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Julien Momont

 

Journaliste SFR Sport. Membre encarté des Dé-Managers


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Ainsi va Xavi

Xavi a fait des adieux émouvants au Camp Nou, en Liga tout au moins. Avec le départ de celui qui incarne mieux que personne l’identité de jeu du Barça, c'est la page la plus glorieuse de l'histoire du club catalan qui va se tourner.

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Une longue ouverture enroulée, parfaitement déposée dans l'espace. Une transversale fouettée, tendue. Une petite passe subtile, dans l'intervalle. Il est facile d'imaginer Andrea Pirlo, Steven Gerrard et Xavier Hernández i Creus s'échanger ainsi des ballons à l'infini. Le trio aurait constitué, à son pic, un milieu de terrain complètement injouable. L'hypothèse n'est d'ailleurs pas si farfelue, et elle aurait pu se concrétiser en rossonero: Xavi avait été courtisé par le Milan alors qu'il évoluait encore avec la réserve du Barça, comme Steven Gerrard par Carlo Ancelotti quelques années plus tard. Andrea Pirlo a lui révélé, dans son autobiographie Je pense donc je joue, avoir été directement approché par Pep Guardiola à l'issue d'un match de pré-saison au Camp Nou.

 

Trois artistes de la passe, chacun dans son style, que le football européen pourrait perdre en quelques jours. Si l'avenir d'Andrea Pirlo n'est pas encore scellé, celui de Steven Gerrard s'écrira en MLS, à Los Angeles. Pour Xavi, direction Al-Sadd, au Qatar. Entendre le Catalan vanter le "projet idéal" que lui propose le club de l'émirat avait quelque chose d'infiniment triste, jeudi après-midi.

 

 

La plupart des journalistes présents dans la salle de presse barcelonaise ont tout de même remercié Xavi pour le plaisir donné depuis ses débuts en équipe première, en 1998. Pour toutes ces passes délicieuses, inattendues. Parfaites. Pour ces crochets courts si caractéristiques. Mais aussi pour cette intelligence, sur et en dehors du terrain. Peu de joueurs parlent aussi bien de football que Xavi.

 

À l'heure du grand départ, lui n'a même pas regretté d'avoir vu trois Ballons d'Or lui échapper de peu, entre 2009 et 2011. Juste, en riant, de n'avoir "jamais marqué de hat-trick ou de retourné". "Pour moi, le plus important est qu'on gagne collectivement, déclarait-il dans une passionnante interview au journal L'Équipe, en novembre 2010. Les prix individuels... Pfff... Ils sont un peu injustes, il devrait y avoir un Ballon d'Or pour chaque poste."

 

 

L'obstacle Guardiola et la décision de Rijkaard

Samedi soir, le Camp Nou et le Barça ont rendu un superbe hommage à un Xavi ému aux larmes, honoré par un tifo – sponsorisé –, ovationné dans un tour d'honneur, porté en triomphe par ses coéquipiers. Si l'histoire n'est pas encore complètement finie – la cathédrale catalane accueillera la finale de Copa del Rey entre le FC Barcelone et l'Athletic Bilbao –, elle paraît idyllique, vue de loin. Aussi simple et parfaite qu'une passe du plat du pied du chef d'orchestre catalan.

 

Pourtant, elle a d'abord plutôt ressemblé à une relance imprécise d'Oleguer. Xavi était critiqué, sous-estimé, mal employé, avec un obstacle majeur: Pep Guardiola. "Initialement, les gens dressaient des comparaisons constantes entre Guardiola et moi, j'ai eu du mal à m'en défaire, avait-il admis en 2008. Être valorisé et respecté pour ma manière de jouer était une vraie bataille." D'autant qu'à ses débuts, le petit milieu de terrain était aligné devant la défense par Louis van Gaal, comme Pep... l'impact physique et le jeu long en moins. "C'était dur de devoir être en compétition avec mon idole. Je m'inquiétais de lui voler sa place. Psychologiquement, ce n'était pas un grand début." Au point d'envisager un temps de partir, à Manchester United ou à Milan... avant de finalement rester et s'imposer pour de bon.

 

C'est Frank Rijkaard qui replace Xavi plus haut dans l'entrejeu, à un poste de relayeur bien plus adéquat, et lui donne les clés du jeu barcelonais. "Jusqu'à ce que Frank Rijkaard arrive, j'étais un 'pivot' pendant six ou sept ans, confie Xavi à Graham Hunter dans le numéro quatre du Blizzard. Ils me demandaient d'essayer d'aller vers l'avant et de donner des passes décisives, mais c'était difficile dans cette position. Dix ou quinze mètres plus haut sur le terrain, là où je joue aujourd'hui, rend ça beaucoup plus facile pour moi. Je n'ai jamais peur de recevoir le ballon dans n'importe quelle situation."

 

Ce passage de Xavi du cinco à l'argentine au relayeur beaucoup plus libre illustre la volonté barcelonaise de dicter le rythme directement dans le camp adverse, désormais, plutôt que depuis la pointe basse du milieu. Celle-ci devient plus sécuritaire et stabilisante (Edmilson, Marquez, Touré...) par nécessité, même si Sergio Busquets présente aujourd'hui la combinaison idéale d'impact physique, de qualité technique et d'intelligence de jeu. Avec un maestro au coeur du bloc défensif adverse, plus proche de ses attaquants, le Barça peut mettre en place son toque et sa succession de combinaisons courtes. Voilà comment Xavi décrivait son rôle au tout début d'une action barcelonaise, dans L'Équipe: "Je me rapproche. Rapidement. Je cherche un espace et je propose une sortie. Si trois, quatre joueurs combinent dans un coin, je vais ailleurs, je ne sers à rien, le jeu changera de côté après. Toujours, je pense à ce qui est mieux pour l'équipe."

