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Christophe Zemmour

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Barbosa 1950, un but jamais pardonné

Les héros malheureux de la Coupe du monde - Le 16 juillet 1950, Moacir Barbosa, gardien de but du Brésil, commet une hésitation fatale sur une frappe de l’Uruguayen Alcides Ghiggia. Les futurs Auriverdes perdent le Mondial et le portier débute son calvaire.

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J’ai été trop rapide. Barbosa n’a pas fait une erreur en ne couvrant pas son poteau gauche. Il a fait la chose qui paraissait logique, c’est moi qui ai été illogique… et j’ai eu un peu de chance.” C’est ainsi que l’ailier uruguayen Alcides Ghiggia commente son but décisif en ce 16 juillet 1950, dédouanant le gardien brésilien, Moacir Barbosa. L’une des références du poste à cette époque – il sera d'ailleurs élu meilleur portier de la compétition – qui va devenir un paria à cause de ce moment d’hésitation. Le coupable désigné du Maracanazo.

 


 

Une occasion à jamais ratée

Il restait onze minutes à jouer et le Brésil tenait, nerveusement, ce match nul qui lui assurait son premier titre mondial. 1950 est d’ailleurs la seule édition à se décider sur un tableau final de groupe, mais les circonstances ont voulu que ce Brésil-Uruguay, dernière rencontre programmée, soit décisive. Jacques de Ryswick décrit alors le Maracanã comme “une arène géante subitement devenue une nécropole silencieuse, écrasée sous le poids de l’échec qui vient de s’abattre sur l’équipe du Brésil”. On n’entend que les cris de joie des joueurs et des supporters de la Celeste, qui tient la victoire nécessaire et suffisante pour récupérer le bien laissé à l’Italie lors des deux dernières éditions (1934 et 1938).
 

Nélson Rodrígues dira de cette défaite qui continue de hanter les Brésiliens: “Chaque pays a son irrémédiable catastrophe nationale, son Hiroshima. La nôtre, notre Hiroshima, est cette défaite face à l’Uruguay en 1950.” Il y aura bien le triomphe mexicain de 1970, mais 1950 “vit encore quotidiennement dans les coeurs brésiliens” [1]. Dans sa biographie de Barbosa, Roberto Muylaert décrit les images de l’action, comme ressemblant à celles de l’assassinat de Kennedy: “Le même drame… Le même rythme… La même précision d’une inexorable trajectoire.
 

Pourtant, le pays hôte, sûr de son fait, avait déjà célébré la victoire. En fait, ils sont 200.000 au Maracanã et toute la nation attend de soulever ce trophée Jules Rimet. La victoire permettrait de faire enfin éclater à la face du monde la grandeur du Brésil, ses récents progrès et ses mutations sociales. O Mundo imprimait plus tôt une photo des joueurs de la Seleçao avec ces mots: “Voici les champions du monde!”  Angelo Mendes de Moraes, alors maire de Rio, déclarait de même: “Vous, joueurs, qui dans quelques heures serez célébrés en champions par des millions de compatriotes! Vous qui n’avez aucun rival dans l’hémisphère tout entier! Vous qui battrez n’importe quel adversaire! Vous, que je salue déjà comme les vainqueurs!
 


Un crime qu’il n’a pas commis

Dans The Outsider, Jonathan Wilson y va d’une métaphore morbide: “Ce fut le moment de l’assassinat de Barbosa.” Pourtant, le souvenir le plus triste de la vie du gardien brésilien n’est finalement pas ce but funeste, mais une remarque blessante entendue dans une boutique vingt ans plus tard. Barbosa voit une femme accompagnée d’un enfant le désigner du doigt et dire: “Regarde-le, fils. C’est l’homme qui a fait pleurer tout le Brésil.” Pourtant, sur cette action, comme le dit Ghiggia, l’inspiration de l’attaquant, qui vient de dribbler Bigode, est surprenante: au lieu du centre, que tout le monde attend, il choisit en effet de tirer au premier poteau.
 

Mais voilà, Barbosa est désigné comme le coupable. “Au Brésil, la peine maximale est de trente ans. Mais mon emprisonnement, lui, en a duré cinquante.” Il devient le chat noir de toute une nation, Mario Zagallo l’interdisant de venir saluer les joueurs de la Seleçao en pleine préparation pour la World Cup de 1994, par peur de le voir apporter le mauvais oeil. Pour certains observateurs, sa couleur de peau serait d’ailleurs l’une des explications de cet acharnement, notamment médiatique. C'est la théorie de son partenaire Zizinho. On ne reverra pas de portier de couleur de la Seleçao avant Dida en 1999, une "paranoia” selon Paul Guilherne, auteur de Goleiros, livre de référence sur l’histoire des gardiens brésiliens.
 

Même le sort ne permettra jamais à Barbosa d’oublier et d’exorciser ce moment, “ce crime dont [il] n’est pas le seul coupable”. Pressenti pour la Coupe du monde suisse en 1954, lors de laquelle il aurait pu prendre une revanche, il se casse une jambe pendant un match entre Vasco da Gama et Botafogo, et rate la compétition helvétique. En 1963, Barbosa organise chez lui à Rio un barbecue entre amis. Le feu s’élève anormalement haut. En réalité, il ne s’agit pas de bois, mais des… poteaux du Maracanã, incinérés par le damné dans une sorte de “liturgie de purification” [2], selon Muylaert. Malgré les 700 livres mensuelles versées par Vasco da Gama après le décès de son épouse Clotilde d’un cancer en 1997, Barbosa meurt, dans la pauvreté, le 7 avril 2000.

 

 


[1] Au sujet de cette finale, lire le remarquable chapitre The Fateful Final, truffé d’anecdotes et d’interviewes, du livre Futebol de Alex Bellos, consacré à la culture foot au Brésil.
[2] Après le fiasco, et avec le soutien de la Fédération, le journal Correio da Manhã organise un concours pour un nouveau design du maillot de la Seleçao, dont le blanc souffre d’un “manque de symbolisme moral et psychologique”. Une exigence majeure est l’utilisation des quatre coloris du drapeau national. C’est un jeune illustrateur de dix-neuf ans, Aldyr Garcia, qui remporte la compétition et propose la tenue maillot jaune-short bleu-bas blancs que l’on connaît aujourd’hui. Ironie de l’histoire, le dessinateur, qui a grandi près de la frontière, est en fait un supporter de… l’Uruguay.

 

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