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François Borel-Hänni


Journaliste et docteur en STAPS de l'université Lille-2.


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Frantz Football Fanon

Blasons maudits / 5

C'est au tour de Guingamp, Laval, Bastia, Auxerre et Saint-Étienne d'avoir droit à leur épisode de notre série héraldique, pour raconter leur histoire par leur(s) emblème(s). 

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En Avant de Guingamp

L’énervant Guingamp est une curiosité par sa soudaine transition d’écusson et le reniement total de la première version, au point qu’elle est quasiment introuvable –sauf grâce à des scans d’albums de vignettes. Pourtant, sur ce premier blason sobre comme un séminariste, le ballon Telstar de nos enfances souligne un Guingamp en caractères gothiques, célébration de l’héritage wisigoth, le village d’Astérix n’étant pas loin. Guingamp, le petit village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur sous le vaillant commandement de Gourvennix.

 

Mais baste, avec la montée éclair en D1, en 1996 grâce à Smereckix, Guingamp devient l’EAG, un vulgaire sigle de multinationale. Certes, son stade a toujours un nom de personnage de personnage Pokemon, mais il faut faire sérieux quand on reçoit les plus grandes équipes du foot français: ce n’est pas tous les jours que l’on voit Lille au Trégor.

 

Un fond noir et rouge frappé d’un EAG blanc, et voilà le travail, triste, qui va caractériser le club jusqu’à ce qu’il fasse une crise d’identité locale, sentant chuter sa cote d’Armor. La conception du logo est alors confiée à un Assurancetourix sous acide qui accouche d’une bannière surchargée mêlant les initiales du club, son nom complet, son département (si on n’a pas mis le nom du gardien du stade, c’est seulement par manque de place) et un triskell coincé dans un trente-trois tours d’Alan Stivell. Ce qui rime avec Coco Michel, qu'on ne pouvait décemment pas omettre.

 


Stade lavallois

Le Stade lavallois peut se targuer d’une caractéristique unique en France, celle d’être le club d’une ville palindrome. Certes, argueront les tatillons, il y a Noyon, mais Noyon est moins connu pour son goût du ballon que pour ses recettes de gardon, alors laissons à Laval son nom, et à Noyon le poisson. Laval, donc, est un palindrome, c’est-à-dire un mot qui peut se lire dans les deux sens. On peut donc s’amuser à tourner Laval sans qu’il devienne rance, contrairement au beurre Président qui orna le maillot de la montée. Oui, car Laval est monté, alors que l’amont est vallée. C’était en 1976, le gardien s’appelait Jacky Rose. Et un président orné d’une rose, c’était furieusement précurseur à l’époque des Renault 12 Gordini (voiture préférée des Jacky).

 

Le Stade lavallois avait un joli emblème épuré pour son ascension en D1. Qui apparut trop épuré, d’ailleurs, une fois que le club atteignit la cinquième place en 1983 et se qualifia en Coupe UEFA. SL pouvait aussi bien signifier "Somewhere Lost", trou perdu, alors on accoucha d’un demi-cercle avec les armoiries de la ville, le nom du club et son année de naissance. Malheureusement, d’avant-garde en 1976, le Stade lavallois devint ringard dix ans plus tard. À l’heure de Matra ou Panasonic, il avait l’air louche avec son camembert.

 

En danger de disparaître, Laval chercha secours auprès de son département. Ce qui était justifié: toute la Mayenne ayant profité de la gloire retombant sur le club, il n’était pas convenable de voir que seuls les Lavallois payeraient. Un soleil orange sur une femme tirant un coup franc, noms de la commune et du département mêlés, furent la nouvelle identité visuelle du club, conservée même dans les sombres moments où Laval fréquenta le National et imposa à ses supporters de affiches indigestes contre des équipes comme Calais. Quand on Laval, on est vite Calais. Une chute aussi ratée que la toute dernière version de l’écusson.

 


SC Bastia

À la lecture du nom des différents poètes passés par Furiani (Orlanducci, Cazès, Bianconi, Rool, Jeunechamp, Casanova, Valéry, etc.) vient une envie de l’appeler Sporting Club de Baston. Mais Bastia, c’est la Corse. Et la Corse, c’est Tino Ro… non, c’est Pascal Paoli, vainqueur de la bataille de Ponte Novu en 1769 et qui ressemblait à un cycliste en pleine ascension du col de Vizzavona (voir le premier blason). C’est sa tronche qui va accompagner le premier grand morceau de gloire des Bastiais: une épopée européenne, aussi réussie que celle de Napoléon, qui échoua dans une plaine du Nord.

 

Cet enthousiasme pour le SC Bastia, et pour le foot en Corse, amusa beaucoup Tintin Pasqualini qui s’exclama: "Demandez-leur de planter un arbre pour reboiser, il n’y a personne. Lancez un ballon et pff…" Cependant, cette réussite ponctuée d’une Coupe de France remportée en 1981 ne dura qu’un temps. Revenu à sa due place, Bastia n’amène plus le pékin vers l’euphorie. Au contraire, il entre au purgatoire. Son étoile (le "E" du sigle) file vers le Ponant comme le pognon vers le continent et, bientôt, il faut rebaptiser le club. Finie l’étoile, de toute façon inaccessible si l'on en croit Jacques Brel (aussi auteur de Une île, au large de l’amour, on dirait du Tino Ro…). Le SCB repart avec des Corses, une nouvelle raison sociale à chaque pluie et un écusson épuré, avec la seule tour de guet comme symbole de cette passion rémanente des Bastiais pour leur club.

