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Jérôme Latta

 

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6 idées fausses sur les règles

Le "dernier défenseur", la "main décollée du corps", le "tacle par derrière" et autres lieux communs aussi faux que répandus. Un article d'utilité publique.

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Jamais les polémiques sur l'arbitrage n'ont occupé autant de place, mais jamais l'arbitrage n'a été si mal compris et les règles si mal connues: en témoigne l'impunité avec laquelle les experts – qu'ils soient journalistes, commentateurs ou consultants – répandent des contre-vérités, des légendes ou parfois de pures inventions. Consulter les Lois du jeu ne constitue pourtant pas une tâche insurmontable, à plus forte raison pour ceux qui prétendent juger les arbitres. Mais nous autres spectateurs n'allons pas pour autant à la source, et nous sommes nombreux à nous laisser piéger par certains lieux communs.

 

Pour faire le tri et, autant que possible, remettre certaines choses au clair, nous avons relu les textes, confronté les lieux communs aux textes, consulté des arbitres pour obtenir des éclaircissements. Et retenu six idées fausses sur l'arbitrage particulièrement répandues.

 

Beaucoup d'entre elles résultent d'une confusion de départ entre les 17 Lois du jeu et les recommandations qui les accompagnent dans un second document, plus étoffé et baptisé "Interprétations des lois du jeu et directives pour les arbitres". La plupart de ces recommandations sont, en particulier pour la cardinale loi 12 sur les "fautes et incorrections", des éléments d'interprétation de la règle dans une situation donnée, pas la règle elle-même. L'attitude la plus courante consiste à choisir la recommandation qui se prête le mieux à la contestation de la décision arbitrale pour faire de cette dernière une erreur...

 

 

 


"La faute a commencé hors de la surface, il n'y avait pas penalty"

Au chapitre des recommandations pour la loi 12, concernant la faute "tenir un adversaire", il est précisé: "Si un défenseur commence à tenir un attaquant à l’extérieur de la surface de réparation mais poursuit son infraction à l’intérieur de la surface, l’arbitre accordera un coup de pied de réparation."

 

La règle est explicite: si le geste fautif se poursuit à l'intérieur de la surface, il y a penalty. La question n'est pas de savoir où elle a commencé, mais où elle a fini...

 

Reste l'interrogation sur les fautes commises "de l'intérieur vers l'extérieur" de la surface (dans le cas de figure où il est difficile d'établir si elle a lieu à l'intérieur ou à l'extérieur), généralement sur une situation peu dangereuse puisque l'attaquant tourne le dos au but... Mais la règle du penalty contient sa part d'arbitraire: le rectangle de la surface de réparation ne définit pas une zone de danger très cohérente, et des penalties accordés pour des fautes aux angles avec la ligne de but paraissent logiquement plus sévères que pour des fautes à douze mètres dans l'axe.

 

Il appartient à l'arbitre, dans ce cas comme dans les autres, de réparer la faute en proportion non seulement de la faute, mais aussi de la nature de l'action.

 

 

 

 

La main est "décollée du corps" ou "la main va vers le ballon", alors il y a penalty

On résume là une incompréhension foncière sur le principe même des "mains": en dernière analyse, c'est toujours le caractère intentionnel du geste qui doit présider à la sanction, c'est-à-dire quelque chose qui relève de l'interprétation – probablement plus que pour n'importe quel autre cas de figure: allez savoir ce qui relève du réflexe, de l'intention, de la ruse ou de la malchance.

 

La loi 12 invite l'arbitre à "prendre en considération" plusieurs critères:
• le mouvement de la main en direction du ballon (et non du ballon en direction de la main)
• la distance entre l’adversaire et le ballon (ballon inattendu)
• la position de la main, qui ne vaut pas nécessairement infraction

 

Ni la "main décollée du corps" ni "la main qui va vers le ballon" n'obligent en soi à siffler une faute, contrairement à ce que l'on entend souvent (il est vrai que certains commentateurs croient même que toute main constitue une faute). L'arbitre doit tenir compte de plusieurs éléments d'interprétation de "la position de la main", comme l'éventuelle utilisation des bras pour augmenter les chances de contrer le ballon, le caractère naturel de la position...

 

"L'augmentation de la surface d'opposition" est une notion que les arbitres ont officialisée, mais qui ne figure pas dans les textes: en revanche, elle est légitime dans l'esprit, à condition de la considérer comme une élément d'interprétation parmi d'autres. Les "mains" resteront toujours les fautes les plus discutées.

 

 

 

 

La faute a été commise en position de "dernier défenseur", le joueur doit être expulsé

Cette idée très répandue est particulièrement fausse. La règle qui détermine l'exclusion dans ce cas de figure, c'est l'annihilation d'une occasion de but, et si elle prévoit des critères d'appréciation, aucun n'est aussi spécifique:

 

Les arbitres doivent tenir compte des critères suivants pour décider s’ils entendent sanctionner d’un carton rouge le fait d’avoir empêché de marquer un but ou d’avoir annihilé une occasion de but manifeste :
• la distance entre le lieu de la faute et le but ;
• la probabilité qu’a l’équipe de conserver ou de récupérer le ballon ;
• le sens du jeu ;
• le placement et le nombre de défenseurs.

