraînant avec lui son esprit... et son immense gueule. Mais surtout des pieds et une inspiration fantastiques. Les statistiques balaient les accusations d’inefficacité: le jeu de Cantona était beau et efficace. La Titimania contemporaine ne saurait contester une vérité historique: Éric Cantona a inscrit 20 buts en 45 sélections, alors que le "serial buteur" Henry n’en était qu’à 16 buts marqués au soir de sa quarante-cinquième cape contre Israël à Palerme, en avril 2003. Le grand Michel n’affichait lui-même "que" 24 buts au compteur après 45 sélections en septembre 83 à Copenhague, lors de la dernière défaite (3-1) de l’ère Hidalgo. Intercalé entre Platini et Henry, de quelle inefficacité est-il question concernant Cantona ?


« Ce qui est beau, c’est quand le joueur fait une passe magique que trois millions de téléspectateurs n’avaient pas imaginée » - Éric Cantona.

Un jeu différent
Platini avait son coup franc brossé, Henry a son intérieur du pied enroulé, mais il n’y a jamais eu de but "à la Cantona". La Panenka lui ressemble dans son outrecuidance. Cantona possédait ce geste comme on peut le posséder: aléatoirement. Mais à défaut d’inventer, il créait constamment, jusque dans les prises de balle les plus simples. Le risque engendré par son jeu conduit inévitablement à un certain déchet. Quand un Makelele brille par sa sobriété, c’est justement pour laisser l’initiative de la prise de risque à un joueur plus créatif que lui. Un Zidane... un Cantona. Si on ne peut pas faire une équipe avec onze Cantona, on ne peut pas gagner avec onze Jean-Claude Lemoult non plus...

Le génie créatif et le charisme de John McEnroe donnaient toute sa saveur au tennis, quand les victoires glaciales de Björn Borg ont nui à l’intérêt du jeu. La constance n’est pas compatible avec la créativité. Pour Cantona, "ce qui est beau, c’est quand le joueur fait une passe magique que trois millions de téléspectateurs n’avaient pas imaginée". Quoi de plus passionnant dans le football que cette formidable propension à déclencher l’inattendu? Si l’on attendait de Cantona des ratios optimisés de ballons perdus ou un quota de kilomètres parcourus, autant le mettre au basket. Si on accepte un comportement différent, on ouvre les portes d’un jeu différent. Quand on interroge Cantona sur le dernier match de Zidane, il réplique: "Maradona aussi il a fait des choses. Mais qui comme Maradona et Zidane ont été capables de jouer? Qui?"

Jamais avare
Une autre idée du football émanait de Cantona, amoureux du jeu au point de continuer de l’exercer dans une discipline moins considérée et médiatisée au terme de sa carrière professionnelle. Respectueux de ses fondements jusque dans la célébration collective de la plupart de ses buts, faisant montre d’un état d’esprit bien plus adapté au football qu’on ne l’imagine – une bonne vieille paire de crampons dans la gueule d’un coéquipier ou d’un supporter haineux, ç’a le mérite de régler rapidement les problèmes. Jamais avare de passes ingénieuses pour offrir un bon moment de football à un coéquipier... quitte à se planter. Peu importait: comme tout joueur extraordinaire, mais peut-être encore un peu plus que les autres, il était utile même dans un jour sans, son charisme se muant en arme pour transcender ses partenaires.
Le football s’épanouit dans la spontanéité, l’inattendu et la création, qui pouvaient renverser à tout moment les matches auxquels participaient le King. Si l’on saisit la nature profonde du football, on doit admettre qu’Éric Cantona a marqué l’histoire du jeu.



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Il est difficile de déshabiller les statues, mais à l’examen, la légende de Cantona s'avère bien trop grande pour le joueur qu'il fut.

Par Pierre Martini.

Dans le temps, on disait qu’un attaquant "mystifiait" le gardien de but. Il arrive aussi que certains joueurs arrivent à mystifier le stade entier. Durant quelques secondes s’il s’agit de Filippo Inzaghi, durant toute une vie pour quelques génies de la mise en scène.  

Métamorphose
Durant la première partie française de sa carrière, Éric Cantona n’a pourtant pas trompé grand monde. Après des débuts prometteurs en Espoirs et à Auxerre, il se rend surtout célèbre pour sa technique de lancer du maillot. Acheté par l’OM, il navigue ensuite entre Bordeaux, Montpellier et Nîmes, avant de revenir à Marseille. Il passe quand même à côté de l’épopée européenne de 1991, puis, en décembre de la même année, sous le maillot de Nîmes, il écope d’une suspension de deux mois pour avoir jeté le ballon sur l’arbitre et insulté les juges de touche. Le joueur annonce qu’il met un terme à sa carrière.

