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Thomas Fourquet

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De l'art ou du ballon ?

Aventures pittoresques dans le calcio

Bibliothèque – À quelques années d'intervalles, deux ouvrages ont offert une plongée riche en enseignements au cœur du quotidien du football italien, l'un à Vérone, l'autre à Castel di Sangro.

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Le hasard a voulu qu'à quatre ans d'intervalle, deux écrivains anglo-saxons aient la même idée saugrenue: suivre, pendant toute une saison, un club italien; assister à autant de matches que possible, à domicile et à l'extérieur; partager les joies et les peines de ses supporters – surtout les peines car, dans les deux cas, le club en question est promis à la relégation; et enfin, tirer un livre de l'expérience.

 

Lire ces deux ouvrages à la suite est d'autant plus excitant qu'au-delà du point de départ commun, le style, la perspective, le passé de leurs auteurs sont aussi différents que possible. Le premier, Tim Parks, est anglais, installé depuis plusieurs décennies à Vérone. C'est aujourd'hui un écrivain estimé, spécialiste de littérature italienne et auteurs de divers romans et récits autobiographiques. Le second, Joe McGinniss, mort en 2014, était un journaliste américain qui, à vingt-six ans, a connu un succès fracassant avec son récit de la campagne victorieuse de Nixon en 1968, avant de se spécialiser dans les faits divers.

 

 

Passionné cultivé et profane enthousiaste

Ces trajectoires pèsent évidemment sur la perspective des auteurs. Tim Parks a grandi dans le culte de Manchester United et, lorsqu'il se lance dans son entreprise – aller voir autant de matches que possible dans la Curva pour la saison 2000/01, il suit déjà le Hellas Vérone depuis un bon moment. Cultivé, très bon connaisseur de l'Italie, il semble avoir entrepris ce projet pour aller jusqu'au bout de la passion surnaturelle que le sport suscite en lui, si opposée à ses dehors distanciés et pince-sans-rire. À l'évidence, Tim Parks se délecte de la haine que les ultras suscitent dans le reste du pays, à commencer par la bonne société véronaise – aux enfants de laquelle, jeune étudiant sans le sou, il donnait des cours d'anglais, attendant des mois son règlement…

 

Exaspéré par le politiquement correct, il s'identifie bien volontiers à ces supporters affreux, sales et méchants, parfois jusqu'à la mauvaise foi: s'il ne justifie pas les cris de singe et interdit formellement à son jeune fils de les proférer, il n'y voit qu'une sorte de continuation de la guerre, où tout est bon pour avilir l'adversaire. L'intérêt de l'ouvrage réside moins dans les événements racontés que dans les réflexions érudites dont ils sont le prétexte: un développement par chapitre, entremêlant des réflexions sur le Scudetto en cours et la grande littérature. Le plus brillant est sans doute le chapitre "Al Vincitore" où Tim Parks glose sur le poème de Leopardi, Il Vincitore, sur la futilité de toute entreprise humaine – et particulièrement des espoirs du supporter de l'Hellas en déplacement à Turin. Tim Parks est extrêmement intelligent et cela transpire à chaque ligne, même si le procédé qui est le fil rouge du livre (un chapitre par match, point de départ d'une réflexion sur la littérature ou la société italienne) paraît parfois – mais rarement – un peu vain.

 

McGinniss, lui, ne connaît absolument rien au football et pas grand-chose de la culture italienne. Il s'est passionné pour le sport à l'occasion de la Coupe du monde 1994, se liant d'amitié avec Alexi Lalas avant de découvrir, éberlué, la ferveur extraordinaire régnant à San Siro pour la première journée du Scudetto 1994-1995. Apprenant que le club d'une petite ville perdue dans les Abruzzes, Castel di Sangro (5.000 habitants) s'est hissé par miracle en Serie B, il flaire la bonne histoire et décide de s'installer sur place. Aussi direct et enthousiaste que Tim Parks est réservé et réfléchi, McGinniss est avant tout à l'affût de l'expérience humaine, de l'événement. Le moins qu'on puisse dire est qu'il sera servi.

 

 

 

Trafic de drogue, parties fines et provision de bois

Le livre de McGinniss est si plein de couleur locale et d'histoires extraordinaires que l'on soupçonne vaguement l'auteur d'en avoir inventé quelques-unes; pourtant, tout semble vrai: le trafic international de drogue dans lequel est impliqué l'un des joueurs, Gigi Prete, avant que l'affaire soit étouffée; les parties fines avec plusieurs joueurs organisées chez le président, Gabriele Gravina – un mélange d'ambition dévorante, de vulgarité et d'incompétence crasse typique des hommes nouveaux du berlusconisme –; le mystérieux propriétaire du club, Pietro Rezza, qui a fait fortune dans l'immobilier à Naples (à peu près l'équivalent de faire fortune dans le gardiennage en Corse) et fait dynamiter les rochers qu'on aperçoit à plusieurs kilomètres à la ronde autour de sa propriété parce qu'il n'en supporte pas la vue; l'accident de voiture qui tue deux des joueurs au retour d'un match…

 

Tim Parks ne quitte jamais sa position de spectateur. Même lorsqu'il est convié à accompagner l'équipe lors d'un déplacement, il se tient à distance respectueuse. On le voit même se désoler de ne pas pouvoir retranscrire, pour respecter son engagement, un dialogue entre les divers directeurs du club sur le sujet de leurs maîtresses respectives… McGinniss est journaliste jusqu'au bout des ongles, proclamant son affection pour les gens qu'il a rencontrés tout en sachant que la publication de son livre leur fera sans doute un grand tort. Détail amusant, on trouve une brève allusion à McGinniss dans le livre de Parks: il veut accompagner l'équipe dans son avion, mais un membre du club est méfiant, à cause de cet Américain qui trois ans plus tôt a mis tout le monde dans la m.. avec son livre.

