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Propos recueillis par Michaël Grossman et Thibault Lécuyer

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Les Cahiers, numéro 35

Alain Perrin : « Une ébullition permanente »

Bonus web – Suite de l'interview parue dans le numéro 35 des Cahiers: le technicien sochalien aborde le métier d'entraîneur, le championnat de France et l'avenir du FCSM...
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Quels sont les points communs entre les trois équipes de L1 que vous avez entraînées?
C’est entre Troyes et Sochaux qu’il y a le plus de points communs. Ce sont des clubs à la dimension standard de la L1, même si Troyes était alors dans une phase de progression. Sochaux possède plus de maturité et de consistance en matière d’organisation. Marseille, c’est une autre dimension. Liée au spectacle, à l’environnement, au fait que c’est une équipe qui a un statut d’européen et se doit de jouer les premiers rôles. Ensuite, j’ai tenté d’appliquer mon credo, ce en quoi je crois sur le plan du jeu: la maîtrise technique et collective du ballon, des principes technico-tactiques plutôt que fondés simplement sur des qualités mentales d’agressivité ou des qualités physiques d’engagement. C’est cette maîtrise du jeu qui permet de se procurer le plus grand nombre d’occasions.

Y a-t-il des méthodes de travail que vous avez abandonnées à la suite de vos expériences troyenne et marseillaise?
Oui. Par exemple, à Troyes, nous faisions beaucoup de séances de musculation car nous disputions moins de matches, contrairement à Marseille où le calendrier est plus dense. Le travail athlétique ne s’y fait pas de la même façon: on se prépare avant la saison, et ensuite il faut gérer. Sur les méthodes, c’est la vérité du moment qui dicte les orientations du travail, mais les principes de base demeurent. On fait des réglages, comme sur un grand prix, on règle la carburation selon les besoins, selon les relations entre certaines lignes.


perrin_itw.jpg« J’ai la chance d’avoir un groupe de jeunes très réceptifs, très appliqués, mais presque scolaires. On n’est pas là pour vouloir bien jouer, on est là pour gagner le match »

Avez-vous également adapté votre travail dans la relation à l’homme? En termes de gestion humaine, qu’est-ce qui reste à Sochaux de l’Alain Perrin qui entraînait Troyes?
Comme tout le monde, je vieillis, je m’assagis peut-être, je m’arrondis à tous points de vue, tant physiquement que moralement! Les expériences à l’étranger, et les problèmes de communication que l'on peut y rencontrer, vous amènent à aller à l’essentiel. À Sochaux, j’étais seul au début, puis il y a eu la constitution d’un staff. Ça permet de déléguer, de prendre un peu de recul, de mettre en place une gestion humaine forcément un petit peu différente: on n’est plus en prise directe avec un groupe, comme j’ai pu l’être à Troyes.

Est-ce que vous avez constaté, depuis vos débuts, une évolution du jeu, qui vous ait forcé à vous adapter?
La L1 aujourd’hui ressemble à la L1 de mes débuts. Il n’y a pas eu d’évolution majeure ni de révolution dans le jeu. L’arrêt Bosman nous a fait perdre quelques joueurs de très haut niveau mais, d’un autre côté, de jeunes joueurs ont pu avoir la chance d’évoluer rapidement, sans toutefois compenser complètement la perte de qualité. En revanche, j’ai voulu importer des enseignements de mon expérience anglaise, même si j’ai eu beaucoup de difficultés à y parvenir, parce que l'on se heurte toujours dans ces cas à une culture et aux habitudes des joueurs. Il s’agit de cet engagement, du fighting spirit, de cette ambiance très particulière dans les vestiaires avant les matches, que l'on a du mal à transposer en France, car ce sont des choses qui doivent venir des joueurs eux-mêmes. Les Anglais appellent ça involvement, l’investissement, le fait que le joueur s’implique à fond dans le jeu. Il ne vient pas simplement disputer une rencontre, mais il s’engage dans un match d’hommes avec une certaine personnalité, une certaine maturité. Ici, ils viennent juste jouer. J’ai la chance d’avoir un groupe de jeunes très réceptifs, très appliqués, mais presque scolaires. On n’est pas là pour vouloir bien jouer, on est là pour gagner le match, et la gagne passe par cet investissement.

