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Pierre Martini

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Banderole décomposition

Ont-ils été plus bêtes que les auteurs du scandale? Médias, responsables sportifs, membres du gouvernement et élus de la République se sont pris les pieds dans la banderole. Retour sur une semaine d'hystérie.
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Décidément, ce début de printemps se prête aux grands élans émotionnels, de l’affaire Ouaddou à celle de la banderole en passant par la mort de Thierry Gilardi. Ce n’est pas l’effet papillon, mais on peut se demander comment on passe d’une banderole entraperçue au cours d'une retransmission de match à une "affaire d’État". Commençons par reconstituer une médiatisation qui en dit aussi long que les faits.

Crescendo
Dimanche, les médias hésitent encore sur la teneur à donner à cet événement qui n’en est pas encore un. On ne parle encore que de "banderole insultante" (JDD), "banderole honteuse" (L'Équipe) et de "banderole anti-ch'tis" (l'AFP et tous ceux qui reprennent sa dépêche). L'Équipe fait six lignes sur l'incident. Le "scandale" affiché en une et qui suscite l'édito "Trop, c'est trop" concerne... l'arbitrage de Bordeaux-Nancy. Aucune réaction d'après match n’évoque la banderole.

Lundi, sous l'impulsion de la conférence de presse donnée la veille par Gervais Martel et Guy Delcourt pour annoncer le dépôt d'une plainte, mais aussi des excuses d'Alain Cayzac lors de France 2 Foot et du passage de Bernard Laporte au JT de France 2, la montée en régime est sensible dans les titres de la presse. "Scandale" (L’Equipe), "Intolérable" (Métro). L'Équipe barre d'un énorme "Dehors!" toute la largeur de sa une et intitule "Carrément répugnant" un article sur quatre colonnes. Surtout, le tube de la semaine s'impose déjà: "La banderole de la honte" (L'Humanité, Le Monde, Presse Océan, Sud-Ouest, Nice-Matin, France Football, etc.). Les éditorialistes de la France entière se mettent à l'ordre du jour.


Humiliation
Le traitement de l'affaire se radicalise. Car la "colère" des victimes prend la relève de "l'indignation". Frédéric Thiriez a donné le ton et fait admirer son vibrato: "Nous sommes tous des Ch'tis". La banderole n'est plus seulement insultante pour les "rivaux lensois" des supporters parisiens (L'Équipe, dimanche), mais pour "toute une région sur laquelle on a craché" (Gervais Martel, lundi). Le registre de l'humiliation s'impose. Il faut surtout justifier – tout en l’entretenant – l’emballement en cours. Manifestement, il faut convaincre les Nordistes qu'ils ont été outragés. Martine Aubry fustige "une banderole haineuse et violente" qui "humilie tous les habitants du Nord-Pas-de-Calais". On invente des concepts en accouplant des notions. Dans la bouche de Guy Delcourt, cela donne "racisme régional", comme s’il fallait à tout prix accorder à la banderole un label d’ignominie indépassable.

"Face à la peine des Ch'tis, le PSG avoue sa 'honte'" (Le Parisien). "On a insulté un peuple, on a insulté une région", renchérit Jean-Pierre Papin. Gervais Martel en a "gros sur le cœur" et parle de "viol". Guy Delcourt, maire de Lens, se dit "humilié". Il demande qu'une minute de silence soit observée à l'Assemblée nationale "à la mémoire des mineurs qui sont morts pour la France et de ceux qui sont encore en train de mourir". "Derrière le Racing Club de Lens, c'est le contrat social qui était visé; derrière les Sang et Or, c'était le bleu-blanc-rouge", clame Christophe Barbier dans L'Express (1).


banderole_titres.jpgLe choix des mots
Curieusement, on continue à nier l’humanité des auteurs de la banderole, à la façon de l’éditorialiste du Quotidien du Médecin (!) qui les diagnostique comme des "débiles mentaux" ou de son homologue de L’Indépendant du Midi qui voit en eux des "barbares". On recourt à des métaphores qui expriment la dégradation et la maladie – "Paris et sa gangrène" (L'Équipe), "La gangrène du ballon rond" (La Dépêche du Midi), "la gangrène poursuivra son oeuvre sinistre" (Républicain Lorrain) – et à… des insultes ("Bienvenue chez les cons", Libération). Dany Boon est appelé comme grand témoin de l'affaire et parle de "monstruosité" et de "connerie faite humaine, même pas, d'ailleurs, faite inhumaine" (Aujourd'hui en France).