 

Intelligence, vista et humilité. Rarement un joueur n'aura autant fait l'unanimité, sur le plan humain comme sur le terrain. "Son intelligence footballistique, son comportement sur et en dehors du terrain font de lui le footballeur idéal", avait déclaré Michel Platini avant la finale de la Ligue des champions 2011. "Je suis un joueur d'équipe, reprend Xavi. Individuellement, je ne suis rien. Je joue avec les meilleurs et cela fait de moi un meilleur joueur. Je dépend de mes coéquipiers. S'ils ne trouvent pas d'espace, je ne peux pas les trouver avec le ballon et je deviens un footballeur moindre."

 

 

 

Industriel de la passe, "responsable du ballon"

Pourtant, personne n'incarne mieux la philosophie barcelonaise que lui. Il est le produit ultime de la Masia, qu'il a intégrée à onze ans, cinq années après avoir été repéré pour la première fois sur une place de Terrassa. C'est sa petite taille qui a retardé son arrivée chez les Blaugranas. Cela vous rappelle quelqu'un? "Ce qui me rend le plus heureux c'est que des joueurs comme Leo, 'Andrésito' et moi prouvons que le talent reste plus important que la puissance physique dans le football moderne."

 

Un talent nourri par une obsession: le ballon, au centre de tout. "Je dois l'avoir et le passer cent fois par match. C'est un besoin." Une addiction. Il en tire son surnom, "Maki", abbréviation de "maquina" (machine). Xavi, industriel de la passe. Le ballon, il le veut pour lui, pour son équipe. Surtout pas pour l'adversaire. "Ne pas perdre le ballon, assène-t-il. Au Barça, on te rend responsable du ballon." Personne ne s'est mieux assuré que lui de le garder autant que possible, bien au chaud, entre les pieds blaugranas.

 

"Je me rappelle de mon premier entraînement au Barça, qui s'est limité à un toro et un match sans cages, racontait Xavi dans So Foot en avril 2014. J'avais dix, onze ans à l'époque et je n'avais rien compris: 'Comment on peut faire un match sans cages?' On a joué sans devoir marquer. À partir de là, on a travaillé le ballon, puis est arrivé un monsieur qui s'appelait Cruyff et qui a dit: 'On défend en conservant le ballon.' Parfait." Le cuir n'est plus seulement un outil pour attaquer, il est aussi un moyen de défendre. La segmentation traditionnelle entre défense et attaque en fonction de qui a la possession est caduque. C'est la fameuse possession défensive, celle qui met la technique et l'intelligence au service d'une forme de négation du jeu, du principe de vouloir marquer avant tout.

 

Un travers qui a notamment imprégné la fin de l'ère Guardiola. Auparavant, son ancien concurrent puis héritier était devenu son principal relais sur le terrain. L'élève et le maître, unis dans l'application d'une philosophie de jeu cérébrale partagée. Xavi, avec son modeste mètre soixante-dix, a appris à voir et penser plus vite que les autres. "Ma vitesse, elle est mentale. Elle ne vient pas des jambes. J'ai un physique très normal." Qui lui permettait tout de même d'enchaîner les efforts intenses au pressing, comme si la perspective de retrouver sa sphère adorée lui épargnait toute fatigue. Avec l'âge, il a perdu cette intensité, mais pas son coup d'oeil ni son talent de régulateur, très précieux cette saison lors de ses entrées en jeu. "Le ballon est à tes pieds, mais la tête est haute, prescrit-il. Sinon, tu ne regardes pas le jeu."

 

 

 

Le Barça a déjà tourné la page dans le jeu

Et dire que la Catalogne a failli ne pas profiter de son génie. Que le public du Camp Nou doutait de lui. On n'ose imaginer le déchirement qu'aurait représenté un départ pour celui qui "vivai[t] et respirai[t] Barça" dans son enfance. Xavi est désormais la plus grande fierté locale, même s'il a toujours pris soin de se préserver des querelles politiques. Fils d’un Andalou, il n’est pas un nationaliste radical. On l'a certes vu célébrer la Coupe du monde 2010 avec un drapeau catalan, mais il s'était enveloppé dans un étendard espagnol à l'issue de l'Euro 2008. Car ses succès sont aussi, plus généralement, ceux que l'Espagne attendait enfin. Une glorieuse épopée internationale entamée au Mondial des moins de dix-neuf ans en 1999, avec son grand ami Iker Casillas.

 

Avant même de partir en pré-retraite, en marchant une fois de plus dans les traces de Pep Guardiola au Qatar, Xavi est déjà une légende. Ses vingt-trois titres barcelonais, dont huit Ligas, peuvent encore devenir vingt-cinq d'ici la fin de la saison, s'il y ajoute une quatrième Ligue des champions et une nouvelle Copa del Rey. Le recordman du nombre de matchs disputés avec le Barça (765) laisse une trace indélébile, mais repousse la question de son successeur. "On n'est pas bon dans la gestion du changement, ici. Le nouveau est parfois regardé comme le 'bad guy'. J'ai détesté tout ce débat à propos de Guardiola et moi. Lui succéder m'a demandé un effort double ou triple. Ca a été un poids lourd à porter. Je ne désignerais pas mon successeur." Les Blaugranas ont en outre déjà, en partie, tourné la page dans le jeu en adoptant un style globalement plus direct.

 

Mais il est écrit que Xavi reviendra un jour à Barcelone. Il sera alors directeur sportif ou entraîneur. Peut-être appellera-t-il à ses côtés Andrea Pirlo et Steven Gerrard. Ensemble, ils transmettront leur art de la passe aux nouvelles générations barcelonaises. La passe, transmission, don pour autrui, pour l'équipe. Le plus bel héritage de Xavier Hernández i Creus.

 

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