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Gilles Juan

 

Footballeur du dimanche et philosophe de comptoir. @Gilles_Juan


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Benzema, maître communicant

Tout le monde se moque de la syntaxe de Benzema, mais une analyse fine de la stratégie rhétorique de l’international français montre qu’il maîtrise en réalité les codes de la bonne communication.

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La déclaration de Benzema en une de L’Équipe démontre les talents de communicant de l’avant-centre, et la lucidité du journal à ce sujet: le vocabulaire et la syntaxe ont en effet été scrupuleusement respectés par le quotidien. En analysant point par point les qualités stylistiques de l’attaquant français, on s’apercevra néanmoins que quelques subtilités ont échappé aux journalistes sportifs, concernant la ponctuation principalement.

 

 

Le redoublement du sujet

Le redoublement du sujet est l’élément le plus repérable du style Benzema. Mais il ne faut pas croire que cette méthode lui appartient. Absente des classiques de l’antiquité, cette stratégie rhétorique n’a fait son apparition que très récemment en politique: notre premier ministre, et surtout notre président, l’utilisent à merveille.

 

 

 

Faut-il en déduire qu’ils ont tous les trois le même conseiller en communication? Ce n’est pas interdit de l’envisager. On peut remarquer, en tout cas, que L’Équipe n’a pas bien géré la retranscription: l’écoute de François Hollande laisse pourtant facilement entendre qu’une virgule est exigée entre la première et la seconde mention du sujet. Il en va souvent de même pour Benzema. Mais L’Équipe négocie généralement mal les détails des citations, malgré un souci de fidélité à la réalité qu’on aurait tort d’appeler “racolage”.

 

La citation d’Anelka en 2010 avait déjà prouvé la maladresse du premier quotidien national payant de France (en numéros vendus) à ce sujet: “Va te faire enculer, sale fils de pute!” pouvait-on lire en une, alors qu’il est clair qu’Anelka n’avait pas du tout marqué ce temps d’arrêt signalé par la virgule, et qu’il ne s’était pas exclamé. Comme souvent, le point d’exclamation désigne davantage l’étonnement ou le recul du rédacteur, que le ton de l’auteur cité. Des points de suspension étaient préférables.

 

Mais revenons au sujet (redoublé). Les vertus sont évidentes: pédagogie, clarté, précision. Les mauvaises langues prétendent que les enfants parlent ainsi, et qu’en parlant ainsi on s’adresse aux gens comme à des enfants – mais il s’agit au contraire de respecter les gens comme un maître d’école prend soin des enfants: en étant soucieux d’être bien compris.

 

 

Les figures de style

La dispersion, c’est la disparition”, disait récemment François Hollande dans un discours consacré à la nécessité d’accueillir les migrants. Que veut dire cette paronomase? On ne sait pas trop, mais sur les sujets de société, la forme prime – et Benzema l’a bien compris. Sa déclaration reprise en une de L’Équipe est percutante – grâce à la solution précise, là encore, qui donne tant de force aux discours du président: l’anaphore. Moi président, moi président disait le candidat engagé contre la finance, et Benzema scande lui aussi ses discours grâce aux répétitions en début de proposition: “TU vois directement avec lui et TOI TU parles avec lui. TU envoies personnes”. Bam! Ça envoie.

 

Qu’il est loin le temps où le journal titrait, après la victoire en Coupe du monde 3-0 (doublé de Benzema): “Karhymne à la joie”. Il faudrait faire un tableau montrant les corrélations entre les critiques faites à l’encontre de l’attaquant et son nombre de buts marqués en équipe de France. (On aura compris qu’il marque peu en ce moment.) Mais Benzema s’en fout, lui qui en bon communicant sait faire les insinuations qui vont bien: “Il était tout blanc”, déclare-t-il en devinant que c’est le genre de choses qu’aimeront les journalistes de L’Équipe. Sous couvert d’une hyperbole, cela leur permettra d’évoquer les récentes polémiques sur la bonne couleur de la race française.