On n'hésite pas devant les comparaisons: le président du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, Daniel Percheron, parle de "nazillons". En une du Monde, Plantu dessine une croix gammée sous la banderole. Le MRAP évoque un "message xénophobe", cédant ainsi le Nord-Pas-de-Calais à Belgique. Mercredi, Bernard Laporte fixe la barre un peu plus haut: "Samedi, nous avons atteint le paroxysme de l'idiotie et de la bêtise humaines". Il confiera aussi son souhait "d’éradiquer ces gens-là" des stades.


L’État au créneau
Plutôt attentiste au départ, l'État fait sonner le clairon à son tour. Après avoir constaté que l'histoire flatteuse de la banderole retirée sur son intervention avait bien circulé, Nicolas Sarkozy se positionne dans un communiqué, lundi midi, avant de recevoir Martel, Delcourt et Papin à l’Élysée le lendemain.

Bernard Accoyer président UMP de l'Assemblée nationale, demande "la plus extrême vigueur", le Nouveau Centre (le parti de Bernard Mendy) "la plus grande détermination" et Bernard Laporte leur fait écho avec "la plus grande fermeté". Vient le tour de François Fillon: "C'est du dégoût, c'est de la colère et puis c'est surtout une détermination absolue à ce que ces comportements soient très très durement sanctionnés", déclare sur France Inter le premier Ministre, dans une langue proche du français. Michèle Alliot-Marie n'est pas en reste et confie sur LCI son vœu d'une interdiction des groupes de supporters impliqués.


Commerce des indignations
L'affaire est un terreau fertile et le dépôt de gerbe y devient obligatoire. On assiste à un défilé d'élus: à gauche, Bertrand Delanoë, Martine Aubry, Christophe Caresche, Jean-Christophe Cambadélis (PS) ou Michelle Demessine (PC) alignent les déclarations. Jean-Paul Delevoye (UMP), maire de Bapaume et médiateur de la République, affirme qu'il faut faire rejouer le match. Les associations elles-mêmes (SOS Racisme, LICRA, MRAP, AC!) se montrent sous leur jour de petits commerçants des indignations qui ne manquent pas l'occasion d'obtenir une belle visibilité. Le PSG est un bon client avec ses lourds antécédents et son caractère "anti-exemplaire", et l'on ne s'avise pas que le club n'a pas le monopole des dérives.

Un éditorial, véritable concentré des ingrédients agités par les uns et les autres, résume cette folle semaine: celui de Christophe Barbier dans L'Express, déjà cité (1), qui compile des termes comme "hooligan alcoolisé", "bête sauvage", "spectres du nazisme", "fauves en tribunes", "arène de barbarie", "infection profonde" et autre "fièvre nauséeuse".


Fermitude
Pour le gouvernement, le filon est bon et l'occasion est belle de rejouer le numéro de la "fermeté", à l'affiche depuis six ans sur les marches de la place Beauvau ou de l’Élysée. Depuis que les gouvernements Raffarin, Villepin et Fillon ont fait du hooliganisme un de leurs leviers de communication majeurs, les ministres (de l’Intérieur et des Sports) successifs ont – à peu près annuellement, au rythme des incidents majeurs – annoncé le durcissement des mêmes mesures. Sans efficacité, mais sans qu'on leur fasse jamais remarquer cette inefficacité (lire "Sarkozy bloqué au même stade").

Mais le volontarisme répressif fonctionne encore : sur la foi de Bernard Laporte qui déclare que Nicolas Sarkozy a "promis de prendre des mesures concrètes", une large partie de la presse croit à la détermination de l’État. "Des sanctions exemplaires vont être prises" (Nice Matin), "Nicolas Sarkozy décidé à durcir les lois" (La Voix du Nord), "Fermeté du gouvernement" (L’Alsace), "Sarkozy veut taper fort" (Le Courrier picard), "Nicolas Sarkozy promet de frapper fort" (L'Équipe), etc.


Arbitrage vidéo
Après avoir récemment prôné l'allongement des interdictions de stade de trois à six mois, le secrétaire d'État s’emporte un peu et les souhaite définitives, avant de préconiser une durée d’un an. Dans l’affaire Ouaddou, de nombreux spécialistes avaient insisté sur l’inutilité d’un durcissement de la législation, et sur la nécessité de mieux appliquer les dispositifs existants.

Les moyens d'enquête sont massifs. Le préfet déclare la procédure d'urgence et la police scientifique vient à la rescousse de la vidéosurveillance en organisant des prélèvements d'ADN sur les morceaux de banderole. Paradoxalement, les spécialistes cités dans la presse estiment que les auteurs sont probablement déjà connus de tous: policiers, associations de supporters et dirigeants.