Vous avez le sentiment qu’en France les joueurs attendent plus de l’entraîneur?
Je ne sais pas s’ils attendent plus, ils se reposent peut-être plus sur le groupe.


« Le niveau global s’est tassé, mais la formation à la française permet de maintenir un niveau très intéressant, et surtout très homogène »

Estimez-vous que le championnat de France est de moins bonne qualité?
Non. Il faut arrêter de dire que le championnat est moins bon quand il n’y a que huit buts dans une journée. Deux journées avant, on battait le record de buts marqués dans la saison. Sur la durée, en revanche, on a perdu des joueurs de standing qui élevaient le niveau de jeu. D’un autre côté, on a plus de jeunes joueurs auxquels on donne leur chance, ou qui viennent de L2 et de national. Le niveau global s’est tassé, mais la formation à la française permet de maintenir un niveau très intéressant, et surtout très homogène, ce que l'on ne voit pas dans d’autres championnats qui ne disposent pas de cette formation. Les clubs les plus riches y font facilement la différence comme c’est le cas en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne. En France, les petits clubs, moins prestigieux, arrivent à aligner des bonnes équipes grâce à une formation très cohérente, ce qui empêche des différences de niveau trop importantes d’apparaître.

Vous considérez que le niveau de nos techniciens est également élevé?
Oui, cela relève de la même logique que pour la formation des joueurs. L’organisation du football français s’appuie sur la formation des cadres. Les joueurs ne sortent pas d’un coup sans que l'on n’ait rien à faire. Les joueurs sont bien formés car les cadres sont bien formés. La DTN y est pour beaucoup: Gérard Houllier, on va pas lui jeter des fleurs, mais il a dépoussiéré cette formation dans les années 90. Avant ça, il y a eu Georges Boulogne, et on peut dire que la mise en place de l’organisation des centres de formation, des centres "élite", de Clairefontaine, contribue à ça. Il y a donc l’aspect structurel, et la compétence des hommes.


« Les résultats sont fuyants : ils vont, ils viennent, ils vous mettent en état d’alerte et vous empêchent de dormir »

Dans votre travail, comment envisagez-vous le rôle de votre staff?
Je considère que le staff est là pour préparer la performance. Christophe Galtier assure à la fois la préparation psychologique et mentale, et nous assurons tous une mission de veille, qu’elle soit physique ou technique. J’interviens plus sur tout ce qui concerne les orientations tactiques et stratégiques.

Pour un entraîneur, est-ce plus intéressant de travailler toujours avec le même staff, quitte à se priver de regards neufs?
On gagne du temps en gardant un staff. C’est beaucoup plus confortable par rapport à votre philosophie, car vous êtes tout de même le pilote et, au-delà de l’application de méthodes, chaque coach a ses manies, ses recettes. Au début avec Christophe, j’ai dû prendre en main beaucoup de séances, y compris techniques, pour donner les colorations, les orientations. Une fois que vous avez un staff qui vous connaît bien, il peut anticiper et les échanges sont plus riches.

Le staff joue une fonction de veille pour vous alerter sur des points que vous n’auriez pas vus? Il vous aide à rester en alerte?
La veille, ce sont les résultats, le comportement du groupe. Entraîner, c’est une ébullition permanente, vous êtes toujours à l'affût car un vestiaire, c’est quelque chose de bouillonnant. Les résultats sont fuyants: ils vont, ils viennent, ils vous mettent en état d’alerte et vous empêchent de dormir. C’est une remise en question permanente. Après deux ou trois défaites, il y a toujours un débriefing: qu’a-t-on loupé? La préparation? La mise au vert? Quelque chose dans l’échauffement?