L’intervention de Platini et de quelques autres lui permet de faire un essai à Sheffield Wednesday puis de signer un contrat à Leeds. Et là, c’est une métamorphose qui se produit avec la traversée de la Manche. À l’image de ces joueurs qui cessent leurs caprices une fois dans un club étranger, Canto épouse la cause du football anglais pour s’y forger une toute nouvelle image. Celui-ci, à peine sorti de sa longue exclusion consécutive à la catastrophe du Heysel, présente le pire niveau de toute son histoire.

Relations publiques
Cantona avait donc un boulevard devant lui. Mais cela n’aurait pas suffi... Avec un talent rare, il met en scène sa propre légende en jouant des opportunités et de la fascination qu’il exerce. On a ainsi oublié que le fameux "I don’t know why I love you, but I love you" n’était pas destiné aux supporters des Reds, mais bien à ceux de Leeds United, qu’il saluait depuis un balcon pour célébrer le titre national – six mois avant de monter dans le train mancunien en marche, au prétexte d’une brouille avec ses dirigeants. Si la plupart de ses buts sont quelconques, il s’amuse de défenses anglaises qui s’inspirent des sketches de Benny Hill, et il sait célébrer ses coups d’éclat en cabotinant lourdement. Le produit est également livré avec ses accessoires, comme le col relevé ou le torse bombé.
Canto redevient prophète en son pays. Avec Jean-Pierre Papin, il brille lors des qualifications pour l’Euro 1992. Las, les Bleus passent au travers de la phase finale. Après la Suède, Gérard Houllier devra le prier de bien vouloir revenir en équipe de France! À cette époque, Cantona vit déjà sur sa réputation pour revendiquer un statut de titulaire qu’il est pourtant loin de justifier sur le terrain, accumulant un nombre phénoménal de choix égoïstes et de pertes de balles (dont une partie significative à la suite de talonnades ridicules).


« 1987-1994: Cantona est le symbole de l’équipe de France qui n'a rien gagné »

Un néant bleu
L’orgueil s’est transformé en prétention. Mais l’indulgence dont il bénéficie semble sans limites. Houllier l’aligne même quand il est blessé, barrant un Ginola pourtant à son meilleur. Au centre du terrain, Cantona promène sa dégaine majestueuse. D’ailleurs, il marche encore, le 17 novembre 1993, au moment où les Bulgares remontent le ballon à toute vitesse dans l'ultime minute.
Devenu le capitaine d’Aimé Jacquet, ses performances insignifiantes ne passent plus inaperçues, et le sélectionneur profite de sa suspension après son mawagushi sur un supporter de Crystal Palace, en janvier 1995, pour tourner la page. Il n’a pas marqué lors de ses sept dernières sélections. 1987-1994: Cantona est le symbole de l’équipe de France qui n’a rien gagné.
Loin des pelouses, les Guignols de l’info ont contribué à lui forger cette image de génie incompris, de peintre abstrait, d’être supérieur dans un monde de petitesse. Pourtant, entre ses aphorismes abscons, sa poésie enfantine qu’enfonce largement celle de Roger Lemerre, ses talents de peintre croûtier ou ses performances d’acteur qui lui ont valu d’être surpassé par son frère et par le singe de Mookie, notre héros n’a jamais justifié sa réputation d’artiste.

Le plus frappant est la contradiction totale entre son image de rebelle et son statut de footballeur le plus sponsorisé de sa génération, littéralement modelé par Nike. Aujourd’hui encore, son personnage peut servir d’étendard aux campagnes internationales de son ex-équipementier, en tant que gourou de l’esprit du jeu. Loin de sa vague tentative de fonder un syndicat international des joueurs, jadis, sa dernière grande cause en date, c’est Neuf Télécom.
Mais le malentendu persiste. Après l’Euro 2000, Cantona avait dénigré l’équipe de France dans les médias anglais, avouant même qu’il se sentait plus anglais que français. La grande âme serait-elle aigrie ? Ses annonces qu’il succéderait un jour à Alex Ferguson ont fait long feu, et le beach soccer permet à l’ex-révolté d’étaler sa conception de l’autorité: tout récemment, il confiait à L’Équipe Magazine: "Ici, il y a un type qui décide, et c’est moi. Si quelqu’un n’est pas d’accord avec ma tactique, il le dit une fois et va s’asseoir ensuite sur le banc".

Incarnation d’un football égoïste, faussement brillant, symbole de l’invasion du marketing dans le football, Éric Cantona a surtout servi sa propre cause. Avec un remarquable brio.
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