 

Là encore, en véritable maître, Karim a adapté son discours au support: n’est-ce pas le journal L’Équipe qui s’inquiétait, il y a un an, du fait que Bielsa, entraîneur étranger, prenait le travail d’un entraîneur français? Si, c’est L’Équipe.

 

 

 

Un journal qui adore les métaphores: celle des piranhas ne pouvait pas laisser indifférente une rédaction qui aime tant dire que Lyon rugit.

 

 

L’absence de subjonctif et de la négation

Pour aller à l’essentiel, en étant à la fois plus percutant et plus proche d’un langage oral beaucoup moins pompeux que l’écrit, Karim n’utilise qu’un seul des deux éléments de la négation. “Ne” passe à la trappe. Il s’agit, là encore, d’un choix habile. Tout récemment, Bruno Gaccio a employé cette même stratégie. Pour mieux vendre son livre, il l’a titré: “Mais non, Madame Martin, c'est pas compliqué l'économie!“ Dans le même temps, “Et c’est pas fini!” est un slogan qui cartonne. Karim, on le répète, sait parfaitement ce qu’il fait. Les critères de la communication sont prioritaires sur les règles de grammaire: Coca n’écrit-il pas “Zéro sucres” sur son produit sans sucre?

 

Et Benzema manie parfaitement l’usage du subjonctif. Ne s’en dispenserait-il pas tout le temps, s’il ne savait pas l’utiliser? Mais alors, pourquoi s’en dispense-t-il parfois? “Faut que tu vas voir le mec, il va venir.” Pressés d’enfoncer un footballeur, de pointer l’emploi “aberrant” de l’indicatif, les commentateurs n’ont pas vu... l’allitération en “v” que cette transgression du français permettait. Or, à quoi renvoie cette allitération? À V pour Vendetta, premièrement: le film introduit le personnage par une longue allitération en “v” [2].

 

Et à Corneille, ensuite (Le Cid, Acte I, scène 5) “Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte, Viens me venger. [...] Venge-moi, Venge-toi; [...] Va, cours, vole, et nous venge.

 

Et à quoi renvoient l’une et l’autre de ces références? Au combat. À la lutte qu’un footballeur doit mener contre ses adversaires: ceux parmi les médias qui sont plus pressés de souligner combien il est un ennemi de (l’équipe de) France, que de faire preuve de distance, de précaution et d’objectivité (de patience, on n’en parle même pas) face à un sujet aussi délicat.

 

 

[1] On remercie @TheSpoonerWay qui avait astucieusement pris cette photo en octobre 2014.
[2]  "Voilà! Vois en moi l'image d'un humble vétéran de vaudeville, distribué vicieusement dans les rôles de victime et de vilain par les vicissitudes de la vie. Ce visage, plus qu'un vil vernis de vanité, est un vestige de la vox populi aujourd'hui vacante, évanouie. Cependant, cette vaillante visite d'une vexation passée se retrouve vivifiée et a fait vœu de vaincre cette vénale et virulente vermine vantant le vice et versant dans la violemment vicieuse et vorace violation de la volition. Un seul verdict : la vengeance. Une vendetta telle une offrande votive mais pas en vain car sa valeur et sa véracité viendront un jour faire valoir le vigilant et le vertueux. En vérité ce velouté de verbiage vire vraiment au verbeux, alors laisse-moi simplement ajouter que c'est un véritable honneur que de te rencontrer. Appelle-moi V!"
Wikipedia donne aussi la VO: “In view, a humble vaudevillian veteran, cast vicariously as both victim and villain by the vicissitudes of fate. This visage, no mere veneer of vanity, is a vestige of the vox populi, now vacant, vanished. However, this valorous visitation of a bygone vexation stands vivified, and has vowed to vanquish these venal and virulent vermin vanguarding vice and vouchsafing the violently vicious and voracious violation of volition! The only verdict is vengeance; a vendetta held as a votive, not in vain, for the value and veracity of such shall one day vindicate the vigilant and the virtuous. Verily, this vichyssoise of verbiage veers most verbose, so let me simply add that it's my very good honour to meet you and you may call me V.

 

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