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« J’ai beaucoup apprécié de travailler avec Franck Lebœuf. C’était une personnalité dans le vestiaire et, pour un entraîneur, c’est très intéressant »

Comment peut-on pérenniser le succès dans un club comme Sochaux, qui n’a pas vocation à garder les joueurs qu’il forme?
Il s’agit de ne pas se précipiter, et de garder une certaine cohérence dans la gestion de l’effectif. On sait que l'on ne pourra pas garder les joueurs qui méritent d’être en Ligue des champions et il est logique qu’ils atterrissent dans d’autres clubs, mais le centre de formation permet de préparer l’avenir. Il faut atténuer et lisser l’effet de cycle grâce à la qualité du travail.

Beaucoup de joueurs partis du FCSM ces dernières années font le bonheur d’autres équipes de L1. Si vous deviez en faire revenir un, lequel choisiriez-vous?
C’est très difficile à dire car je n’ai pas travaillé avec eux. Je connais leur profil, mais vouloir en faire revenir un, c’est très compliqué. D’autant que ce serait pour remplacer un joueur qui joue actuellement ! Beaucoup de bons joueurs sont partis de Sochaux, mais personne n’est devenu une star, personne n’a atteint une nouvelle dimension. Ils sont nombreux à être partis avec un statut d’international en devenir et aucun n’a passé le cap. Je pense à Camel Meriem que j’ai eu à Marseille, à Benoît Pedretti, à Pierre-Alain Frau, à Sylvain Monsoreau ou à Jérémy Matthieu, voire à Jérémy Menez.

Et si vous deviez recruter un joueur que vous avez déjà eu sous vos ordres dans le passé, qu’il soit encore en activité ou non…
J’ai beaucoup apprécié de travailler avec Franck Lebœuf. C’était une personnalité dans le vestiaire et, pour un entraîneur, c’est très intéressant, au-delà de ses qualités de joueur. J’ai aussi aimé travailler avec Jérôme Rothen, qui avait la capacité à tirer le groupe vers le haut.


« On ne peut pas se dire: “Tiens, on va construire un club de Ligue des champions avec le FC Sochaux" ».

Quand on possède un effectif comme le vôtre et que, la fin de saison approchant, on se bat pour une place en coupe d’Europe, redoute-t-on une saison qui inclurait championnat, Coupe de France, Coupe de la Ligue et Coupe d’Europe – et le nombre de matches que cela représente?
Il est certain que c’est un problème. On l’a vu avec Nancy: un club moyen, qui dispute une coupe d’Europe, surtout avec la configuration en poules de la Coupe de l’UEFA, peut se retrouver confronté à de graves difficultés en fin de saison.

En considérant une hypothétique qualification pour la Ligue des champions, ne serait-ce pas trop tôt pour un club comme Sochaux d’y participer?
Ce n’est pas parce que vous êtes qualifié pour une compétition que vous devez rentrer en concurrence avec les autres clubs qui y participent. On ne peut pas se dire: "Tiens, on va construire un club de Ligue des champions avec le FC Sochaux". Je pense que le club peut atteindre une dimension européenne, du niveau de la Coupe de l’UEFA. Mais si vous êtes amené à disputer la Ligue des champions, il faut faire un club de niveau C3 qui participe à la C1. C'est-à-dire que vous n’avez pas vocation à vous retrouver en huitièmes de finale, mais plutôt de vous battre pour la troisième place du groupe. Vous ne pouvez pas construire un club compétitif à ce niveau en un claquement de doigts. Regardez Lyon: il y a des étapes.

Lille semble réussir à avancer dans ce sens, en conservant justement la tête froide. Peut-il être un exemple à suivre?
Bien sûr. Même si Lille a des moyens légèrement supérieurs aux nôtres par rapport à son bassin de population, la manière dont ils y sont arrivés, la progression qui fut la leur, la solidité qu’ils ont montrée et le gros travail technique réalisé par Claude Puel sont une source d’inspiration pour un club comme Sochaux.
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