 

Nulle part de "dernier défenseur" : l'arbitre doit évaluer les chances qu'avait l'attaquant de marquer, on est encore dans la difficulté de l'interprétation – cette fois, celle d'une phase de jeu. Là encore, on peut faire de ce critère un élément de la décision, mais pas le confondre avec la règle.

 

 

 

 

Le défenseur a joué (ou touché en premier) le ballon, alors il n'y a pas faute

En cas de jeu dangereux, peu importe que le joueur n'ait pas intentionnellement fait faute, qu'il ait joué voire touché le ballon (même avant l'attaquant). "Le jeu dangereux se commet à proximité d’un adversaire et empêche celui-ci de jouer le ballon par crainte d’être blessé. Le jeu dangereux n’implique pas de contact physique entre les joueurs." [*] C'est le cas à chaque fois qu'un joueur emporte son adversaire avec le ballon... Même s'il n'a pas touché ce dernier (qui peut avoir été assez agile pour éviter le contact), l'arbitre peut considérer qu'il y a eu risque de blessure. Une question de bon sens, mais ça ne suffit manifestement pas.

 

[*] Interprétation de la loi 12 à propos de la faute pour "jeu dangereux", qui sanctionne l'excès d'engagement et qui distingue cependant les sanctions selon qu'il y ait contact ou non: coup franc direct (ou penalty) dans le premier cas, coup franc indirect dans le second. "En cas de contact physique, l’action devient une faute qui peut être sanctionnée par un coup franc direct ou un coup de pied de réparation. En cas de contact physique, l’arbitre doit sérieusement envisager la probabilité qu’une incorrection a aussi été commise." Le joueur peut tout de même être expulsé en l'absence de contact, même si l'avertissement sera plus logique, le plus souvent.

 

 

 

 

Le défenseur a "taclé par derrière" ou "les deux pieds décollés", il doit être expulsé

La confusion sur le premier point a en grande partie son origine dans les consignes de la FIFA avant la Coupe du monde 1998, schématisées comme une interdiction du "tacle par derrière". En réalité, un tacle par derrière n'appelle par forcément de carton rouge s'il est exécuté sans danger pour l'adversaire. Évidemment, il constitue souvent une circonstance aggravante, mais c'est la "faute grossière" qui vaut exclusion: "Tout joueur qui assène un coup à un adversaire lorsqu’ils disputent le ballon, de devant, de côté ou de derrière, avec une jambe ou les deux, avec une force excessive et de nature à compromettre la sécurité de l’adversaire, se rend coupable d’une faute grossière."

 

La notion d'un ou deux pieds décollés n'est pas un facteur non plus: on en trouve nulle trace dans les textes. C'est le degré de brutalité et de danger qu'il s'agit d'apprécier, ce qui devient compliqué lorsque la faute se situe dans la zone de flou entre le carton jaune et le carton rouge. Dans ces cas, on a bien du mal à comprendre que deux décisions sont à peu près aussi légitimes l'une que l'autre.

 

Pour rappel :
"Si l’action comporte un risque de blessure évident, l’arbitre devra avertir le joueur pour jeu dangereux." (interprétation loi 12 / jeu dangereux)
"Un tacle qui met en danger l’intégrité physique d’un adversaire doit être sanctionné comme faute grossière. (...) Un joueur coupable d’une faute grossière doit être exclu." (interprétation loi 12 / faute grossière]

 

 

 

 

"La passe a été déviée par un défenseur, il n'y a pas hors-jeu"

Il est vrai qu'on n'entend plus trop cette idée fausse lors des retransmissions télévisées, mais elle persiste avec quelque vigueur sur les terrains amateurs. Dès lors que l'attaquant est en position de hors-jeu au moment de la passe de son partenaire, l'arbitre doit sanctionner le hors-jeu. Bien sûr, si un défenseur effectue une passe qui échoit à un attaquant adverse (tel Gerrard pour Henry lors du France-Angleterre 2004), il ne peut y avoir de hors-jeu.

 

 

 

Dans l'esprit, le hors-jeu doit sanctionner un attaquant qui tire avantage de sa position. Cela renvoie à l'imbécillité centimétrique du "révélateur", qui suppose qu'un joueur ayant une épaule hors-jeu soit empêché d'aller au bout de son action.


* * *

 

On trouvera probablement d'autres "idées fausses" en vigueur. En tout cas, se plonger dans le texte des 17 lois du jeu conduit au constat que si leur principe est remarquablement simple, leur application se complique de toutes sortes d'interrogations. L'erreur fondamentale consiste à aller chercher dans les textes de quoi faire jaillir une sorte de vérité de la règle pour n'importe quelle action, alors que l'arbitrage de toutes les actions un tant soit peu litigieuses devra toujours relever de l'interprétation (y compris avec l'assistance vidéo, les enfants), et sera donc sujet à discussion.

 

Pour continuer sur le sujet, à propos des lacunes des règles, de la "zone grise" des règles non écrites: "17 lois, mille interprétations" [Une Balle dans le pied].

 
Merci aux arbitres qui nous ont aidés à écrire cet article, ainsi qu'à Michaël Durançon.

 

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