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Christophe Zemmour

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Les Bleus bloqués sur l'Équateur

Baggio 1994, la vie rêvée des anges

Les héros malheureux de la Coupe du monde - En 1994 aux États-Unis, Roberto Baggio déploie ses ailes et fait s'envoler une Squadra Azzurra pourtant bien mal partie, à défaut de la sacrer.

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L’Italie a déjà perdu son premier match de poule dans cette WorldCup américaine, face à l’Irlande (0-1), cinq jours plus tôt. Dans ce même Giants Stadium, le 23 juin 1994, la Nazionale est bien mal embarquée contre la Norvège: son gardien de but, Gianluca Pagliuca, est expulsé à la 21e pour une faute de main en-dehors de la surface. C’est alors Roberto Baggio, Ballon d’Or européen quelques mois plus tôt, qui est sacrifié. L’intéressé n’en croit pas ses yeux et esquisse un sourire jaune, se demandant s’il a bien compris ce qui est en train de se passer. Il murmure: “Ce mec est fou!” Regagnant le banc de touche, il vide une gourde remplie d’eau. C’est le début de l’histoire déchirante de “Ponytail” avec cette Coupe du monde 1994.
 

Les hommes d’Arrigo Sacchi s’en sortent finalement, non sans perdre également leur capitaine Franco Baresi sur une blessure au genou droit, grâce à un but de… Dino Baggio, auteur d’une tête victorieuse sur coup franc à la 69e. Après un match nul face au Mexique (1-1), l’Italie se qualifie pour les huitièmes, dans ce groupe E ahurissant où toutes les équipes sont à égalité de points (4) et à la différence de buts (0), à la faveur d’une troisième place parmi les “meilleures”. Roberto Baggio n’a toujours pas marqué et la Nazionale passe à travers les gouttes. Une configuration qui n’est pas sans rappeler celle du Mundial 1982, avec les trois nuls du premier tour et un Paolo Rossi catastrophique en début de compétition. La seconde phase va entretenir les comparaisons.

 


 


Bienheureux

En ce 5 juillet, le Nigéria mène 1-0 depuis bien longtemps grâce à un but d'Emmanuel Amunike à la 26e, et l’entrant Gianfranco Zola a été expulsé à la 76e. Le scénario est catastrophe, promettant aux Azzurri une sortie prématurée qui sanctionnerait plutôt justement ses errances depuis le début de ce Mondial 1994. Le commentateur Bruno Pizzul a cette phrase: “Il semble que nous allons quitter la Coupe du monde, sans même avoir laissé une trace.” Mais voilà, les génies, les fuoriclasse, ont ceci d’exceptionnel qu’ils savent jaillir dans la lumière et inverser les tendances quand tout semble perdu. Il reste une minute dans le temps réglementaire lorsque Roberto Mussi est lancé depuis son côté droit dans la surface nigériane. Le latéral précède et crochète Sunday Oliseh. Il transmet à ras-de-terre à Roberto Baggio.
 

Le numéro 10 italien peut frapper fort premier poteau, mais le gardien Peter Rufai et le défenseur Uche Okechukwu seraient sur la trajectoire. Baggio choisit plutôt la reprise écrasée et croisée plat du pied. La balle file alors entre Augustine Eguavoen et Daniele Massaro, qui tente sans succès de la détourner. Le tir, pas très puissant, est d’une précision implacable. Rufai a beau se détendre de tout son long, le cuir gagne son petit filet. Le buteur crie: “Dieu existe, Dieu existe!” à l’attention de la caméra. Avec réussite, talent et sang-froid, l’Italie et Roberto Baggio viennent d’inverser le cours de leur compétition. D’ailleurs, c’est sur un penalty touchant le poteau droit à la 103e, que le joueur de la Juventus donne un avantage définitif aux siens, que son homonyme Dino sauvera sur sa ligne quelques minutes plus tard.