 

McGinniss est, dès le début, comme un chien dans un jeu de quilles. Il y a sa seule présence dans cette contrée oubliée de Dieu et des guides touristiques, tout autant que sa dégaine et ses manières d'Américain. Mais, bien plus, il n'hésite pas à s'impliquer dans la vie de l'équipe, allant jusqu'à plaider auprès du coach, Osvaldo Jaconi (adepte, on s'en doute, du catenaccio le plus mortifère), pour une stratégie plus offensive. Ce qui donne lieu à l'une des scènes les plus comiques du livre, où l'auteur propose, une énième fois, à Jaconi une stratégie plus offensive pour le prochain match. Ce dernier, excédé, lui répond par toutes les expressions synonymes de "suce-moi la bite".

 

Pourtant, McGinniss est aussi extrêmement sensible à certaines expressions de cette culture dont il ignore presque tout; ainsi de la sollicitude spontanée qu'ont parfois les Italiens pour les hôtes (le premier soir, prenant possession de son appartement, il entend un bruit sourd: c'est l'un des joueurs de l'équipe, qui habite dans le même immeuble, qui vient de déposer à sa porte la provision de bois pour tout l'hiver). Mais il découvre rapidement qu'en Italie, l'opacité commence sous la surface: l'emprise de la Società (ainsi désigne-t-on la mystérieuse entité propriétaire du club), les combines louches de Gravina, les petits arrangements entre équipes... et toujours ce fatalisme italien, sur le terrain et en dehors, qui n'en finit pas de l'exaspérer. Parks, lui, est bien plus philosophe, bien plus familier aussi de cette culture – il est vrai que celle de Vérone n'est pas celle des Abruzzes: les Véronais, et ceux du Nord-Est en général, ont une réputation de gens mal dégrossis, qui ne pensent qu'au travail. Ces variations, cet éclatement local du pays, il s'en fait le chroniqueur tour à tour agacé, fasciné et amusé.

 

 

« En Serie B, on ne s'ennuie jamais, à part pendant les quatre-vingt-dix minutes du match »

Avec leur perspective opposée, tous deux ont su saisir admirablement ce qu'était le football italien des années quatre-vingt-dix: la préférence systématique pour la défense, une hiérarchie extrêmement rigide entre les grands clubs et les autres, la corruption… McGinniss se scandalise ainsi de la réaction de Jaconi après que sa propre équipe a battu le Genoa, un des ténors de la Serie B: "Ce n'est pas normal"! Cette négativité forcenée, assortie d'une conscience aiguë que les petits clubs doivent rester à leur place, contraste avec la vie plutôt joyeuse des joueurs, en dépit des rigueurs du climat et du manque de distractions. Ce qu'un joueur, Luca d'Angelo, résume de manière pince-sans-rire: "En Serie B, on ne s'ennuie jamais, à part pendant les quatre-vingt-dix minutes du match." On s'en doute, ce qui est vrai du football italien est aussi vrai de la société, et les aperçus politiques, beaucoup plus nombreux chez Parks mais pas absents de l'ouvrage de McGinniss, n'en sont pas le moindre intérêt. On est dans l'Italie de la fin des années quatre-vingt-dix, post-démocratie chrétienne, en balance entre le berlusconisme et l'aspiration à un système plus sain (ce sera le berlusconisme).

 

Petit plaisir de la lecture, croiser, alors tout jeunes, certaines des stars des années 2000. Ainsi de Gilardino, Camoranesi, qui font leurs débuts à Vérone, de… Luca Toni, alors jeune attaquant du Chievo, le rival, loin de se douter que quinze ans plus tard il sauverait à lui tout seul le Hellas de la relégation ; mais aussi Zidane, alors à la Juve, dont Tim Parks fait un portrait étrangement pénétrant (nous sommes en 2000): "Zidane, en particulier, promène une rage folle de taureau, une tension butée, une violence animale qui, sans aucun doute, renvoient, bien au-delà du football, à un grief profond contre le monde – peut-être son enfance de fils d'immigré pauvre dans la France des Blancs." Côté McGinniss, on aperçoit Morgan de Sanctis, alors gardien de Pescara.

 

Finalement, Castel di Sangro et le Hellas se sont tous deux maintenus; les ultras du Hellas font toujours parler d'eux en mal, Osvaldo Jaconi continue à imposer ses conceptions ultra-défensives dans les divisions inférieures, et Gabriele Gravina occupe des fonctions dirigeantes dans la Ligue professionnelle italienne. Le football italien a beaucoup évolué au cours des dernières années, mais il y a des choses qui ne changeront jamais…

 

A Season With Verona, de Tim Parks, Éd. Secker & Warburg, 2002.
The Miracle of Castel di Sangro, de Joe McGinniss, Éd. Little, Brown & Company, 1999.

 

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