 

L’emblème du XXIe siècle est un mélange de tout cela. La tour, le Paoli, le SCB, le bleu et la date de naissance, gimmick récurrent désormais chez nos clubs en mal de racines. Il faut dire qu’en ce début de millénaire, Bastia a vécu un concentré de son histoire: les calamités (Casoni sur le banc), la gloire (remontée en D1, finales de Coupe, Chirac énervé), le bordel (en ce moment) et la concurrence d’Ajaccio où ils se mettent à deux pour leur piquer un public aussi rare que du vrai Brocciu sur un marché de Calvi. Que de péripéties! L’équivalent des quatre saisons en un jour. Sans Vivaldi, mais avec Printant.

 


AJ Auxerre

L’ajiocerre est aussi bonne que ma Yonnaise. À condition de savoir la monter. Mais point de mayonnaise dans la cité dont Dijon est la rivale honnie! Pour bien faire, on parlera de roux, ce qui va très bien avec le bœuf. L’ajiocerre, ou ajiha, est l’émanation bleue sur fond blanc de la volonté de Charbonnier de trois hommes: l’ABD champs, Jean-Claude Béchamel et Guy Roux. On omet un grand comédien, grandiloquent amateur de gastronomie et de volaille, prénommé Gérard, mais bon. Et on oublie aussi Depardieu.

 

L’AJ Auxerre a servi de distraction aux vaches yonnaises jusqu’au début des années soixante, quand Guy Roux a décidé qu’on y élèverait autre chose. Il fit pousser un Prunier, des titres, hébergea des volatiles (des ailiers)... En mémoire de l’Abbé fondateur qui donna son nom à cette pâture entourée de gradins, l’AJA fit de la jeunesse enracinée sa profession de foi. On afflua des quatre points cardinaux (la rose des vents du blason) pour assister au phénomène et piquer les meilleurs bestiaux en leur faisant miroiter la vie à la ville.

 

Il était inévitable que l’ajiocerre pâlisse – voyez comme est blême le second emblème – à force d’être pillée. La troisième version reprend des couleurs mais n’insiste plus sur les initiales. Un "A.J. Auxerre" plus anonyme surplombe un ballon qui part dans tous les sens, image d’un club à la dérive. La déchéance est consommée: d’un récent séjour dans la capitale, l’AJA est revenue avec tous ses gamins, sans que personne n’ait essayé d’en débaucher un seul.

 


AS Saint-Étienne

L’ASSE sera, un jour, entraînée par Quique Flores. C’est écrit dans l’expression "Quique your ASSE". À part cela, Saint-Étienne joue en vert, d’où leur surnom, les Verts. L’origine de ce sobriquet et du choix de la couleur est mystérieuse car c’est la teinte qui se voit le moins sur l’herbe et si cela camoufle aux adversaires les appels de Nolan Roux, cela les rend difficilement visibles aussi de ses partenaires. Certains situent cet amour pour le vert dans la tradition forézienne de l’apéro: on s’y invite en effet fréquemment à prendre un vert. "À ta santé", dit l’un, "À la tienne", répond l’autre, "À la santé tienne", s’exclame-t-on en chœur. D’autres y voient un hommage au ver, petit annélide travailleur que l’on emploie à faire des trous dans les meubles Manufrance afin qu’ils aient l’air d’antiquités et qu’on puisse les refourguer ailleurs qu’à la Camif.

 

Saint-Étienne, donc, n’est pas taillé pour la gloire. L’ASSE est plus célèbre pour ses défaites que pour ses victoires, ce qui lui fait un point commun avec Napoléon. Autre similitude: tous deux manquent d’Eugénie. La preuve, les Stéphanois sont représentés par des emblèmes simplistes et verticaux comme des barreaux de prison, une relance de Bayal Sall ou des poteaux carrés. Les dorures de la fin des années 70, alors justifiées par le statut du club, ont été abandonnées quand il est tombé de son piédestal. Le rectangle qui, du temps d’Herbin, figurait un gazon soigneusement nourri au KB Jardins prend, à la descente en D2, la forme d’un écu, plus exactement d’un "écu de chevalier". Comme dans Braveheart ou Le Seigneur des Anneaux, ces films d’écu. Cet écusson version "vaches maigres" colle plus à la modestie enracinée dans la cité. La vie à Sainté n’a certes jamais été une soirée au Casino, mais il y a un juste milieu à tout: trop à l’Étrat en D2, l’ASSE remonte en 86.

 

Depuis, tel le Petit Prince, elle ne cesse de poursuivre une petite étoile dont on se demande bien ce qu’elle signifie si ce n’est une tentative d’en refaire voir au voisin lyonnais, dont la gloire est d’autant plus aveuglante qu’il n’est qu’à un jet de pierre de son rival ligérien. Et la Loire avec un jet, ça donne Gloire.

 

BLASONS MAUDITS / 1 : PARIS, NANCY, LENS, MONTPELLIER ET BORDEAUX
BLASONS MAUDITS / 2 : CAEN, BREST, RENNES, REIMS ET SOCHAUX
BLASONS MAUDITS / 3 : TROYES, NANTES, MONACO, LE HAVRE, LILLE
BLASONS MAUDITS / 4 : LORIENT, LYON, VALENCIENNES, MARSEILLE ET TOURS
BLASONS MAUDITS / 6 : NICE, ANGERS, LILLE, METZ ET TOULOUSE

 

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