Bémols
La fin de la semaine marque toutefois un reflux, amorcé par la prise de conscience que l’affaire est devenue "affaire d’État". Les critiques sur l’hypocrisie des instances sportives et l’inefficacité des pouvoirs publics sont plus nombreuses. Libération prend subitement conscience de "l’emballement politique", L’Équipe que la banderole du scandale a de nombreux précédents. L’édito du quotidien sportif prend même des risques inconsidérés: "Il nous semble, cependant, que des faits et des agissements de supporters dans le déplorable même esprit ne soient pas vraiment nouveaux". France Football effectue un inventaire des calicots analogues à celui du Stade de France.

On lit aussi dans Libération une tribune iconoclaste de Francis Terquem, cofondateur de SOS Racisme et ancien avocat du MRAP, qui défend le "droit au mauvais goût". Un article de Nicolas Hourcade sur sofoot.com tente une remise en perspective ("De l'outrance dans les banderoles"). Rue89 met en ligne une tribune intitulée "Pourquoi je me fiche complètement de cette banderole".


"Presse à scandale"
Après une semaine d'actualité trépidante, on a le sentiment que le bruit de ce scandale est disproportionné et que le sens qu'on a voulu lui donner est déformé. En s’abandonnant à un traitement émotionnel, les médias exhibent une étonnante incapacité à mesurer les phénomènes et leur gravité, à les placer dans leur contexte et à les mettre en perspective, à les étalonner, à en cerner les caractéristiques particulières. En pilotage automatique, collectant les déclarations et relayant la communication officielle, ils produisent un traitement uniforme, s’imitent les uns les autres, haussent la voix parce leurs pairs haussent la leur (à la manière d'automobilistes klaxonnant dans un embouteillage parce que l'un d'eux a commencé)... Sous l'effet de l'hystérie collective, toute la presse devient "presse à scandale"

Le tout sans présenter une ébauche d’analyse. Ce travail est d’ailleurs confondu avec l’étalement des stéréotypes et des présupposés en vigueur sur la question, ou délégué marginalement à des sociologues (Hourcade, Bodin) dont les propos pondérateurs ne seront pas intégrés dans le débat. Frappés d'amnésie ou pris de court au point de ne pas avoir le temps de relire leurs propres articles, les journalistes peinent tout autant à relier l'événement à ses précédents, se laissant ainsi tirer par les grosses ficelles de son instrumentalisation politique.
Pire, des incidents survenus au cours de la même soirée ont été passés sous silence, alors qu'ils relèvent de faits plus graves plus graves: charges de CRS provoquant des mouvements de foule dangereux aux guichets du stade, et surtout agressions racistes sur la ligne de RER, notamment à la station Saint-Michel.


Peut-on espérer d’un tel épisode une prise de conscience? Peut-être: on avancera l’hypothèse que, comme dans l’affaire Ouaddou, l’événement contribuera à abaisser les seuils de tolérance, à la fois des spectateurs et des instances chargées de les sanctionner. Mais il est difficile de croire qu'une amélioration peut vraiment ressortir d'un pareil moment où l'hypocrisie le dispute aux simplifications, et où le chœur des indignés recouvre tous les autres discours. L’indignation – expression d’un pathos entraînant sa propre surenchère –, loin d’être un sursaut salutaire et la preuve de la préoccupation de ceux qui l’expriment, est devenue une manière de brider l’intelligence collective et réduire la conscience à la bonne conscience. Les incidents comme celui de samedi deviennent surtout des occasions d’occuper l’espace médiatique en profitant de la sensibilité de "l’opinion".


(1) Un grand coup de tromblon dans le concert des belles âmes, comme en témoigne cet extrait: "Saisissant les maux et les drames du Nord pour en faire des clichés vicieux, les supporters parisiens ont insulté des valeurs que 15 millions de Français ont applaudies dans les salles de cinéma: la solidarité, la fraternité, l'authenticité. Bienvenue chez les Ch'tis, c'est une leçon, sans prétention, à l'usage des citoyens qui veulent vivre ensemble. Or le propos des hooligans est bien de briser le vivre-ensemble pour installer un affrontement, à force d'injures et de coups, entre eux et les autres, quels qu'ils soient. Derrière le Racing Club de Lens, c'est le contrat social qui était visé; derrière les Sang et Or, c'était le bleu-blanc-rouge" (L'Express, 3 avril).
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