 

 

Éternel

Suit alors un quart de finale pluvieux et heurté à Boston face à l’Espagne, marqué par le coup de coude de Mauro Tassotti sur le nez de Luis Enrique, et au cours duquel les Baggio vont encore être décisifs. Dino ouvre le score à la 26e sur une magnifique frappe de vingt-cinq mètres, mais la Roja revient par un tir contré de José Luis Caminero aux abords de l’heure de jeu. Julio Salinas rate ensuite un duel face au revenant Pagliuca. Roberto Baggio, lui, ne se manque pas. On joue la 88e minute et l’Italie contre-attaque. Lancé par une passe de Giuseppe Signori, Baggio se présente en face-à-face avec Andoni Zubizarreta. Sur sa première touche, l’attaquant italien crochète le gardien sur sa droite plutôt que de piquer le ballon. S’éloignant ainsi du but et se fermant l’angle de frappe – d’autant plus qu’au sortir du dribble, il fait une touche involontaire –, Baggio doit rapidement redresser, Abelardo Fernández revenant couvrir au premier poteau. Le tir passe entre les jambes de l’Espagnol et finit au fond des filets.
 

L’instant est empreint d’éternité, écrit par un joueur au talent et à la grâce immenses. L’Italie a gagné le droit de retourner à New York, avec autrement plus de certitudes et de confiance. L’y attend l’étonnante Bulgarie de Hristo Stoichkov, tombeuse du tenant allemand en quarts. Roberto Baggio n’attend alors pas la fin de match pour anéantir ses adversaires puisqu’il signe un doublé aux 20e et 25e. D’abord, en éliminant deux défenseurs sur un contrôle orienté puis une feinte de frappe, avant d’enrouler un tir à l’entrée de la surface. Ensuite, sur une reprise croisée du droit, après avoir été servi par un délice de Demetrio Albertini. La Bulgarie ne fera que réduire l’écart, sur un penalty de sa star barcelonaise à la 43e – qui n’a pas fini de se plaindre de l’arbitrage du français Joël Quiniou.

 


 


Damné

L’Italie est en finale. D’aucuns parlent de miracle. Beaucoup évoquent 1982, mais en face, il y a aussi un Brésil sérieux et sûr de ses forces, loin de l’éreintée RFA de Madrid. Baggio, pourtant sorti à la 71e en demies à cause d’une douleur à la cuisse droite, est titulaire avec un gros bandage. La finale est une purge, une observation interminable et décevante entre les deux prétendants au statut de premier quadruple champion du monde. Baggio ne frappe vraiment qu’une fois au but, de même que Romario. Franco Baresi, revenu de blessure après une convalescence éclair [1], tient son rang et signe une prestation de “gladiateur” aux côtés de Paolo Maldini, autre héros de cette équipe forcé de jouer en défense centrale. C’est le numéro 6 azzurro qui est le premier à s’élancer lors de la séance des tirs au but. Le Milanais cherche en force et en hauteur le milieu de la cage de Cláudio Taffarel mais sa frappe s’envole. Pagliuca détourne ensuite l’essai de Marcio Santos, mais le gardien brésilien en fait de même avec Massaro.
 

Dunga réussit le 3-2 et c’est au tour de Baggio de tenter de garder l’Italie dans la course. S’il échoue, le Brésil est sacré. Lui qui a porté la Nazionale par ses exploits et sa capacité à être décisif. Lui qui aura écrit la plus belle histoire d’un Mondial qui a bien mal vieilli dans l’imaginaire collectif mais qu'il a marqué par son élégance. Lui dont Aldo Agroppi, journaliste à la Gazzetta dello Sport, dit que “les anges chantent dans [les] jambes”. Lui dont le tir, qui cherche encore la lucarne, s’est élevé dans les cieux de Pasadena, et qui restera un moment sur ce point de penalty, la tête baissée, les mains sur les hanches. Lui qui inspirera les paroles “Dans ton esprit, c’était un but” au chanteur Enzo Jannacci, et qui pleurera cet échec dans le creux de l’épaule de Luigi Riva, autre finaliste malheureux face à ce même Brésil, en 1970. Un épilogue bien cruel pour lui et Baresi, avec qui il partagera accolade et médaille d'argent. Mais aussi un rêve américain à jamais offert aux anges.


[1] À ce sujet, lire le remarquable article de Sheridan Bird dans le numéro 8 de la revue The Blizzard.

 

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